INTRODUCTION
CVst^ayec un saint respect que je tourne les jnreiniers feuillets de ce livre où tant de siècles ont étadié» Il n'est point une seule de ces lignes que n'aient méditées des générations entières; l'antiquité et le monde arabe en ont vécu ; le moyen^^ âge y a, durant trois cents années, exercé son in&tigable patience, et la sagacité moderne y découvre encore tous les jours des richesses et des
profondeurs de doctrine que ces labeurs séculaires n'ont point épuisées.
Les grands monuments de la pensée antique inspirent toujours à qui les contemple une vénération profonde. Fidèles gardiens, témoins irrécusables , ce sont eux qui composent et qui con-» servent les archives de l'humanité ; mais ceux où Tesprit «doit recourir à des éléments moins purs I. î
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que lui-même, s'efFacent et se détruisent peu à peu ^ comme la matière qpi les forme. Chaque instant de la durée ajoute à cette dégradation qui doit enfin les réduire en poussière. En vain la pieuse admiration des races qui se «uccèdenè travaille à les défendre ; un jour viendra où lès sculptures du Parthénon lui-même ne seront plus qu'une indéchiffrable énigme. Mais le temps vaincu ne peut rien contre ces monument^iiïipérissables où l'esprit n'a fié qu'à lui seul la perpétuité qu'il cherche dans toutes ses œuvres. Les siècles s'écoulent et s'amoncèlent autour d'eu^i, sans que jamais leurs flots puissent Içs couvrir. Les ouvrages de l'esprit participent de l'éternité , comme la vérité même qui leur sert d'objet et qui les fait vivre. •
Parmi tous ces livres qui ont eu le noble privilège de traverser les siècles en les instruisant, l'Organon d'Aristote est certainement l'un de ceux dont la fortune a été la plus brillante à la fois et la plus méritée. Plus de deux mille ans ont passé sur lui sans lui rien ôter de sa valeur. Les États ont été bouleversés, les races tout entières renouvelées; les religions se sont éteintes, et les esprits ont subi autant de changements que les peuples eux-mêmes ; afù mîfoeu èe ees révolutions profondes, il a été
donné k ô^ théories philosophiques de Vivre seules, quarid tout mourait autour d'elles; Les progrèsde la pensée humaine n'ont £ait qu'ajouter à leur gloire. Tous les temps, toutes les nations, leur ont rendu bâmmage ; les partis, ^ religion ,
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en phûodapfaie, ont dû s'y toumeftre^ sous peiné de secouer le joug ibême de la vérité.
Qaaûod la pensée grecque, épuisée par plù^ièùi^ sièdes d'hicessante prodtrctîoilt , rgtômba sur elle» même, et dut se déduire à commenter ses' propreé ouvres , au lieu d^eh' créer dé nouvelles , f Organoti fut un des premiers et des plus solidies appuis que trouva sa noble vieillesse. Toutes les écoles , àsaii distinction d'origine, Comme sans rivalité, s'ap^ pBquèrent à étudief un livre dont nul ne contestât Fincomparable utilité. Les disciples mêmes dé Platon, que des inimitiés, fort exagérées sans doute, mais envenimées parle temps, pouvaient éloigmr^r du Lycée, les disciples dePlaton admiraient rOrgàrton, et surent en profiter comme les plus purs péripàtéticiens. Dès lé second siècle de Tèrè chrétienne, la logique d'Aristote était adoptée danrf toutes ïes écoles grecques , et le néoplatonisme se fit toujours gloire de la défendre et de là propager.
Le Christianisme, entrant dans le mondé païen, rencontra la logique péripatéticienne comme Fun des obstacles les plus sérieux et les plus difficiles' qu'il eût à vaincre. Dans ces luttes de doctrine qu'if lui £sdlut d'abord soutenir contre le paganisme, Favantage ne fut pas pour lui, parce que, s'il avait en sa faveur la vérité et la justice de sa cause , les formes de la discussion lui manquaient. Les habiletés de la dialectique païenne formée par cinc^ ou six siècles d'études et de réelles applications , lë confondaient, et si elles n'ébranlaient pas sa foi en
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lui-même , elles entravaient du moins ses démonstrations. Le Christianisme trouvait aussi dans son propre sein des ennemis encore plus dangereux peut^tre. Dans des sièclçs où l'unité du dogme et de la discipline n'était point constituée, des sectes, des hérésies audacieuses s^élevaient de toutes parts, et ceux qui les embrassaient n'hésitaient pas , malgré leur foi sincère, à puiser, contre leurs antagonistes, à l'arsenal d'où les païens tiraient des armes si for^ midables. Instruits , pour la plupart , aux écoles , profanes, les hérétiques appliquaient à la défense de leurs opinions suspectes les règles et lesformules que leur avait acquises une éducation éclairée. Ainsi l'orthodoxie , attaquée à la fois par la dialectique païenne et par la dialectique hérétique , dut admettre bientôt ces études du dehors f comme elle les nommait, ces sciences mondaines qu'elle avait d'abord méprisées, mais qui lui étaient maintenant si redoutables. Dès le concile de Nicée , les Pères étaient généralement habiles en dialectique, et le défenseur de l'orthodoxie qui combattit cinquante ans pour la fonder, Athanase, s'y distingua par la régularité de son argumentation, au moins autant que par l'énergie de sa grande âme. Dans les âges déplorables qui suivirent l'invasion barbare , la seule étude , on peut dire, que les écoles romaines, établies sur toute la surface de l'empire , purent transmettre aux vaincus et aux vainqueurs ^ pour consoler les uns et adoucir les autres, ce fut l'étude de la dialectique , et cette dialectique n'était
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point autre que celle d^Aristote, mutilée, il est yrsti , mal comprise, mais conservant encore le caractèiie propre qui lui appartient, et toute l'importance que des siècles plus heureux lui avaient accordée. Dans les écoles des cathédrales, dans les monastères smrtouty cette étude ne périt jamais ; et quand un jour plus doux se leva sur r£urope transformée et devenue chrétienne, ce fut du sein même de la dialectique que sortirent les premières lueurs du génie moderne. Tous les docteurs des onzième et douzième siècles étaient de puissans dialecticiens. L'Église 9 qui, après avoir combattu jadis cette doctrine , l'avait autonsée dans ses écoles et propagée de tous ses efforts , s'effraya de nouveau de cette pensée indépendante qui ne tarda point à s'attaquer, comme les hérétiques des premiers: siècles , aux dogmes fondamentaux de la religion ; mais bientôt, ramenée à de. meilleurs conseils, elle SQt, comme jadis, tourner à son profit des armes qu'dle ne pouvait émousser. La doctrine d'Aristote fatconunentée dans le treizième siècle par les plus grandsper8onnagesecclésiastiques,pardesdocteurs depuis canonisés; en peu de temps le Stagirite lm*méme fut élevé par le respect et l'admiration générale au rang de Père de l'Eglise ; et le catholidsme le défendit contre les attaques de l'esprit novateur, comme il défendait les bases mêmes de la foi- •
Chose merveilleuse! à l'autre extrémité du monde civilisé ^ chez une nation infidèle, le culte
6^ mf^fjos^tioa.
d'^JcJMotf était 9ussi ^Eervent quç d^m r^urojw c^urétienQe, dont il était le mi^ître et l'oracle. Quiuad les croisades jetaient l'Occident $ur TOri^ent^ quan4 les populations du Christ et de Mahomet se choquaient dans ces luttes qui durèrent près de 4eux siècles , les liens pacifiques d études sem* blabl/es uni$saiei^|; les esppts^plairés 4es deu|: races rivales f AristOte était commenté à Séyîlle et à Bagd^ayec aut^ 4^£erve]ar qu'àP^ris et à RjOime. I^es f*,ejUig|pps/liyi§f ipfitles peppl^^ et lesppu^ssaient SLjx qias^crjç ^t à la d/^trpction; de^ doctrines de di^il^tiqpe l(^ cpnifon4aient dans une paisible cçwpiuna^té 4^ foi pbilosoph^ue,
Lqjr^u'^ $eijEiè]|9e sièç}^, un scbisniQ nouveau ^lata 4^0^ lie sei^ de l'Église cajtholique, j^us dangereux que tous cieux qui avaient précédé , les ré/brmateursy trppipés d abord par Tapparence toute orthodoxe du péripatéti$m^ 9 I^ repous* aèrent cpmine jadis l'Église l'avait pUe-méme re* poussé. Les esprits fougueux et inconsidérés attaquèrmt Aristote coR^e i|s attaquaient le pape, ^vac les ni^e§ ^vry^es et le même enaportemait ; m4i$ des espHts moins bouillants et mieux avisés ^rétère&t bientôt cette aveugle colère. Le protestantisme a(k^ta la logique d'Àristote, et la coniEertit k son usage, ne faisant qu'imiter en» cda l'ennemi dont il triompbiit ; et tandis que dans le sein de l'Église catholi^e , le progrès des lumières obscurcissait de jour en* jcyar Tautorité du père de l'Écolie r <^^*^ autorité prenait de jour en jour
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d«B forces nouvelles dans le camp opposé; lepéiv lÉtfétttMne, mourant dans TEurope catholique , eutencoreà vivre durant près de deux siècles dans les onîversités protestantes.
Aujourd'hui , toutes ces questions de doctrine dialectiqueont perdu l'importance suprême qu'dies avaient auii^fois. La logique d'Aristote ne nous intéresse plus au dix-neuvième siède que comme l'ime des pages les plus belles de l'histoire de la philosophie. Nous n'avons plus à lui demander des armes pour défendre nos chinions religieuses ou soutenir la polémique de notre temps. Mais il ne £uit pas s'y tromper : une doctrine qui a pucomme QeBe?là traverser les siècles ^ et avec un éclat par^, 9'a point péri. Héritiers heureux des temps qui nous ont précédés , nous profitons de leurs infati* gableslabeurs; ladialectique quiprésida au berceau des sciences européennes a p^étré, l'on peut dire, notre ôvîlisation tout entière. A notre insu y c'est elle qpii nous guide dans les méthodes si sûres, si profondes à la fob et si simples, de nos sciences; e'est die qui a donné à la pensée moderne cette darlé, cette prédsion , cette rigueur de déduction dont l'antiquité ne pourrait nous ofirir de modde. Ainsi la logkpie d'Axistote, si die est morte dans r£eole, vit dans la pensée générale^qu'dle a tant oontribué à former et à instruire. Les érudits peuvent ^udier encore à sa source primitive cette doctrine £ûte pour inspirer lue si juste et si vive coriodlé. Si le siècle n'y remonte plus comme
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y remontrent les siècles précédents , c'est qu'il n'en a plus besoin. La doctrine du Stagirite est passée dans l'usage commun. La philosophie , de son côté, a dû elle-même l'adopter après- tant d'épreuves décisives ; et aujourd'hui il n'est pas possible qu'ime logique, si elle mérite ce nom, ne renferme plus ou moins explicitement celle même d'Aristote.
 quels titres cette théorie, posée il y aTingt^eux siècles, a-t-elle doncpudominerainsi les âges, les nations, les religions ennemies , et répnir sans distinction de temps, de lieux, de lumières, cet assenli* ment unanime? Aun seul : c'est qu'elle est vraie ; et comme tout ce qui est vrai , elle doit vivre et durer éternellement. Aristote a le premier compris et défini dans toute son étendue le mécanisme du raisonnement humain; aussi n'est-il point un siècle qui ne lui ait rendu hommage , parce qu'il n'en est point ,un seul qui ne doive rendre hommage à la vérité. Il n'en est point un seul qui n'ait senti que, dans cette étude fondamentale de l'esprit de l'homme et de ses procédés, résidait la source même de toutes ses déductions , de tous ses dévdoppemaits ultérieurs. Bossuet, placé au faite de l'orthodoxie chrétienne et des lumières d'un grand siècle, a pu dire: Aristote a j^a^lè nivnrEMBirT. La critique de nos jours, si sagace» si profonde et si sobre d'enthousiasme, pensé comme Bossuet, et la conclusion de cette épreuve nouvelle et dernière à laquelle la philologie et la philosophie réunies
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oommencent, depuis quelques années, à soumettre le génie du Stagirite, n'est pas plus à redouter pour lui que les épreuves bien autrement redoutables qui, pendant tant de siècles , ont préparé celle-là :c'estque, comme Ta dit Arîstote lui-même: «La science et l'intelligence ne trompent ni ne « meurent jamais. » Aujourd'hui , montrer un superbe dédain pour la logique péripatéticienne, ce serait à la fois légèreté d'esprit et ingratitude.
PR£MIË&£ PARTIE.