TOME PREMIER, PAGE l
DK l'objet DBS CATÉGORIES
(Extrait du Commentaire inédit de David TArménien, Prolégomènes, ch. IX.)
« Comme ; suivant Platon, toute étude qui ne repose pas sur les fait» risque d'être inutile et ▼aiiiei nous allons, avant d'aborder les Catégories^ nous livrer aux recherches qui doivent réellement précéder l'étude d'un ouvrage quelconque d'Aristote, c'est-à-dire en examiner le but, l'utilité, etc.
a Le but des Catégories parait donc, non point unique, mais multiple. Autant on reconnaît d'objets essentiels, autant on peut assigner de butsA ce traité. Ces objets essentiels sont au nombre de trois : les mots , les pensées , les choses. Ainsi , les uns ont affirmé que le but des Catégories , c'était l'étude des mots. Alexandre et Eustathe ont été de cet avis. D'autres ont soutenu que c'était, non les mots, mais les pensées : Porphyre par exemple. D'autres enfin , comme Herininus, ont prétendu
que c'était les choses elles-mêmes. Ceux-ci ont affirmé que les Catégories ne s'occupent des choses qu'en tant qu'elles sont exprimées par des mois; ceux-là j en tant qu'elles existent ; les troisièmes enfin, en tant que conçues. Il est impossible de dire qu'ici le but de l'ouvrage n'est triple qu'en appai*ence seulement , et qu'au fond il est unique. Les trois objets dont on vient de parler ne se tiennent pas essentiellement entre eux, puisqu'il n'y a pas nécessairement une pensée là où il y a un mot : témoins les mois inexplicables; et que là où il y a une pensée, il n'y a pas nécessairement non plus une chose réelle: témoin cette idée d'un bouc-cerf, d'un bippocentaure , idées qui n'ont pas d'objets réels. Il y a plus ; ici ces trois objets essentiels diffèrenc par leur origine même: les pensées viennent de l'esprit, c'est à la divinité seule de produire les choses , et c'est notre soufile qui produit les mots.
<c Ainsi , d'après les auteurs que nous venons de citer, les Catégories n'ont pas un but unique, elles en ont plusieurs. Chacun cherche de son coté à faire plier les opinions d'Aristote à son système personnel. Ceux qui affirment qu'il ne s'agit que des mots dans ce traité , argumentent de son titre même, et soutiennent que le livre est intitulé Catégories, parce que ce mot exprime la possibilité i'étre énoncé , d'être dit relativement à un objet Or, ce qui peut être énoncé, être dit, est néce»sairement un mot; donc lesCat^ories ne concei^
nent que les mots. L'auteur y emploie fréquemment le mot : est dit^ comme par exemple : est dit homonyme 9 est dit synonyme. Or, est dit est un mot; donc les Catégories s'occupent exclusivement des mots. D'autre part , Âristote divise en deux classes les sons énoncés par la voix lorsqu'il dit que les sons articulés , les vocables , peuvent être oa isolés ou combinés entre eux , et il partage en dix catégories les vocables pris isolément. Les Catégories ne concerneraient donc que les mots, puisqu'elles naissent elles-mêmes des mots. La locution est dit annonce positivement qu'il s'agit ici des mots.
ce De leur côté, voici comment raisonnent ceux qui prétendent qu'il s'agit des choses mêmes dans les Catégories. « Vous vous êtes pris, disent-ils « à leurs adversaires, à votre propre amorce, sui- « vaut le proverbe; car votre raisonnement pour « ])rouver que les Catégories traitent des mots, « nous l'adoptons tout entier pour prouver qu'elles a traitent des choses. Vous vous appuyez sur ce fc qine le traité est intitulé Catégories ; mais être ce énoncé, être dit pour un mot quelconque, c'est « précisément la propriété d'une chose qui en dé- « montre une autre; les Catégories s'occupent « donc de choses. Si vous ajoutez que l'auteur se cr sert souvent du mot est dit^ ne se sert-il pas aussi (t de ces mots : il y a telle chose , telle chose est ? <r disant par exemple : il y a la substance , il y a les a substances secondes. Il ne s'agit donc que des
(c choses dans les Catégories. Si tous dites enfin « qu'il divise les vocables en vocables isolés et vo- (X cables combinés entre eux, et que c'est de \k a qu'il tire les Catégories , nous sommes ici parfai- « tement d'accord avec vous. Sa division porte sur ce les choses énoncées , non pas sur les choses qui « énoncent; mais les choses énoncées sont avant « tout des choses , et les Catégories ne s'occupent a réellement que des choses. »
ce Enfin, ceux qui soutiennent que les Catégories ne traitent que des pensées disent aux autres: ce Vous ne triomphez les uns des autres qu'à notre <c profit, vous qui prétendez que les Catégories ne « traitent que des choses , et vous aussi qui préff tendez qu'elles ne traitent que des mots. Vous «c mettez précisémeiit en relief ce qui est l'intcp- <x médiaire des choses et des mots, cVst-à-dire, les ce pensées qui, tout à la fois, expriment et sont ce expriînées. Les mots ne font qu'exprimer, les « choses ne peuvent être qu'exprimées, les pence sées , au contraire , expriment à la fois et sont ce exprimées. »
ce Tel était 1 état de la discussion quand Jamblique vint accorder tous les partis dans leurs querelles entre eux , dans leurs querelles contre Aristote. ce Philosophes, leur dit-il, vous vous « combattez sans vous combattre; vous avez raict son sans avoir raison ; vous avez tort sans avoir ce tort. Vous ressemblez à des gens qui, voulant «" définir l'homme, diraient, l'un que Thonime n'est
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« qu^un être animé, Tautre, un être raisonnable; « un troisième, un être mortel; un quatrième, « un être susceptible d'intelligence et de savoir; c sans qu'aucun des dîsputeurs sût résumer Ten- « semble des qualités qui constituent Thomme, a et dire qu'il est un animal raisonnable , mortel , « et susceptible d'intelligence et de savoir. Vous « tous , philosophes , vous êtes dans le même cas* K Celui-ci soutient qu'il ne s'agit dans les Catégo- « ries que des mots , celui-là que des choses , un « troisième que des pensées, quand il faut réelle- « ment réunir ces trois objets, et dire qu'il s'agit à « la fois dans les Catégories , des mots , des choses « et des pensées. Qu'on demande , par exemple , à « ceux qui se déclarent partisans exclusifs des « mots : De quels mots s'agit-il donc dans les « Catégories? Est-ce des mots sans signification? « Non certes , c'est l'affaire des grammairiens dé « les expliquer. Mais s'il s'agit des mots qui exprimer ment des choses , il ne s'agit donc pas exclusivotf ment des mots, il s'agit dope aussi des cboses«. « Qu'on demande aux partisans exclusifs des à choses : Comment donc le philosophe désigne- <c t-il les choses? Est-ce en les montrant du doigtP a non pas que je sache. Ce serait un moyen parce tiel et peu philosophique , car les philosophes se « plaisent dans la généralité, et il est impossible « d'exprimer des idées générales sans le secours' « de la parole; mais encore celui qui montre les «c objets du doigt enseigne nécessairement aussi
o28 APPENDICE.
a les choses. Demandez aux partisans exclusifs des « pensées : De quelles pensées s'agit-il ? Est-ce des a pensées pures et qui ne reposent pas sur les « choses ? Est-ce des pensées qui reposent sur les « choses ? Ce n est certes point des pensées qui ne ce reposent sur rien, car alors la philosophie serait « non seulement l'étude des choses qui sont, mais « aussi des choses qui ne sont pas. Il s'agit donc « ici des pensées qui s'appuient sur des choses. « Quand on s'occupe des choses on s'occupe néti cessairement aussi des mots. Ainsi donc, les « Catégories ne traitent exclusivement ni des « mots j ni des choses, ni des pensées; elles traitent « des mots et des choses par l'intermédiaire des «c pensées ; et ici chaque unité est nécessairement c suivie des deux autres termes.» Bien qu'il semble ressortir de cette discussion que les Catégories ont trois buts, Jamblique n'est cependant pas de cette opinion ; car , dans ses recherches sur Tobjet des dialogues de Platon , il a établi qu'un livre ne peut jamais avoir qu'un but unique.
ff Ainsi donc, je le répète, le but des Catégories, c'est l'étude des mots représentant les choses par Fintermédiaire des idées.
ff Mais comme cette phrase : Socrate se promèoey et en général toute proposition, est un mot exprimant une chose par Tintermédiaire d'une pensée, et qu'Aristote traite des propositions dans son livre de ITlerméneia, il nous faut donner une autre définition du but des Catégories; et la voîa:
le but des Catégories, c'est l'étude des roots simples exprimant des choses simples par Tintermédiaire de pensées simples. Mais comme le nom et le verbe sont aussi des mots simples exprimant des choses simples par Tintermédiaire de pensées simples , et qu'Aristote s^occupe du nom et du verbe, non point dans les Catégories, mais dans THerméneia il nous faut encore désigner autrement le but des Catégories. Le but des Catégories, c'est Tétude de la forme première des mots simples exprimant des idées simples par l'intermédiaire de pensées simples. Les premiers hommes qui imposèrent des noms aux choses nommèrent ceci homme, ceci cheval, ceci court, ceci triomphe, sans déterminer quelles choses expriment et quelles choses n'expriment pas le temps; c'est là la première forme des mots, parce qu'ils ne font que nommer simplement les choses. Mais plus tard on remarqua que , parmi les mots , les uns expriment le temps et les autres ne l'expriment pas, et l'on appela les premiers des verbes et les seconds des noms. Ainsi les Catégories ne s'occupent que de cette forme première des mots et non de leur seconde forme, d'où sont sortis les verbes et les noms. Mais, comme les noms particuliers de première forme sont innombrables, et que les catégories sont limitées au nombre de dix, il nous faut dire que le but du présent ouvrage, des Catégories , c'est l'étude de la première forme des mots simples exprimant des choses simples par Tintermédiaire des
pensées simples, non pas des pensées spéciales, non pns des pensées individuelles, particulières et successives, mais bien des pensées les plus générales.
«Ici finit, avec l'aide de Dieu, la présente leçon.»