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Des Catégories indiennes.
C'est une bien grave question dans l'histoire de la philosophie et de l'intelligence humaine, desavoir si la découverte des catégories est exclusivement grecque, ou bien s'il ne convient pas de la faire remonter plus haut , et de l'attribuer à la philosophie indienne. Il est certain que l'on retrouve les catégories dans l'Inde, et que la plupart des écoles philo«iophiques, qui y ont tour à tour paru, se sont occupées de la solution du problème. (Essais sur la philosophie des Hindous , par M. Coiebrooke^ traduits par G. Pauthier; Paris, i836.} Ceci mérite d'être remarqué. La discussion dei catégories en Grèce paraît avoir été la possession à peu près exclusive de l'école péripatéticiemiei et, chose surprenante, elle n'y a pas fiait un pM depuis Aristote, La doctrine du Stagiritea été commentée , elle n'a point été refaite. A peine a-t-eUe été l'objet de quelques obscures et faibles attaques. Dans l'Inde, au contraire, chaque secte rdigieusey
qui est en même temps philosophique, puisque , dans l'Inde j la religion et la philosophie sont intimement confondues, et Ton peut dire identifiées^ chaque secte, qu'elle soit orthodoxe ou hérétique, a donné unesolution particulière et indépendante. Ici le génie indien est beaucoup plus riche , beaucoup plus fertile que le génie grec. Mais à quelle époque remontent les systèmes qui ont régné dans la presqu'île indienne et sur les bords du Gange? Sont'ils antérieurs à la civilisation grecque? Sontils les pères ou bien les successeurs de la philosophie péripatéticienne ? Dans l'état actuel de nos connaissances sur l'Inde , malgré les admirables et prodigieux travaux de nos orientalistes , nous ne savons rien ni sur le temps, ni sur la durée de ces systèmes dans un monde, où l'histoire n'a jamais porté sa clarté. Si , d'une part , une tradition conservée , dit-on , dans la province de Derbistan nous apprend que Callistène , le compagnon infortuné d'Alexandre , envoya , parmi d'jiutres curiosités indiennes, au philosophe de Stagire, son oncle et son maître, un système de logique complet, que les Brahmanes lui avaient communiqué, et que sans doute il avait eu besoin de faire traduire; d'un autre côté, il est certain que la doctrine d'Aristote a pénétré jusqu'aux con6ns de l'Asie, en Chine, et aussi jusqu'à l'île de Ceylan (Trans. of the Asiatic Society, lom, i, pag. 647). Dans l'ignorance où nous sommes plongés sur la date des monuments philosophiques de l'Inde, il serait pos-
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sible d'en soutenir le plagiat tout aussi bien que Foriginalitc*. Cependant on doit croire que llDde, par le rolequ elle jouesur la scènedu monde, a précédé la Grèce de plusieurssiècles, et que, si Aristote n'a point été le copiste de Brahmanes , il a pu bien moins encore être leur instituteur.
Quoi qu'il en puisse être , voici les traits priacipaux du système des catégories, tel que Kaaafla l'a fondé , tel que le présente la philosophie vaiséchika. Kanada est à demi orthodoxe; et, s appuyant sur Tautorité sacrée des Yédas, qui prescrivent pour bases de toute étude renonciation du sujet qu'on traite, la déânition et l'investigation, il met au premier rang les termes mêmes de la science, pour passer plus tard aux définitions et à l'examen des sujets ainsi distribués. Or, les objets de preuves, les padârthas ou degrés des choses (en grec catégories , en latin pnedicaments) , sont pour Kanada au nombre de six : la substance d'abord 9 la qualité, l'action , le commun , le propre, et enfin la relation intime. Quelques commentateurs, dont l'autorité est fort respectée par les savants de l'Inde, ajoutent une septième padârtha, c'est la privation ou négation. Un fait que je me borne à constater ici , c'est la ressemblance frappante de ces catégories avec celles d' Aristote. Si le qombre, ni l'ordre, il est vrai, ne sont les mêmes ; les sept termes de Kanada ne sont pis identiques à sept autres des termes catégoriques du philosophe de Stagire. Kanada admet oaaaait
catégories ce que l'école péripatéticienne ne considère en quelque sorte que comme catégories de second ordre; mais enfin , non seulement la substance , la qualité y Faction , sont des catégories pour l'un et pour l'autre ; mais il est possible d'exprimer en grec y par des termes parfaitement équivalents et l'on doit dire adéquates, les quatre termes restants de Kanada et de ses sectateurs. Les sept catégories indiennes peuvent être exactement reproduites par les sept mots suivants , dont la signifiation identique est évidente : oùaia , içoiorriç , 'iroieiv , xoivov , i^iov, irpoç ti, ou ovTirpéfovTa, et enfin ç-^py)<Tiç %u aTTOf aciç.
Kanada pousse la classification plus loin qu'Aristote, et, après avoir fixé les grandes divisions des catégories, il en vient aux sous-divisions; desgenres, il passe aux espèces. i^Souslasubstancese rangent neuf substances particulières reconnues et énumérées avec des propriétés communes et des propriétés distinctives, ce sont : i** la terre, a® Peau , 3^ la lumière, 4*^ l'air, 5° l'éther, 6° le temps, f le lieu ou l'espace , 8^ l'àme , 9^ la pensée ou manah ( mens ).
a^ Sous la qualité se rangent vingt-quatre qua« lités, dont dix -sept seulement sont spécifiées par Kanada, les autres étant sous-entendues ; ce sont: 1^ la couleur avec sept nuances primitives , 2^ la saveur, 3** l'odeur, 4*^ l'impression de la température, 5® le nombre, qualité universelle et commune à toutes les substances, 6" la quantité, 7^ l'individualité, 8^ la conjonction, 9^ la disjonc-
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tion, lo® la priorité, ii^ la postériorité, la** la gravité , 1 3^ la fluidité , 1 4^ la viscosité , 1 5^ le sod; i6^ - a3" les huit qualités suivantes ne sont perceptibles qu'à rame et non au sens : i6^ Tintelligence , 1 7^ le plaisir , 1 8^ la peine , 1 9® le désir, ao^ l'aversion, m ^ la volition, aa^ la vertu, a3^ le vice; la 24^ enfin est la faculté, ou pour mieux dire, la puissance , Âuva|jLiç , de l'école péripatéticienne; et la faculté a trois espèces : force active , élasticité, imagination.
3^ L'action , troisième catégorie de Kanada, est de cinq sortes : jeter en haut, jeter en bas, pousser en avant, étendre horizontalement, €t enfin aller, qui a plusieurs variétés.
4^ Le commun a trois degrés, qui répondent à peu près à nos termes de genre, espèce , individu.
5" Le propre ou la différence est ce qui dit percevoir l'exclusion; il n'a pas de sousp<livisions.
6^ La sixième catégorie de Kanada, la relation intime ('irpoc Ti,7rpoç ti i^iaç êj^ovTa, tol oêvnç'p^fovTa), est double , selon le degré plus ou moins intense de la relation.
7'' Enfin la septième padârtha^ celle des commentateurs, la privation ou négation , est douUe: universelle et mutuelle ; et la négation universdle a trois sous-espèces : l'antécédente , l'inopinée et l'absolue.
I..es six premières catégories s'unissent et se confondent en. une seule, qui est appelée catégorie/^ojiYiVe {bhdva, étant), et la septième feraie
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la catégorie contraire ou négcUive ( abhdva j n'étant pas). Cette nouvelle division est une véritable réduction des catégories , et l'on peut se rappeler que le premier métaphysicien de notre époque ^ M. Cousin, en essayant une réduction pareille, est arrivé au même résultat à peu près que l'école vaiséchika.
Les seize catégories du Nyâya de Gotâma sont purement logiques , et ne répondent qu'im* parfaitement à l'idée que nous attachons à ce mot. Je me bornerai à énumérer les sept premières : I® la preuve, a** l'objet à prouver, l'objet de la preuve, 3" le doute, 4° le motif, 5* l'exemple, 6"* la vérité démontrée , 7'' le membre d'un arrangement régulier ou syllogisme: c'est celui d'Aristote ; et enfin , au seizième et dernier rang , la réfutation.
La Mimansa^ qu système orthodoxe par excellence, s'est renfermée exclusivement dans l'interprétation des saintes Écritures , des Védas , et n'a point tenté une solution régulière des catégories, bien qu'elle ait souvent touché ce sujet.
Les sectes hérétiques de Djina et de Bouddha ont tenté aussi une classification : je ne les rapporterai pas; je dirai seulement que les Djinas reconnaissent sept catégories, et les Bouddhas quatre ; mais il est difficile de bien connaître ce système des uns et des autres, parce que les livres originaux , proscrits par l'orthodoxie, sont, à ce qu'il parait, fort rares.
La philosophie indienne a donc essayé comme la philosophie grecque^ la solution du problème, et toutes deux , si Ton rapproche le système de Kanada de celui d'Aristote, semblent l'avoir donnée d'une manière à peu près identique. Mais on peut voir que l'analyse du premier est plus étendue, plus matérielle, et en même temps moins profonde et moins délicate que celle du second; surtout elle est moins rigoureuse et moins près du sujet. Kanada classifie, il est vrai , les espèces, les sous-espèces, etc. des catégories, soin que n'a point pris Aristote , et que ses disciples paraissent avoir négligé comme lui. Mais le philosophe vaiséchika n'a point cherché à distinguer les catégories entre elles, en énuméraut leurs propriétés comme l'a fait le Stagirite. Il n'a point montré, comme Aristote, leurs rapports et leurs différences. Le reproche que Bacon adresse au philosophe de Stagire : quod mundum ex caiegth riis effecerit [Novum Organum^ page a5, et Bedargutio philosophiarumy § ao, page427), est, comme l'on voit, bien plus applicable encore à la théorie de Kanada. Ce qui en général distingue surtout le système indien du système grec, c'est qu'il est beaucoup moins clair, beaucoup moins scientifique. L'élément du monde extérieur qui n'est complètement banni que dans la théorie de Kant, tient ici plus de place encore que dans Aristotei Soit que les Catégories indiennes ne concernent que les formes du raisonnement, comme dans
l'école vaiséckika, soit qu'elles se renferment dans l'explication des Védas, comme dans les écoles purement orthodoxes , il est certain qu'elles admettent toujours un fort mélange d'éléments étrangers à la raison elle-même. Cette confusion qu'on retrouve même dans Aristote , est bien plus sensible encore dans Kanada et dans Gotama, et s'il était possible de hasarder ici une conjecture , je dirais que cette circonstance y bien qu'insuffisante par elle seule, devrait assurer l'antériorité du système indien sur le système grec. Dans une question aussi obscure j je crois pouvoir insister sur la valeur toute logique de cette preuve; car il parait peu probable qu'on puisse jamais percer les ténèbres chronologiques de l'Inde , autrement que par les Inductions tirées de l'histoire de la philosophie et du développement progressif et nécessaire des idées. Les Catégories indiennes serait donc antérieures à Aristote, par cela seul qu'elles sont plus mêlées que les siennes aux idées du monde extérieur y et se renferment moins dans les données de la raison.
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Des Galëgories d'Ârchytas.
Les adversaires du péripatélîsme ont souvent contesté au Stagirite l'invention des catégories : et 11. 'iti
ils l'ont attribuée au pythagoricien Archy tas , contemporain de Platon. Cette hypothèse a pour elle, dans l'antiquité, le témoignage de Sinaplicius, qui admet l'authenticité de cet ouvrage d'Archytas,et qui prouve par d'assez nombreuses citations qu'Aristote n'a fait que suivre et même copier les idées de son prédécesseur. Déjà^avant Simplicius, lamblique avait fait des rapprochements pareils pour en tirer les mêmes dbnclusions ; et Dexippe, élève de lamblique, parait, dans son petit traité contre Platon 9 partager l'avis de son maître. Mais Thémistins avait contesté l'authenticité de ce livre comme Boëce nous Tapprend (Comment, sur les Cat^., p. 1 14)9 et Boëce ajoute positivement que cet ouvrage est apocryphe, qu'il est d'un péripatéticien très postérieur; et que le faussaire a voulu mettre sa supercherie sous le manteau d'un nom illustre. Il ne serait pas impossible de refaire, sur les données assez nombreuses de Simplicius, dans son Commentaire sur les Catégories , le traité pré* tendu d'Archy tas. Les différences les plus considérables qu'il présenterait avec celui d'Aristote fOf' feraient sur l'ordre des Catégories; mais le fond des idées est absolument le même. Au seizième siècky un anonyme a supposé un nouveau. Traité des catégories d'Archytas; mais il n'a pas même pris la peine de recueiUir les fragments que nous en avait laissés l'antiquité : il a refait de toutes pièœsi d'après Aristote, un petit traité assez puremeot écrit, mais sans valeur philosophique 9 et quiporie
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des traces nombreuses de son origine tout apo» cryphe.
Quand on connût les rapport des Gat^ories d'Aristote à Tensemble de son système^ il esC impossible d'attachei^a moindre importance à l'accusation de plagiat qui lui est intentée. Il y a lieu de s'étonner que Simpiicius ait pu l'accueillir. Cest sans doute Àristote lui-même qui, en rapportant dans le premier livre de la Métaphysique , ch. 4 ^ ( Voir, p. 1 449 la traduction de M. Cousin a* édition) la table des pythagoriciens, aura fourni naissance à ces imputations.
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ExpUoalionf graphiques de la théorie da {SyHegMoM^
On trouve, dans la plupart des éditions dial*Or« ganon, l'emploi de dessins divers pour faaliter l'explication des théories logiques d'Aristote. Le» tracés qu'on joint d'ordinaire au syllogisme sont au nombre de trois :
Pour la première figure, l'explication graphique se compose de trois demi-circonférences : deux sai touchent en un point sur leur commun diamètra horizontal , et sont de grandeur égale; la troisième qui les enveloppe est le double plus grande, et elle a pour rayon, le diamètre de l'une des deux au-
très. La convexité de ces trois demi-circonférences est tournée inférieureraent.
Pour la seconde figufe, le tracé est un triangle équilatéral posé sur sa base ;
Pour la troisième 6gure, le tracé est un triangle équilatéral , qui a sa base en haut et son sommet en bas.
Dans le premier tracé, le moyen est mis au point de contact des deux petites demi-circonférences; dans le second et dans le troisième , il est mis au sommet du triangle haut et bas. Quant aux deux termes , majeur et mineur, ils sont placés aux extrémités, dans le premier tracé, du diamètre continu des deux petites demi-circonférences, et dans les deux autres, aux extrémités de la base, qui est en bas pour la deuxième figure, et en haut pour la troisième.
Il résulte de là que cette explication graphique montre parfaitement aux yeux la position du moy4|i dans les trois figures : entre les deux termes pour la première ; avant les deux tenues, pour la seconde; et après les deux termes, pour la troisième; c'est-à-dire que dans la deuxièmej, il est attribut des deux , et dans la troisième , sujet des deux. Les expressions de aidant et après se rapportent donc à la théorie d'Aristote, qui énonce toujours l'attribut avant le sujet.
Ces figures se retrouvent dans les plus anciens manuscrits que nous connaissions ; c'est des Grecs qu'elles ont passé aux docteurs du moyen-
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âge, ainsi que les lettres et les mots techniques.
Il me semble en outre très probable que ces figures remontent plus haut que les onzième et douzième siècles.
Il est constaté, par un passage formel de saint Augustin (Confess. liv.49ch. 16), que de son temps on accompagnait l'explication des Catégories de secours graphiques. Il est bien certain que la doctrine des Catégories en a beaucoup moins besoin que celle du syllogisme , puisqu'elle est beaucoup plus £icile; et je ne pense pas que les figures dont parle saint Augustin soient autres que l'arbre de Porphyre , ou la subordination graphique des substances. Il est à croire que les Analytiques, à plus forte raison, avaient provoqué des procédés d'étude analogues.
De plus, on sait qu'Aristote est le premier, parmi tous les écrivains , qui ait employé pour se faire comprendre, des moyens graphiques dans ses wàivrages, et vingt passages de son histoire naturelle prouvent que ses expUcations étaient accompagnées de dessins en marge.
Il serait donc possible de soutenir que les tracés des trois figures du syllogisme remontent jusqu'au Stagirite lui-même. Je ne pourrais citer aucun texte qui autorise formellement cette conjecture; mais je n'en connais non plus aucun qui l'infirme.
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