AVANT-PROPOS
Cet ouvrage s'éloigne trop de la science qui a occupé la plus grande partie de ma vie; trop de sujets différents en apparence y sont traités, pour que je n'indique pas au lecteur la cause qui me l'a fait entreprendre ; plus tard je parlerai des circonstances qui me l'ont fait étendre bien au delà des limites où il semblait d'abord naturel de le restreindre.
Dès que je fus appelé à la direction des teintures des manufactures royales, je sentis que cette place m'imposait l'obligation de donner à la teinture des bases qu'elle n'avait pas, et qu'il fallait en conséquence que je me livrasse à des rccbcrcbcs de précision
( viij ) dont je prévoyais bien le nombre, mais non pas la variété; et ce qui augmentait encore les difficultés de ma position, c'est que des questions m'étant présentées par l'administration comme des plus urgentes à résoudre, j'étais forcé d'ordonner mes travaux autrement que si j'eusse été libre de tout engagement.
En rechercliant quelles pouvaient être les causes des plaintes élevées sur la qualité de certaines coideurs préparées dans l'atelier de teinture des Gobelins, je ne tardai point à me convaincre que si les plaintes concernant le peu de stabilité des bleus et des violets clairs, du gi'is et des brunitures étaient fondées , il y en avait d'autres , particulièrement celles concernant le défaut de vigueur des noirs employés pour faire des ombres dans des di^aperies bleues et violettes qui ne l'étaient pas; car après m'être procm'é des laines teintes en noir dans les ateliers les plus renommés de la France et de l'étranger, et avoir reconnu qu'elles n'avaient aucune supériorité sur celles que l'on teignait aux Gobelins, je vis que le
(ix) défaut de vigueur reproche aux noirs tenait à la couleur qu'on y juxtaposait, et qu'il rentrait dans le phénomène du contraste des couleurs ; il me fut alors démontré que j'avais deux sujets absolument distincts à traiter pour remplir les devoirs de la place de directeur des teintures : le premier était le contraste des couleurs considéré dans toute sa généralité, soit sous le rapport scientifique, soit sous celui des applications ; le second concernait la partie chimique de la teinture. Tels ont été, en eiFet, les deux centres oii sont venues converger toutes mes recherches depuis dix ans. A mesure qu'elles seront publiées, ceux qui les liront pourront apprécier ce qu'elles ont dû me coûter de temps et de travaux, et j'oserai ajouter de contrariétés, parce que, les entreprenant à une époque oii mon ouvrage sur les corps gras d'origine animale, et mes Considérations sur l'analyse organique, m'avaient ouvert un champ oîi je n'avais pour ainsi dire qu'à moissonner, j'étais, en m'éloignant de cette carrière, dans la nécessité de m'en frayer une nouvelle, et
(x) tous ceux qui ont été dans ce cas, savent que la faiblesse humaine se fait sentir surtout à celui qui veut récolter sur un sol qu'il a luimême défriché et semé.
L'ouvrage que je publie aujourd'hui est l'ensemble de mes recherches sur le contraste simultané des couleurs., recherches qui se sont bien accrues depuis la lecture que je lis à l'Institut, le 7 avril 1828, d'un mémoire sur ce sujet; l'extension qu'elles ont prise est une conséquence de la méthode qui m'a dirigé dans mes recherches sur les corps graSj, méthode dont les règles ont été exposées dans mes Considérations surVanalryse organique.
Il sera évident pour tous ceux qui connaissent ces ouvrages, que celui-ci ne peut être iin recueil de vues hypothétiques plus ou moins ingénieuses sur l'assortiment des couleurs et leurs harmonies , et la lecture qu'ils en feront les convaincra sans doute qu'il est tout aussi expérimental et tout aussi positif que les deux précédents.
En effet, de nombreuses observations sur la vision des objets colorés faites pendant
plusieurs mois, vérifiées par mes élèves et les hommes les plus exercés par leur profession a juger des couleurs et à en apprécier les moindres différences, ont été d'abord recueillies et décrites comme des faits parfaitement constatés. C'est en réfléchissant ensuite sur les rapports que ces faits pouvaient avoir ensemble, en cherchant le principe dont ils sont les conséquences , que j'ai été conduit à la découverte de celui que j'ai nommé la loi du contraste simultané des couleurs. Cet ouvrage est donc bien le fruit de la méthode à posteriori; des faits sont observés , définis , décrits , puis ils viennent se généraliser dans une expression simple qui a tous les caractères d'une loi de la nature. Cette loi, une fois démontrée , devient un moyen à prioji d'assortir les objets colorés pour en tirer le meilleur parti possible , suivant le goût de la personne qui les assemJjle, d'apprécier si des yeux sont bien organisés pour voir et juger les coideurs, si des peintres ont copié exactement des objets de couleurs connues.
En envisageant la loi du contraste simul-
tané des couleurs sous le rapport de l'application, et en soumettant à l'expérience toutes les conséquences qui me semblaient en résulter, j'ai été ainsi conduit à l'étendre aux arts de la tapisserie, aux diverses sortes de peintures et d'impressions, à l'enluminurç, à l'horticulture, etc.; mais afin de prévenir les jugements que quelques lecteurs pourraient porter sur la valeur des opinions que j'émets (2.^ partie, 2.^ division) , relativement aux tapisseries des Gobelins et de Beauvais, et aux tapis de la Savonnerie , d'après l'examen qu'ils feraient eux-mêmes de ces ouvrages, je déclare ici, que complètement étranger à l'inspection et à la direction des travaux qui s'exécutent dans les ateliers des tapisseries et des tapis des manufactures royales, ainsi qu'au choix des modèles, mes vues et mes opinions ne doivent être pour les lecteurs dont je parle, que celles d'un particulier qui a eu de fréquentes occasions de voir et d'examiner des produits d'arts sur la confection desquels il n'a aucune influence à exercer, les fonctions qui m'attachent aux
( xiij ) Cobelins étant exclusivement celles de directeur de l'atelier des teintures.
Au lieu de l'indication rapide de mes recherches que je viens de tracer, je m'étais d'abord proposé de développer dans une introduction, conformément à l'ordre chronologique , la série des idées principales qui ont présidé à la composition de ce livre, croyant montrer par leur enchahiement mutuel comment j'ai été porté à traiter des sujets qui semblent, au premier aspect, absolument étrangers à la loi du contraste simultané des couleurs; mais en réfléchissant qu'un assez grand nombre de choses sont inconnues au lecteur, j'ai pensé qu'un résumé de mes recherches, placé à la fin de l'ouvrage, aurait tous les avantages de mon premier projet, sans avoir les inconvénients que la réflexion m'y a fait découvrir.
Je prie le lecteur de ne jamais oublier que lorsqu'il est dit dans l'énoncé des phénomènes de contraste simultané, que telle couleur placée à coté de telle autre, en reçoit une telle modification; cette manière
( xiv ) de parler ne signilie pas que les deux couleurs, ou plutôt les deux objets matériels qui nous les présentent, aient une action mutuelle, soit physique soit cliimique; elle ne s'applique réellement qua la modification qui se passe en nous y lorsque nous percevons la sensation simultanée de ces deux couleurs.
L'Hay, près de Paris, 19 avril 1855.
(xv)
Cet ouvrage, écrit depuis trois ans, a été l'objet de huit leçons publiques , faites aux Gobelins dans le courant de janvier 1836 et de janvier 1838; j'aurais vivement désiré le publier lorsque je finissais de l'écrire; mais la condition que je mettais à ce que le prix de vente n'en fût pas trop élevé, malgré la dépense que de nombreuses planches coloriées devaient occasionner, fut un obstacle à trouver un éditeur, jusqu'au moment où M. Pitois- Levrault voulût l'êlre. En disant la raison du retard de cette publication, je manquerais certainement à un devoir, si je ne remerciais pas publiquement un illustre étranger de l'offre qu'il m'a faite pour la hâter, des secours de son souverain : quoique je n'en aie point profité, je n'en garderai pas moins toujours un souvenir de reconnaissance.
Au Muséum d'histoire naturelle, 1." juin 1838.
DU