CHAPITRE III
De l'emploi des couleurs clans rarchitecture gothique,
649. Dans les grandes églises gotliiques, la couleur n'a jamais été employée à l'extérieur, si ce n'est dans quelques cas, et toujours d'une manière restreinte et sans nuire à l'harmonie générale 3 car la peinture qu'on aperçoit dans le fond de quelques j^ortails et dans quelques niches de saints, est tout à fait insignifiante sous le point de vue qui nous occupe, et d'ailleurs rien ne démontre qu'elle n'ait pas été ajoutée longtemps après l'érection du monument où elle se trouve. Une des choses que j'admire le plus dans ces vastes constructions, c'est l'art, ou , si l'on veut, le bonlieur avec lequel on est parvenu à se passer absolument de la couleur, en ne recourant qu'à l'architecture et à la sculpture, pour donner à l'extérieur de l'édifice une variété qui ne nuit en rien à l'effet imposant de l'ensemble; car les murs élevés de la nef et ceux des bas côtés parallèles aux premiers, ne sont -ils pas remarquables? d'abord sous le rapport des grandes fenêtres qui, en en interrompant la continuité , leur ôtent cet aspect triste et désagréable de toute grande muraille qui n'est pas percée de jours; ensuite sous le rapport de leur liaison mutuelle, au moyen
(545) d'arcs légers , appuyés d'une part sur les éperons de la nef, et d'une autre part sur des piliers qui surgissent de la muraille des bas côtés, la dépassent en hauteur, et par leur saillie en dehors contribuent si efficacement avec les fenêtres et leurs ornements à ôter toute monotonie aux façades latérales de l'édifice^ enfin, ne sont-ils pas remarquables encore, lors même qu'il n'y a pas de portails latéraux, sous le rapport de riiarmonie générale, par la manière dont les fenêtres et leurs ornements, les piliers et leurs arc-boutants se lient avec la façade de la nef, où il semblerait au premier aspect que l'architecte aurait concentré tous les ornements si variés, si légers et si sveltes qui la décorent ^ ?
1 Je prie le lecteur de voir, dans les lignes précédentes, l'énoncé d'impressions profondes que, des l'enfance, j'ai ressenties à la vue de ces monuments, et non celui d'un jugement d'après lequel il me supposerait l'intention de donner l'église gothique comme tjpe à imiter de préférence à tout aulre. Je le répète, j'exprime des impressions et rien de plus. Je n'examine donc point si celle arcliiteclure a des régies, ayant d'admirer les constructions qu'elle a faites. En parlant des arcs légers, appujés d'une part sur les éperons de la nef, et d'une aulre part sur les piliers de la muraille des bas-côtés, je n'examine point si ce sont des étais que l'impuissance de l'art qui les a élevés a rendus permanents. Je les considère simplement comme établissant entre deux murailles une liaison qui ne me déplait pas, parce qxi'elle est en rapport avec
550. C'est en considérant les églises gotliiqiies sous le point de Tue précédent, en comparant leurs diverses façades avec celles de la plupart des églises modernes où généralement une seule semble avoir fixé l'attention de l'architecte, ainsi que le montre par exemple l'église de S.^ Géne- "viève de Soufïlot, que tant de personnes sont conduites à envisager l'arcliitecture gothique comme essentiellement celle du culte catholique, et à la considérer comme ayant résolu le problème de bâtir de longues et hautes murailles où les principes de la forme, de la solidité, de la variété, de la vue distincte, de fliarmonie parfaite de toutes les parties principales, quelque variée que chacune soit dans ses détails, de la convenance de l'édifice avec sa destination, aient été complètement observés à l'extérieur.
55 1. Si nous pénétrons maintenant dans l'intérieur de ces églises, alors la magie des couleurs des vitraux viendra compléter toutes les jouissances que la vue peut recevoir de l'architecture alliée aux couleurs j jouissances qui ne font que donner plus de force aux sentiments religieux
tout ce qui l'accompagne. Je reviendrai sur cet objet à la fin de l'ouyrage, tant je tiens à ce qu'on ne se méprenne pas sur mes intentions.
( 347 ) de ceux qui se rendent dans ces monuments pour adresser leurs prières au Dieu des clirétiens.
552. M. Boisserée, auteur d'un ouvrage rempli de recherches aussi neuves qu'approfondies sur la cathédrale de Cologne, pense que la voûte des églises" gothiques devant, d'après une coutume générale, représenter la voûte céleste, était peinte en hleu et parsemée d'étoiles de métal doré.
553. Si la peinture a réellement concouru dès l'origine avec l'architecture et même la sculpture peinte à la décoration intérieure des églises gothiques, cela n'a pu être que très-secondairement et d'ajjrès le système des teintes plates, du moment où l'on s'est décidé à mettre aux fenêtres des vitraux colorés j car aucune peinture appliquée sur un corps opaque, tel que la pierre, le hois, etc., ne pouvait se soutenir à côté des brillantes lumières colorées transmises par les vitr-aux; et si cette peinture eût été dégradée suivant les règles du clair -obscur, tout son mérite disparaissait aux yeux du spectateur faute d'une lumière claire et blanche, la seule convenable pour l'éclairer.
554. Serait-il vrai que le voisinage des vitraux colorés exigerait nécessairement, comme cIFct d'harmonie, la peinture des murs qui y sont
( 348 ) contigus ? Sans me prononcer d'une manière absolue en faveur de l'opinion contraire, j'avouerai, après avoir longtemps réflëclii aux impressions profondes que j'ai reçues dans de grandes églises gothiques où les murs ne m'offraient que les simples effets de la lumièi^e et de l'ombre sur la surface unie de la pierre, où il n'y avait pas d'autres couleurs qui frappaient mes yeux que celles transmises par les vitraux; j'avouerai, dis-je, que le spectacle d'effets plus variés m'aurait semblé une faute contre le principe de la convenance du lieu avec sa destination, et cette opinion s'est surtout fortifiée lorsque voyant, après le sacre de Charles X , la belle voûte de fantique cathédrale de Reims, qu'on avait peinte à cette occasion en bleu semé de fleurs de lis, je me suis rappelé fimpression qu'elle m'avait faite quelques années auparavant, lorsqu'elle n'offrait aux regards que la couleur unie de la pierre.
555. Entrer dans de plus grands détails sur la décoration des intérieurs des grandes églises gothiques , serait empiéter sur un des chapitres suivants , où je dois examiner cette décoration , non plus sous un point de vue particulier, mais d'une manière générale, indépendamment d'une forme archi tectonique donnée.