‹ De la loi du contraste simultané des couleursChapitre 17 sur 249 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Distinction des contrastes simultané, successif et mixte des couleurs,

77. Avant de parler du rapport de mes observations avec celles que plusieurs savants avaient faites auparavant sur le contraste des couleurs, il est absolument nécessaire de distinguer trois classes de contrastes;

La première renferme ceux qui se rapportent au contraste que je nomme simultané ;

La seconde ceux qui concernent le contraste que je nomme successif;

La troisième ceux qui se rapportent au contraste que je nomme mixte.

78. Le contraste simultané des couleurs renferme tous les phénomènes de modification que des objets diversement colorés paraissent éprouver dans la composition physique, et la hauteur du ton de leurs couleurs respectives lorsqu'on les voit simultanément.

(49) '79- i^6 contraste successif des couleurs renferme tous les phénomènes qu'on observe lorsque les yeux, ayant regardé pendant un certain temps un ou plusieurs objets colorés, aperçoivent, après avoir cessé de les regarder, des images de ces objets, offrant la couleur complémentaire de celle qui est propre à chacun d'eux.

80. J'espère prouver, par les détails que je donnerai dans le chapitre suivant, que, faute de cette distinction, un des sujets de l'optique, le plus fécond en applications, n'a point été traité en général avec cette précision et cette clarté qui eussent été nécessaires pour en faire sentir l'importance à ceux qui, ne l'ayant pas soumis à leur propre observation , se sont bornés à lire les écrits dont il a été l'objet jusqu'à l'année 1828, où mes recherches sur le contraste simultané ont été présentées à l'Académie des sciences. Enfin, la distinction des trois contrastes rendra facile à apprécier ce que mes recherches ajoutent de faits nouveaux à l'histoire de la vision et aux applications déduites de l'étude des constrastes. J'ajouterai encore qu'un jeune savant belge, le docteur Plateau, qui s'occupe depuis j)lusieurs années de lier tous ces phénomènes à une théorie mathématique et physiologique, a adopté la distinction des contrastes en siinullancs et

successifs, pour y subordonner ses propres travaux.

81. La distinction du contraste simultané et du contraste successif, rend facile à comprendre un phénomène que l'on peut appeler contraste mixte, parce qu'il résulte de ce que la rétine, ayant vu pendant un temps une certaine couleur, a une aptitude à voir dans un second temps la complémentaire de cette couleur, et de plus une couleur nouvelle qu'un objet extérieur vient lui offrir; la sensation perçue est alors la résultante de cette nouvelle couleur et de la complémentaii-e de la première.

82. Voici une manière bien simple d'observer le contraste mixte.

Un oeil étant fermé, par exemple l'œil droit, l'œil gauche regarde fixement une feuille de papier d'une couleur A; lorsque cette couleur lui paraît s'obscurcir, il se porte immédiatement sur une feuille de papier d'une couleur B , alors il a la sensation qui résulte du mélange de cette couleur B avec la couleur complémentaire C de la couleur ^4.

Pour avoir la certitude de cette sensation mixte, il suflit de fermer l'œil gauche et de regarder la couleur B de l'œil droit; non-seulement la sensation perçue alors est celle de la couleur B ,

mais elle peut paraître modifiée en sens contraire de la sensation mixte C -\- B j, ou ce qui revient au même , elle parait être plutôt A + B.

En fermant l'oeil droit et regardant de nouveau la couleur B de l'œil gauche, et cela plusieurs fois de suite, on perçoit successivement des sensations différentes , mais de plus en plus faibles, jusqu'à ce qu'enfin l'oeil gauche soit revenu à l'état normal.

85. Si, au lieu de regarder B de l'oeil gauche qui vient d'être modifié j)ar la couleur Jl , on regarde B avec les deux yeux, dont l'oeil droit est à l'état normal, la modification représentée par C + B se trouve très-alFaiblie , parce quelle est réellement C ■\- B •\- B.

84. Je conseille aux personnes qui croiraient avoir un œil autrement sensible que l'autre à percevoir les couleurs, de regarder une feuille de papier de couleur alternativement de l'œil droit et de l'œil gauche; si les deux sensations sont identiques, elles auront la certitude quelles se trompaient. Enfin, si les sensations sont différentes, il faudra qu'elles répètent la même expérience plusieurs jours de suite; car il j)ourrait se faire que la différence observée dans une seule expérience, tînt à ce qu'un des yeux aurait été préalablement modifié ou fatigué.

85. L'exercice dont je paille, me paraît surtout être utile aux peintres.

Citons quelques exemples du contraste mixte.

86. L'oeil gauche ayant vu pendant un certain temps du rouge , a de l'aptitude à voir dans un second temps du vert, complémentaire du rouge. Si donc alors il est frappé par du jaune, il perçoit une sensation résultant du mélange du vert et du jaune. L'oeil gauche étant fermé et l'oeil droit, qui n'a point été modifié par la vision du rouge, étant ouvert, il voit du jaune, et il est possible même que ce jaune lui paraisse plus orangé qu'il n'est réellement.

87. Si l'œil gauche eut vu d'ahord le papier jaune et ensuite le papier rouge, celui-ci lui aurait paru violet.

88. Si l'oeil gauche voit d'ahord du rouge, puis du hleu, celui-ci paraît verdâtre.

89. S'il eut vu d'ahord le hleu, puis le rouge, celui-ci eut paru rouge orangé.

go. Si l'œil gauche voit d'ahord du jaune, puis du hleu, celui-ci paraît hleu violet.

91. S'il eut vu d'ahord le hleu, puis le jaune, cdui-ci eut paru jaune orangé.

92. Si l'oeil gauche voit d'abord du rouge, puis de l'orangé , celui-ci lui paraît jaune.

95. S'il eut vu d'abord l'orangé, puis le rouge, celui-ci eût paru d'un rouge violet.

94. Si l'oeil gauche voit d'abord du rouge, puis du violet , celui-ci lui paraît bleu foncé.

95. S'il eût vu d'abord le violet, puis le rouge, celui-ci eût paru d'un rouge orangé.

96. Si l'œil gauche voit d'abord du jaune, puis de l'orangé, celui-ci lui paraît rouge.

97. S'il eût vu d'abord l'orangé, puis le jaune, celui-ci lui eût paru d'un jaune vert.

98. Si l'oeil gauche voit du jaune et ensuite du vert, celui-ci lui paraît d'un vert bleu.

99. S'il eût vu d'abord le vert, puis le jaune, celui-ci lui eût paru jaune orangé.

100. Si l'oeil voit d'abord du bleu et ensuite du vert, celui-ci lui paraît vert jaunâtre.

101. S'il eût vu d'abord le vert et ensuite le bleu , celui-ci lui eût paru d'un bleu violet.

(54) 102. Si l'œil voit d'abord du bleu et ensuite du violet, celui-ci lui paraît d'un violet rougeâtre.

io3. S'il eut vu d'abord le violet et ensuite le bleu , celui-ci lui eût paru d'un bleu vert.

1 04. Si l'oeil voit d'abord de l'orangé et ensuite du vert, celui-ci lui paraît d'un vert bleu.

io5. S'il eut vu d'abord le vert et ensuite l'orangé, celui-ci lui eût paru d'un orangé rouge.

106. Si l'œil voit de l'orangé et ensuite du violet, celui-ci lui paraît d'un violet bleu.

107. S'il eût vu d'abord le violet et ensuite l'orangé , celui-ci lui eût paru d'un orangé jaune.

108. Si l'œil voit du vert et ensuite du violet, celui-ci lui paraît d'un violet rouge.

log. S'il eût vu d'abord du violet et ensuite du vert, celui-ci lui eût paru d'un vert jaune.

110. Si l'œil voit d'abord du rouge et ensuite du vert , celui-ci lui paraît un peu plus bleuâtre.

111. S'il eût vu d'abord le vert et ensuite le rouge, celui-ci lui eût paru d'un rouge plus violâtre.

112. Si l'oeil voit d'abord du jaune et ensuite du violet, celui-ci lui parait plus bleuâtre.

11 5. S'il eût vu d'abord le violet et ensuite le jaune, celui-ci lui eût paru plus verdâtre.

114. Si l'oeil voit d'abord du bleu et ensuite de l'orangé, celui-ci lui paraît plus jaune.

11 5. S'il eût vu d'abord l'orangé et ensuite le bleu, celui-ci lui eût paru un peu plus violet.

116. Je ferai observer que toutes les couleurs , du moins j)Our mes yeux, ne leur font pas éprouver des modifications également intenses et surtout également persistantes. Par exemple, la modification produite par la vision successive du jaune et du violet ou du violet et du jaune , est plus grande et plus durable que celle produite par la vision successive du bleu et de l'orangé, et à plus forte raison de l'orangé et du bleu.

La modification produite par la vision successive du rouge et du vert, du vert et du rouge, est peu intense et peu persistante.

Enfin, je ferai remarquer que la liauteur du ton peut exercer de l'influence sur la modification; car si, après avoir vu de l'orangé, on a oit du bleu foncé, celui-ci paraîtra plutôt verdàlrc

que violâtre, résultat contraire de celui que pi*êsente un bleu plus clair.

117. J'ai pensé qu'il était d'autant plus nécessaire de mentionner sous un nom spécial le phénomène que je nomme contraste mixte ^ que c'est lui qui donne l'explication de plusieurs faits remarqués par des marchands d'étoffes de couleur, et celle de l'inconvénient qu'il y a pour les peintres qui, voulant imiter parfaitement les couleurs de leurs modèles, les regardent trop longtemps afin d'en apercevoir tous les tons et les modifications. Je vais exposer deux faits qui m'ont été communiqués par des fabricants d'étoffes de couleur, et je renverrai à la seconde partie l'application de l'étude du contraste mixte à la peinture.

|i 18. Premier fait. Lorsqu'un acheteur a regardé

longtemps une étoffe jaune et qu'on lui fait voir ensuite une étoffe orangé, nacarat ou écarlate, dans l'intention de la lui vendre, il la trouve sans feu, il la juge amaranthe, lie-de-vin ou cramoisie, parce qu'en effet la rétine, frappée par le jaune, a de l'aptitude à voir le violet : dès lors tout le jaune de l'étoffe orangé, nacarat ou écarlate disparaît, et l'oeil la voit rouge ou d'un rouge tirant sur le violet.

( 57 ) ! 1 ig. Deuxième fait. Si l'on présente à un acheteur, l'une après l'autre, quatorze pièces d'étoffes rouges, il juge les six ou sept dernières d'une couleur moins belle que celle des pièces qu'il a vues d'abord, quoique les pièces soient identiques. Quelle est la cause de ce faux jugement? C'est que les yeux qui ont vu sept ou huit pièces rouges successivement, sont dans le même cas que s'ils eussent regardé fixement pendant le même temps une seule étoffe rouge; ils ont donc tendance à voir la complémentaire du rouge , c'està-dire le vert. Cette tendance doit donc nécessairement affaiblir l'éclat du rouge des dernières pièces. Pour que le marchand ne soit pas la victime de la fatigue des yeux de l'acheteur, il faut que le premier, après avoir montré au second sept pièces rouges, lui présente des étoffes vertes pour ramener ses yeux à l'état normal. Si la vue du vert était assez prolongée pour dépasser l'état normal, les yeux auraient tendance à voir le rouge, dès lors les pièces vues en dernier lieu, paraîtraient plus belles que les autres.

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