CHAPITRE V
Principe de la variété.
go6. Toutes les fois que riiomme cherche hors (le lui des distractions, soit qu'il ignore le bonheur de la méditation, soit que des pensées quelconques le fatiguent, du moins momentanément, il a besoin de voir des objets variés : dans le premier cas il va au-devant des émotions, afin d'échapper à l'ennui; dans le second, il veut donner un autre cours à ses pensées, du moins pendant un certain temps. Dans les deux cas l'homme fuit la monotonie : la variété des objets extérieurs est l'objet de ses désirs. Enfin, l'artiste, l'amateur éclairé et les esprits les moins cultivés recherchent encore la variété dans les oeuvres de l'art et de la nature.
907. C'est pour satisfaire à ce besoin que les couleurs variées, dans des objets quelconques, plaisent plus qu'une couleur unie, du moins quand ces objets ont une certaine étendue; que nos monuments ont beaucoup de parties accessoires qui ne sont que des ornements; qu'il entre une foule d'objets divers dans nos ameublements qui, sans utilité proprement dite, plaisent par une forme élégante, par les couleurs, le brillant, etc. C'est assurément, comme j'ai cherché à le
(659) démontrer, le principe de la variété qui distingue essentiellement le jardin-paysage du jardin français^ car, ainsi que je l'ai dit (819), le promeneur qui parcourt le premier, aperçoit des objets disposés de manière à exciter en lui , autant que possible, de nouvelles sensations, tandis que dans le jardin français il s'y trouve longtemps sous la même impression; mais j'ajouterai que si ce jardin est dans de grandes et belles proportions, il fera naître l'idée du grand, peutêtre du sublime même, plutôt que ne le fera le jardin -paysage, qui produit, en nous surtout, l'idée du beau. Effectivement, l'idée du grand, du sublime, déterminée par la vue, repose toujours sur une idée de grandeur noble, majestueuse, qui en engendre une suite d'autres, qui ne se lient au monde extérieur actuellement visible, que par la première. Telles sont les idées d' immeiisité , d'espace sans bornes, d'infini , qu'éveille en nous la vue d'un ciel semé d'étoiles brillantes pendant une nuit obscure : telles sont encore l'idée d'étendue suggérée par la vue de la mer; l'idée de Xa. force ou puissance qui met ses eaux en mouvement , l'idée du temps ou de succession donnée par la vue des Ilots qui, cliacun à son tour, vient expirer sur la plage; les idées relatives à l'astronomie, à la navigation; enfin, tel est le rapport même de ces grandes idées avec
( 64o ) la faiblesse de l'être qui pourtant les conçoit!... L'idée du beau, déterminée par la vue, résulte d'un certain ensemble d'idées variées et harmonieuses, ayant toujours une liaison plus ou moins immédiate avec les objets qui les ont occasionnées, de sorte que, cette idée reposant sur la contemplation d'un certain nombre de rapports que l'oeil aperçoit dans un objet qui est parfaitement fini, l'esprit n'est plus sous l'impression d'une qualité unique, ou d'un spectacle qui, peu varié, par cela même qu'il est grand , suggère l'idée de \mjini. C'est assurément cette idée d'infini, naissant dans une solitude à la vue d'une ruine, qui fait que ce spectacle a plus d'attrait pour plusieurs esprits que la vue du plus beau monument contemporain; en effet, ce dernier spectacle ne transporte pas l'imagination, comme le premier, dans les temps reculés où cette solitude était couverte de monuments pour famener ensuite à concevoir qu'un jour peut-être les grands monuments de la
patrie seront ruines ! Je ne suis point étonné
qu'un homme porté à la méditation et admirateur du siècle de Louis XIV (gSS), préfère les masses d'arbres de Versailles, si habilement distribuées, à une distance convenable du palais, au jardin- paysage le mieux dessiné d'ailleurs, qui ne présentera jamais cette imposante harmonie de la composition de Lei^ôtre. En, effet, les jar-
(64.) dins vus de la façade de l'ouest ont un grandiose résultant de ce que l'œil ne découvre que des dépendances d'une composition vaste et unique : l'espace peut bien paraître resserré à la droite et à la gauclie du spectateur, mais il l'est par des masses végétales, et en avant il a toute la grandeur désirable, puisque la limite du sol touche à l'horizon. Si l'amateur de la variété peut reprocher la monotonie à cette vue et trouver quelque fondement au jugement du duc de Saint-Simon sur Versailles, malgré la passion bien évidente du spirituel auteur qui le porte, l'amateur du grand aura toujours un sentiment d'admiration pour le spectacle d'une puissante unité, qui s'accorde d'ailleurs si bien avec tout ce que nous savons de la cour et de la personne de Louis XIV. En faisant cette large part au jardin français, j'avouerai lui préférer le jardin-paysage dans tous ou presque tous les cas où un particulier veut dessiner un terrain. C'est encore d'après cette manière de voir que l'intérieur d'une église gothique à vitraux colorés, comportant moins d'ornements variés que l'intérieur des églises à verres incolores (ôyS), me paraît plus favorable que le second, à la force et à l'unité de la pensée religieuse.
908. Si le principe de la variété se recommande parce qu'il est contraire à la monotonie, il ne
doit point être outré dans les applications qu'on en fait; parce que lors même qu'on ne tomberait pas dans la confusion, on produirait des effets qui pourraient être beaucoup moins agréables que ne l'auraient été des effets plus simples. Une chose qui m'a vivement frappé, et que j'ai eu bien souvent l'occasion de remarquer dans les associations de couleurs que j'ai faites, c'est que, quoique je me servisse de cercles colorés égaux, et placés en série rectiligne à la même distance l'un de l'autre, c'est-à-dire dans les conditions les plus favorables à la vue distincte (935 et suiv.), j'ai observé qu'en employant plus de trois couleurs différentes, sans comprendre le blanc, le noir et le gris, l'effet de la série était moins satisfaisant que lorsqu'il n'y avait que deux couleurs convenablement assorties avec le blanc ou le noir; tel est le motif qui m'a fait préférer deux couleurs à trois dans les habits d'uniformes (page 43o). C'est pour cette raison encore que les formes végétales qui composent une même ligne ne doivent point être très-variées, et que tout ce qui tend à grouper des objets divers de manière à les rendre plus faciles à saisir, exerce une heureuse influence sur les effets optiques.