‹ De la loi du contraste simultané des couleursChapitre 234 sur 249 · suit de ce que j'ai dit dans ce paragraphe · texte numérisé non relu

suit de ce que j'ai dit dans ce paragraphe

1.° Que les sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, et j'ajoute le sens du toucher, présentent tous, comme on le sait depuis longtemps, le phénomène de ne pas sentir une faible impression qu'ils reçoivent en même temps qu'une autre beaucoup plus forte;

2.° Que le résultat est le même lorsque l'impression faible succède immédiatement ou prèsque immédiatement à l'impression forte;

3.° Que les deux phénomènes précédents peuvent s'observer lorsque l'impression la plus forte n'ébranle pas assez l'organe pour qu'on soit fondé à considérer celui-ci comme étant dans une condition anormale ;

4.° Que si l'on peut déduire ces phénomènes d'un contraste de différence, cependant il faut convenir que jusqu'ici il serait difficile de citer des résultats d'expériences propres à démontrer clairement que dans la perception simultanée ou successive de deux sons , de deux saveurs, de deux odeurs, on remarque entre les deux sensations une différence plus grande que celle qu'on saisirait si les deux sons, les deux saveurs, les deux odeurs étaient moins différentes l'une de l'autre ;

5.° Qu'aujourd'hui nous n'avons aucune idée de ce que peut être un contraste d'antagonisme dans la perception des sons, des saveurs et des odeurs.

992. On voit combien l'étude des contrastes de la vue répand de jour sur l'histoire des autres sens. En insistant sur les différences des sons et des couleurs, je crois être resté dans le vrai; mais on se tromperait si l'on pensait que je crusse que des études ultérieures ajouteraient encore aux différences que j'ai signalées entre la vue d'une ])art et l'ouïe, l'odorat et le goût d'une autre

( 702 ) part. En parlant de ces différences, mon intention a été de faire voir que dans l'état actuel de nos connaissances, nous n'avons aucune preuve expérimentale qui établisse que l'ouïe, l'odorat et le goût sont soumis à des contrastes simultanés et successifs, correspondant aux contrastes de différence et d'antagonisme qui existent dans les phénomènes de la vision des corps blancs, noirs et colorés, ce qui ne signifie pas que les recherches futures ne pourront démontrer l'existence de ces rapports ; il y a plus , si je ne craignais pas de devancer le résultat des expériences qui, quoique commencées depuis plus de vingt ans sur le goût et l'odorat, sont loin encore d'être terminées , je dirais que je serais plus disposé à admettre ces rapports qu'à les rejeter (974).

JOUR QUE l'étude DU CONTRASTE ME PARAÎT SUSCEP- TIBLE DE RÉPANDRE SUR PLUSIEURS PHÉNOMÈNES DE l'entendement.

9g3. S'il est difficile de démontrer aujourd'hui expérimentalement qu'il existe pour l'ouïe, le goût et l'odorat des contrastes définis d'une manière aussi précise que le sont les différents contrastes qui nous affectent par l'organe de la vue, cependant l'examen de ces derniers , en donnant

la première preuve expérimentale de ce fait, que deux objets différents placés à côté l'un de Vautre , paraissent par la comparaison plus différents qu'ils ne le sont réellemejit , et en mettant sous son véritable jour un phénomène dont tout le monde parlait sous le nom. de contraste des couleurs, sans en connaître ni l'étendue ni l'importance, me semble devoir éclairer l'étude de plusieurs actes de l'esjirit humain.

En effet, lorsque certaines personnes envisagent deux objets sous un rapport de différence, n'arrive-t-il pas que la différence s'exagère pour ainsi dire à leur insu, précisément comme cela arrive dans la vue de deux couleurs juxtaposées, où ce qu'il y a d'analogue entre les couleurs disparaît plus ou moins ? N'arrive-t-il pas que ces personnes, peu habituées à réfléchir sur les actes de leur esprit, s'arrétant au jugement qu'elles ont porté d'abord, conservent toujours des idées inexactes qu'elles auraient pu rectifier, en envisageant les choses sous de nouveaux rapports propres à contrôler leur premier jugement j ne sontelles pas dans le cas de celui qui , ayant jugé à la simple vue qu'il existe une différence de i"',o5 entre une règle de i mètre et une règle de 2 mètres placées l'une à côté de l'autre, conserve cette estimation dans sa mémoire comme rigoureuse, par la raison qu'ignorant l'effet du contraste de

( 7^4 ) grandeur (96^, 966), rien ne lui fait sentir la nécessité de recourir à une contre-épreuve de son jugement pour le rectifier, ainsi qu'il aurait été conduit à le faire s'il eut eu cette connaissance, et qu'en outre il eût senti la nécessité pour un motif quelconque, d'avoir exactement la différence de longueur des deux règles ; car alors il aurait eu recours à une mesure.

Cet exemple est très-propre à faire comprendre ma pensée relativement aux inexactitudes d'un grand nombre de jugements portés sur des objets quelconques que nous comparons sous le rapport de qualités, de propriétés, d'attributs que nous ne mesurons pas.

a) Actes de l'esprit correspondant au contraste de dijférence simultané.

994. L'inexactitude des jugements dont il est question, consistant dans l'exagération d'une différence entre deux objets comparés, rentre dans le contraste de différence simultané, toutes les fois que les qualités, les propriétés, les attributs que nous comparons, appartiennent à des objets que nous avons sous les yeux, ou bien à des objets plus ou moins éloignés de nous, dans l'espace ou dans le temps, et alors nos jugements portent sur des notions que la mémoire nous rappelle ou que la tradition nous a transmises.

b) Actes de l'esprit correspondant au contraste de différence successif.

995. Je vais examiner des actes de l'esprit qui me paraissent correspondre au contraste de différence successif, parce qu'ils concernent une comparaison établie entre deux objets que l'on a vuâ successivement, ou entre une opinion que l'on a actuellement, et une opinion contraire que l'on a eue auparavant.

996. Tout liomme susceptible de recevoir facilement des impressions, qui parcourt un pays pour la première fois, est d'autant plus disposé à porter un jugement exagéré, qu'il est plus frappé des différences entre les objets qu'il voit maintenant et ceux qu'il a vus antérieurement dans un pays où il a demeuré longtemps. Le meilleur moyen de rectifier ce jugement, est de revoir successivement les objets comparés, en donnant une attention toute spéciale à celles des qualités qui ont le plus frappé, afin de contrôler par là le jugement porté d'après les premières imjîressions.

997. Enfin, la disposition d'esprit où l'on est à l'égard d'une opinion qu'on a abandonnée absolument pour une autre, n'est -elle pas remarquable en ceci, que presque toujours on la juge

d'une manière exagérée dans le sens qui y est le moins favorable, et que là encore l'esprit tombe dans l'exagération d'une différence.

Influence que l'état des organes peut exercer dans plusieurs actes de V entendement.

998. En réflécliissant à l'état où se trouvent nos organes dans les trois circonstances que je vais rappeler :

1.° Lorsque la différence produite par le contraste simultané de deux teintes est portée à son maximum j

2." Lorsqu'un petit objet cesse d'être perceptible par le fait de son voisinage, avec un moins petit;

3.° Lorsqu'en regardant un objet qui n'est pas cependant très-complexe, nous n'apercevons, dans un temps donné, qu'un petit nombre des rapports qu'il peut présenter à l'observation de plusieurs personnes.

J'ai été conduit à m'expliquer clairement le cas où notre esprit, s'étant rendu certaines idées plus familières que d'autres, est porté à voir les premières à l'exclusion des secondes;

a) Soit que l'esprit travaille solitairement sur une matière;

h) Soit qu'une discussion s'établisse entre deux personnes.

Je vais examiner ces deux circonstances.

a) Travaux faits solitairement.

999. Un esprit continuelleinent occupé à ne saisir que des diiFérences entre les objets, acquiert par cet exercice même une disposition, je ne dirai pas à repousser les ressemblances, les analogies que des choses peuvent avoir ensemble, mais à ne pas les apercevoir, tandis qu'au contraire l'homme qui prétend établir une vaste généralité, un soi-disant principe universel, hornant l'examen des choses les plus complexes à quelques rapports seulement, semhle ne pas aperce^^oir une diversité de phénomènes visibles à tous ceux qui sont mus par le désir défaire une étude satisfaisante et consciencieuse de ces choses. Si le premier ne voit pas que la plus belle conquête de l'esprit humain , dans la recherche de la vérité, est la découverte des généralités, le second ne voit pas que c'est après de longues études de détails, et conséquemment après l'appréciation de faits très-divers, qu'on arrive à des généralités, à des principes, et que le caractère d'exactitude de ceux-ci se trouve dans l'explication même de la diversité des phénomènes auxquels ces principes se rapportent.

1000. Lorsque certaines idées ont occupé la pensée de manière à devenir familières, le cer-

veau est dans une disposition d'autant plus prononcée à recevoir du dehors des impressions qui reportent la pensée sur ces idées , que cellesci ont été plus approfondies et que la liaison mutuelle en a été plus intime; alors, qu'une clîose qui rentre essentiellement dans ce système d'idées se présente à l'esprit sous un aspect auquel il est habitué, et aussitôt la chose nouvelle se classera dans le système; tandis que si elle s'y était présentée sous un aspect qui n'est pas celui auquel l'esprit est habitué, on pourrait être quelque temps avant de la classer, parce qu'un travail ultérieur serait nécessaire pour coordonner la notion nouvelle avec les notions anciennement acquises.

b) Discussion entre deuoc personnes.

looi. La difficulté d'intercaler dans un système d'idées certaines choses qui se présentent pour la première fois à l'esprit, ou qui , s'y étant présentées déjà, n'ont pas été jugées avoir assez d'importance pour être coordonnées avec d'autres qui, depuis, ont composé un corps de doctrine, rend compte des faits suivants.

1 002. 1 .^"^ Fait. Deux bons esprits se sont occupés d'une matière, mais avec cette différence qu'elle a été pour l'un, après de longues méditations, le

( 7^9 ) sujet d'un système d'idées, tandis qu'elle n'a été pour l'autre que l'objet d'une simple étude. Maintenant, supposé que dans une discussion établie entre eux sur cette matière, il se présente une chose nouvelle, susceptible de s'y lier par quelque rapport, je dis qu'il pourra arriver, suivant l'aspect sous lequel cette chose se présentera, que le premier en saisisse le rapport avec la matière dont il est question, moins promptement et moins facilement que le second ; ce qui ne veut pas dire qu'une réflexion ultérieure n'apportera pas de changements à l'impression que le premier esprit aura reçue d'abord , et qu'il n'appréciera point l'importance de la chose nouvelle pour éclairer la discussion.

ioo3. 2.^ Fait Deux personnes discutent sans auditeurs, aucune passion ne les excite, le seul désir de connaître la vérité sur un sujet tout scientifique, tout littéraire, qui est d'ailleurs de nature à partager les esprits, les anime j après une discussion plus ou moins prolongée elles se séparent, sans que l'une n'ait rien cédé à l'autre. J'admets, conformément à l'opinion vulgaire, que tel est le résultat ordinaire des discussions j mais dans la supposition que j'ai liiite et pour le cas où la discussion a été suflisamment prolongée entre deux personnes consciencieuses et

( 7io) d'un esprit éclairé , j'admets qu'en général il y a action mutuelle, et que tôt ou tard les idées qu'elles avaient chacune de son côté avant la discussion, se trouvent plus ou moins modifiées.

1 00 4- 3.^ Fait. Deux esprits supérieurs peuvent non-seulement ne pas agir l'un sur l'autre dans une discussion prolongée, mais il est possible encore que les réflexions faites après la discussion ne produisent en eux aucune modification, parce que les idées de chacun sont tellement coordonnées, qu'il n'est pas possible qu'il s'y intercale une chose capable de modifier cette coordination; et il y a plus, un esprit synthétique est moins disposé à admettre une chose qui fait partie d'un système d'idées difierent du sien, ou un argument émanant d'un autre esprit synthétique, que si cette chose lui était présentée isolément, ou que cet argument émanât d'une personne qui n'a pas un système à défendre.

ioo5. Dans tout ce qui précède, j'ai admis que la passion n'exerce aucune influence, mais si elle agissait, il est évident qu'elle augmenterait la difficulté de s'entendre.

1 oo6. Les exemples que j'ai cités appartiennent au cas où l'influence d'idées coordonnées empêche

(7iO l'esprit d'acquérir des notions nouvelles; maintenant je dois parler du cas où un esprit, après s'être longtemps occupé d'un sujet, aperçoit tout à coup pour la première fois, soit dans une discussion, soit par suite de ses réflexions, une chose qui le frappe au point de le faire passer subitement d'une manière de voir à une autre plus ou moins opposée; c'est alors surtout qu'il est exposé à se tromper dans l'importance qu'il attache à l'opinion nouvelle relativement à celle qu'il abandonne (997); ce cas, loin d'être contraire à mes idées, n'en est qu'une extension.

lîiconvéïiients que peuvent avoir des oppositions établies entre deux choses dans l'enseignement oral ou écrit.

1007. Il y aurait une lacune dans l'exposé de mes vues sur l'extension dont l'étude du contraste me paraît susceptible, si je n'ajoutais pas quelques réflexions applicalîles au résultat que peut avoir un enseignement où, procédant spécialement par mettre deux choses en opposition , on n'insiste que sur les différences qu'elles montrent sans égard à leurs analogies essentielles. Si cet enseignement est le plus facile à professer et le plus accessible à la plupart des intelligences, parce qu'il met en relief un très-petit nombre de faits, il a, suivant moi, l'inconvénient d'exagérer beau-

( 712 ) coup les différences qui peuvent réellement exister entre les objets comparés; ou, ce qui revient au même, de faire croire ou de prêter à croire que les différences ont une importance pour distinguer ces objets que dans la réalité elles sont loin d'avoir. Qu'un professeur dans une leçon, qu'un auteur dans un livre, mettent en présence deux opinions différentes, deuxliypotbèses, qu'ils avancent deux propositions , et il pourra arriver qu'ils insisteront, pour plus de clarté, sur une opposition , en omettant les analogies propres à restreindre la différence réelle des deux termes de la comparaison dans ses vraies limites. De cette mianière de procéder il pourra résulter non-seulement une exagération de différence, mais encore une notion tout à fait inexacte, si, par exemple, les deux termes de la comparaison étant deux propositions, elles sont présentées à l'auditeur ou au lecteur comme tout à fait opposées , de sorte que si l'une est vraie l'autre est nécessairement fausse; tandis que, pour être exact, il aurait fallu tracer la limite qui circonscrit cbacune d'elles dans le cercle où elle est vraie.

1008. Lorsqu'on étudie des objets quelconques, afin de les connaître le mieux possible, il y a tout avantage à les envisager d'après l'ordre de plus grande ressemblance mutuelle, au lieu de les

(7'5) mettre en opposition les uns avec les autres, dans l'intention de les distinguer. On n'a peut-être point assez insisté pour faire remarquer que, dans l'étude des êtres organisés, l'avantage de la méthode naturelle sur les classifications ou méthodes dites artificielles , tient en grande partie à la justesse que la première donne à l'esprit, en lui présentant essentiellement un ensemble d êtres d'après leurs ressemblances mutuelles, tandis que les classifications artificielles ayant poiu^ but spécial de distinguer ces êtres les uns des autres , et de faire trouver le nom spécifique de chacun d'eux , elles procèdent , surtout en les présentant à l'étudiant, par les faces où ils diffèrent davantage. Dès lors celui qui fait usage liabituellement d'une méthode artificielle n'aura jamais une notion exacte des objets qu'il veut connaître, s'il néglige de les considérer conformément à l'ordre de subordination que la méthode naturelle leur assigne, et il y a plus , c'est que , s'il ne se livre pas de bonne heure à l'étude de cette dernière, l'usage liabituel d'une méthode artificielle lui rendra extrêmement difficile l'appréciation de la valeur réelle des rapports que les êtres ont entre eux (999). Enfin, toujours conformément à mes idées, un enseignement basé sur la méthode naturelle sera plus ou moins exact, suivant la manière dont le professeur présentera les analogies qui réunis-

(7U) sent des êtres dans un même groupe, et les différences qui les distinguent en groupes divers.

Résumé et conclusion de ce paragraphe.

1009. 1.° Si je ne me fais pas illusion dans la comparaison que nous établissons entre des objets envisagés sous des rapports que nous ne mesurons pas , il peut y avoir souvent une exagération de la différence qui réellement les distingue, surtout si nous avons déjà, avant d'établir la comparaison, quelque tendance à voir cette différence, et si nous ne recourons pas, après l'avoir établie , à tous les moyens de contrôler le jugement qui résulte immédiatement d'une première comparaison. Je conclus donc qu'un contrôle exercé dans cette intention est nécessaire à un esprit sévère qui recberche tous les moyens possibles de voir les différences existant entre des objets qu'il compare, telles qu'elles sont relativement au jugement le plus rigoureux que nous pouvons en porter; car l'bomme, avec ses facultés si excessivement bornées, ne peut se flatter de pouvoir connaître la vérité absolue des choses.

2.° Je pense que dans les jugements où il y a exagération d'une différence , les organes qui concourent à ces actes de la pensée, se trouvent dans un état physique correspondant à celui des organes qui sont affectés dans les phénomènes du

(7'5) contraste simultané de vision, de sorte qu'il est difficile, tant que cet état dure, de percevoir des idées différentes de celles auxquelles cet état se rapporte. Les conséquences qui se déduisent de là sont : que tout bon esprit qui vient d'apercevoir un rapport de différence non mesuré entre des objets, doit, avant de l'arrêter dans sa pensée comme un fait exactement circonscrit, attendre que son cerveau soit parvenu à un état qui lui permette de contrôler le fait en le soumettant froidement à une vérification dirigée sous des points de vue différents de celui où il était, lorsqu'en premier lieu ce fait a fixé son attention.

loio. Dans le cas où l'on n'admettrait point le rapprochement que je viens d'établir entre l'état physique du cerveau, lorsque d'une part nous comparons deux objets sous le rapport de leurs qualités abstraites, et d'une autre part lorsque nous percevons les sensations qui donnent lieu * aux phénomènes des contrastes de vision, il me semble qu'on ne pourrait se refuser à reconnaître qu'en résumant ce rapprochement en ces mots : le cerveau a)oit des idées et les juge comme il juge les couleurs qu'il perçoit par l'intermédiaire de l'œil y on établit une comparaison qui, en n'y attachant que la valeur d'une simple ^zg^f/rc' de rhétorique propre à éclaircir quelque partie du

discours, n'est pas sans utilité par la clarté qu'elle est susceptible de répandre dans l'étude de l'entendement.

C'est donc pour rendre cette étude plus facile que je vais envisager le contraste comme simple comparaison , soit que nous voyions deux objets monochromes différemment colorés, soit qu'un plus gi^and nombre d'objets étant sous nos yeux, nous ne percevions dans un même temps que quelques rapports seulement, au lieu de l'ensemble qu'il serait indispensable de percevoir pour parvenir à la connaissance complète et parfaite de ces objets.

1 .° Le fait bien constaté, que le rouge isolé est vu autrement que lorsqu'il est juxtaposé avec une surface blancbe ou une surface noire, avec une surface bleue ou une surface jaune, et que dans ces circonstances cinq échantillons identiques d'un corps rouge paraissent cinq échantillons différents, est important comme terme d'une comparaison propre à faire sentir clairement comment un même objet peut donner lieu à des jugements divers, lorsque ceux qui les portent jugent d'une manière absolue, sans égard à l'influence possible de quelque circonstance relative. Ici nous supposons que les jugements sont le résultat de la comparaison des échantillons colorés avec des tons qui se trouvent dans la con-

(7>7) stniction chromatique hémisphérique (i 69): le fait dont il est question est applicable à Leauconp de cas ; j'en citerai deux comme exemples.

a) Une même personne , ignorant les effets de la juxtaposition des couleurs, jugeant que cinq écliantillons d'un corps rouge sont différents, quoique réellement identiques , présente un exemple de la circonspection qu'il importe de mettre dans des jugements portés sur des objets comparés qui n'offrent pas de grandes différences entre eux et qui ne sont pas observés dans les mêmes circonstances.

h) Cinq personnes savent qu'un même rouge a été placé dans les cinq circonstances que nous avons indiquées, mais elles ignorent les influences de juxtaposition et conséquemment fintluence de ces circonstances : elles n'ont vu chacune qu'un des cinq échantillons; une discussion s'établit sur la qualité optique de ce rouge : si celle qui a observé l'écliantillon isolé dit qu'il est resté tel qu'elle l'avait vu d'abord, les quatre autres diront que le rouge , après avoir été placé dans une des circonstances précitées, ne paraît point ce qu'il était auparavant; mais elles ne s'entendront plus lorsqu'il s'agira de fixer l'espèce de modification, que le rouge a éprouvée; la personne qui a vu l'échantillon juxtaposé au noir, soutiendra que le ton en a baissé, tandis que celle qui l'a vu

(7i8) juxtaposé au blanc, soutiendra au contraire que le ton s'en est élevé; mais toutes les deux s'accorderont pour affirmer que le rouge n'est pas sorti de sa gamme; opinion que combattront les deux dernières, qui, ayant regardé le rouge juxtaposé au jaune et au bleu , l'ont vu sortir de la gamme à laquelle il se rapportait avant l'emploi qu'on en a fait; mais celle des deux dernières personnes qui l'a vu près du jaune, assurera qu'il est nuancé de violet, tandis que celle qui l'a vu près du bleu, aflirmera au contraire qu'il est nuancé d'orangé. Les cinq personnes qui ont vu chacune un même rouge dans une circonstance différente de juxtaposition , ont donc raison de dire quelles le voient d'une telle manière, et chacune a raison de soutenir son opinion; mais elle a évidemment tort y si elle prétend que les quatre autres doivent voir comme elle.

La conséquence à déduire de là, est que dans une discussion de bonne foi où ni l'intérêt ni l'amour-propre ne sont en jeu, si l'on veut arriver à une conclusion positive, il faut d'abord connaître les principes sur lesquels chacun appuie ses raisonnements, les termes de comparaison qui entrent dans chaque jugement; enfin , rechercher si on est bien au même point pour voir l'objet de la discussion.

Une autre conséquence à déduire du fait pré-

(7^9) cèdent, c'est que lorsqu'on pourrait croire à l'intervention d'une passion dans un jugement différent de celui que nous portons nous-mêmes , en y regardant de près, on peut trouver qu'il n'y a qu'une simple différence de position. D'après cela, dans beaucoup de cas où nous sommes conduits à donner une cause peu honorable à un jugement, à une action, il est probable que nous serions plus près de la justice ou de la vérité en interprétant les choses avec indulgence plutôt qu'avec sévérité.

2.° En considérant que l'oeil ne voit à la fois qu'un jDetit nombre des choses qui composent un ensemble, lorsqu'il veut pénétrer dans les détails de cet ensemble (748) et que plusieurs individus j)euvent voir la même partie modifiée différemment, parce qu'ils la voient en rapport avec des parties différentes (483); en considérant, enfin, que ces différences dans les modifications d'une même partie peuvent être observées par le même individu (499)» ^^ ^^^ conduit à se faire une image claire de la manière dont l'esprit humain jirocède dans l'étude de la nature. En effet, on voit d'abord comment, la force lui manquant pour embrasser l'ensemble des choses qu'il veut connaître à fond, il est obligé de recourir à l'analyse; comment alors, en ne fixant son attention que sur un fait à la fois, il ne peut arriver à

( 720 ) son but que par des efforts successifs, après avoir étudié tour à tour chaque élément de l'ensemble qu'il examine. Si nous considérons maintenant que l'esprit humain se compose de l'esprit de tous , que l'édifice de la science qu'il a élevé est le produit des efforts d'intelligences qui, loin d'être identiques, présentent la même diversité que les formes des corps qu'elles animent, nous comprendrons dès lors comment des esprits divers qui étudient une même matière, l'envisageront sous des rapports très -différents, lorsque le fait qui frappera chacun d'eux en particulier ne sera pas le même, par la raison que leur diversité de nature est un obstacle à ce qu'ils soient également accessibles à un même fait; ce sera donc la chose qui les frappera le plus qu'ils examineront; mais les esprits supérieurs se distingueront des autres, parce qu'ils porteront leurs méditations sur les faits qui, eu égard à l'époque où leur intelligence travaille, seront les plus importants, les plus essentiels à connaître pour l'avancement des connaissances humaines.

Si la faculté de raisonner pour découvrir les rapports des phénomènes qui nous frappent, si la faculté que nous avons de transmettre la découverte de ces rapports à nos semblables nous distinguent des animaux proprement dits; enfin si, pour arriver à ce but, nous faisons un si grand

( 721 ) usage de l'analyse ou de Xa. fdculté d'abstraire, il importe cependant de remarquer que cette nécessité où se trouve l'homme de décomposer un tout en ses éléments pour le connaître, est un trait de la faiblesse même de son être, et que cette faiblesse se révèle surtout dans les conséquences qu'il déduit de ses analyses , par la raison que jusqu'ici il n'a encore été donné ni à un individu ni à des hommes contemporains, de faire une analyse complète d'un objet quelconque qui ne rentre pas dans les mathématiques pures, et que le désir qui porte l'homme à étudier la nature, le conduit toujours ou presque toujours à étendre les conséquences de ses investigations au delà du terme où il devrait s'arrêter pour ne pas dépasser les limites tracées par un

raisonnement rigoureux.

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