CHAPITRE UNIQUE
43o. Je vais examiner, d'après les idées précédentes, ce qxie sont les vitraux colorés lorsqu'ils concourent si puissamment avec l'architecture pour donner aux vastes églises gothiques l'harmonie que ne peuvent méconnaître tous ceux qui y pénètrent, après avoir admiré la variété et la hardiesse de leurs ornements extérieurs, et qui mettent ces monuments au nombre des objets de l'art qui frappent le plus par la grandeur, la subordination de leurs différentes parties, et enfin par le rapport intime qu'ils ont avec leur destination. Les vitraux des églises gothiques, en interceptant la lumière blanche qui donnerait un jour trop vif et moins propre au recueillement que ne l'est la lumière colorée qu'ils transmettent, ont cependant le plus bel éclat. Si on en recherche les causes, on les trouvera non -seulement dans le contraste de leurs couleurs si heureusement opposées, mais encore dans le contraste même de leur transparence avec l'opacité des murs qui les entourent et des plombs qui les joignent les uns aux autres. Les impressions produites sur l'oeil en vertu de cette double cause
sont d'autant pins vives, qu'on les ressent et plus souvent et plus longtemps chaque fois.
43 1. Les fenêtres de l'église gotliique sont en général ou circulaires ou cintrées du haut en ogive et à côtés verticaux. Les vitraux des premières représentent ordinairement de grandes rosaces où le jaune, le violet, le bleu, l'orangé, le rouge, le vert semblent jaillir des pierres fines les plus précieuses. Les vitraux des secondes représentent presque toujours, au milieu d'une bordure ou d'un fond analogue avix vitraux rosaces, une figure de saint en parfaite harmonie avec celles qui se détachent en relief autour des portails de l'édifice, et ces dernières figures, pour être appréciées à leur juste valeur, doivent être jugées comnie parties d'un ensemble et non comme une statue grecque qui est destinée à être vue isolément de tous les côtés.
432. Les verres qui composent les diverses parties d'une figure humaine sont de deux sortes : les uns ont été peints sur leurs faces avec des préparations qu'on a ensuite vitrifiées; les autres ont été fondus avec la matière même qui les colore : en général, les premiers entrent dans la composition des parties nues de la figure, comme le visage, les mains, les pieds; et les seconds en-
(^77) trent dans celle des draperies : tous ces verres sont réunis par des lames de plomb. Ce qui m'a frappé dans les vitraux à figure humaine du plus bel effet, c'est l'observation exacte des rapports de la grandeur des figures et de l'intensité de la lumière qui les rend visibles, avec la distance où le spectateur est placé; distance telle que les lames de plomb qui circonscrivent chaque pièce de verre, ne paraissent plus qu'une ligne ou une zone noire de peu de largeur.
453. Il n'est pas nécessaire, pour l'effet de l'ensemble, que les verres peints , vus de près, présentent des hachures fines, un pointillé soigné, des teintes fondues; car ils doivent composer, avec les verres colorés pour draperies, un système qui se rapporte à la peinture à teintes plates; et certes, on ne peut douter qu'une peinture sur verre, exécutée complètement d'après le système du clair-obscur, aurait ce désavantage sur l'autre, sans parler du prix de l'exécution, que le fini des détails disparaîtrait tout à fait à la distance où se trouve placé le spectateur, et que la vision de l'ensemble serait moins distincte; or, la première condition que doit remplir tout objet d'art destiné à parler aux jeux y est qu'il s'y présente sans confusion et le plus distinctement possible. Ajoutons que des peintures sur verre,
exécutées d'après la méthode du clair- obscur, ne se prêtent point à recevoir les bordures et les fonds à vitraux rosaces (430 qui sont d'un si bel effet de couleur; qu'elles ont moins d'éclat, de limpidité, que les verres dans lesquels la matière colorante a été incorporée au moyen de la liquéfaction ignée (452), et enfin, qu'elles sont moins susceptibles de résister aux injures du temps.
434. La variété des couleurs dans les vitraux est si nécessaire pour qu'ils produisent le plus grand effet possible, que ceux qui représentent des figures entièrement nues, des édifices, en un mot, des objets étendus d'une seule couleur ou peu nuancée, quelle que soit d'ailleurs la perfection de leur exécution sous le rapport du fini et de la vérité de l'imitation, seront d'un effet inférieur à celui des vitraux composés de pièces de coideurs variées et lieureusement opposées. Cependant je ne peux manquer de signaler le mauvais effet qui résulte du mélange des vitraux colorés avec des verres incolores transparents, du moins quand ceux-ci ont une certaine étendue dans une fenêtre; mais je reconnais en même temps l'effet qu'on peut obtenir du mélange des verres dépolis avec les vitraux colorés , ou encore de petits verres incolores transparents enchâssés dans du plomb, de
(^79 ) manière qu'à la distance où ils doivent être vus, ils produisent l'effet d'une juxtaposition symétrique de parties blanches et de parties noires.
435. Je conclus qu'il faut rapporter les causes des beaux effets des vitraux colorés des grandes églises gothiques :
1.° A ce qu'ils présentent un dessin très-simple, dont les diverses parties bien circonscrites peuvent être vues sans confusion à une grande distance;
2.° A ce qu'ils offrent un ensemble de parties colorées distribuées avec une sorte de symétrie, et qui sont en même temps vivement contrastées, non-seulement entre elles, mais encore avec les j)arties opaques qui les circonscrivent.
456. Les vitraux colorés ne me paraissent véritablement produire tout l'effet dont ils $ont susceptibles, que dans un vaste vaisseau où les rayons , diversement colorés , arrivent à l'oeil du spectateur placé sur le sol de l'église, tellement écartés par l'effet de la ligure conique des rayons de lumière émanés d'un seul point, qu'ils empiètent les uns sur les autres, et qu'il en résulte un mélange harmonieux qui n'a pas lieu dans un petit local éclairé par des vitraux colorés. C'est ce mélange intime des rayons colorés, transmis dans un vaste vaisseau , qui permet la vision
de tapisseries placées au rez-de-chaussée , lorsque les bas-côtés n'ont pas de fenêtres à verres incolores : il est évident que si les tapisseries se trouvaient trop rapprochés des vitraux colorés, elles perdraient toute l'harmonie de leurs couleurs, puisque des rayons bleus pourraient tomber sur des draperies rouges ou des carnations, des rayons jaunes sur des draperies bleues, etc.
Ainsi, lorsqu'il s'agit de mettre des vitraux colorés à une fenêtre, il me paraît convenable non-seulement d'avoir égard à leur beauté, mais encore à l'elfet que les lumières colorées qu'ils transmettent auront sur les objets quils doivent éclairer.
437. Les vitraux colorés d'une vaste église me paraissent de véritables tapisseries transparentes, destinées à transmettre la lumière et à se lier liarmoniquement avec les sculptures qui, à l'extérieur, détruisent la monotonie des hautes murailles de l'édifice, et avec les ornements divers de l'intérieur, parmi lesquels les tapisseries doivent être comptées.
438. Je résumerai mes idées sur l'emploi des verres colorés pour fenêtres dans les termes suivants :
1 f Ils ne produisent véritablement tout l'efTet dont ils sont susceptibles, que dans la fenêtre
rosace ou la fenêtre cintrée ou terminée en ogive des grandes églises gothiques j
2.° Ils ne produisent tout leur effet que quand ils présentent les harmonies de contraste les plus fortes, non du verre incolore transparent avec le noir produit par l'opacité des murs, des harreaux de fer, des lames de plomb, mais de ce noir avec les tons intenses du rouge, du bleu, de l'orangé, du violet et du jaune;
3.° S'ils présentent des dessins, ceux-ci doivent toujours être les plus simples possibles, et comporter les harmonies de contraste;
4.° Tout en admirant des vitraux dont un grand nombre de pièces sont des peintures sur verre d'un mérite incontestable, surtout en examinant les difficultés vaincues, j'avoue que ce n'est pas un genre qui doive être très-encouragé, parce que le produit n'a jamais le mérite d'un tableau proprement dit, qu'il est plus coûteux et qu'il produira moins d'effet dans une grande église qu'un vitrail d'un prix beaucoup moins élevé;
5.° Des vitraux à fond gris-clair avec des arabesques légères, sont d'un triste effet partout où on les place.
Je reviendrai sur l'emploi des vitraux colorés dans les églises , lorsque je traiterai des rapports de la loi du contraste avec la décoration des intérieurs d'églises.