‹ De la Loire à l'OderChapitre 30 sur 35 · H F/TOUR · texte numérisé non relu

H F/TOUR

les emportant vers la France. Le temps était magnifique, le soleil luisait comme en un jour printanier; sur les plateaux élevés qui s'étendent autour de Stettin, la neige fondait, et dans la vallée où se déroule son cours, l'Oder était grossi par les eaux de la débâcle.

Le ciel se mettait de la partie pour favoriser le retour. Et pourtant la joie des prisonniers était tempérée par une pensée bien affligeante : ils laissaient derrière eux, dans le cimetière du fort Preussën, dix-huit de leurs compagnons de captivité, dont seize pères de famille. Ceux-là devaient dormir de l'éternel sommeil sur une terre inhospitalière et barbare. Mais leurs tombes se dressaient comme un monument de honte élevé au nouvel empire d'Allemagne : ils étaient morts en criant vengeance, et leur dernier soupir, à tous, avait été une malédiction pour la Prusse.

A quatre heures, on était à Berlin, après avoir entrevu au passage Angermùnde, Neustadt-Eberswalde, où la ligne traverse le canal de Finow, et Bernau. Dès l'arrivée, le groupe des prisonniers fut parqué dans l'une des salles de la gare, où l'on servit à chacun une mince portion de viande et une gamelle de riz. Au kiosque de la librairie s'étalaient des images et des caricatures ridiculisant notre pays. L'une d'elles représentait la France, épuisée, sur l'affût d'un canon brisé; une nuée de vautours descendaient à tire-d'aile du haut des airs et fondaient sur cette malheureuse proie. Les rapaces oiseaux portaient différents noms ; au-dessus planait un aigle gigantesque qui les couvrait tous de son envergure : celui-ci s'appelait anarchie. — Sur une autre, deux soldats français s'en allaient titubant; au bas du dessin, grossièrement exécuté, on lisait en légende cette parodie peu spirituelle de la Marseillaise :

Allons, enfants de la patrie, Le jour de boire est arrivé....

Vers six heures, les prisonniers furent conduits en voiture à la gare du chemin de fer de Cologne; on n'osa pas les traîner à pied par les rues de la ville, et les épreuves humi-

liantes d'un nouveau calvaire leur furent ainsi épargnées. Ils traversèrent la Sprée sur différents ponts, suivirent l'avenue Unter den Liriden (Sous les Tilleuls), qui mène de la place du Château au Thiergarten ou Parc occidental, et passèrent sous la porte de Brandebourg-, qui s'ouvre sur la place de Paris. Construit, dit-on, sur le modèle des Propylées, ce monument est surmonté du quadrige de la Victoire, enlevé en 1806 par Napoléon Ier et ramené de France en 1814.

Berlin était en fête; les édifices publics, les hôtels particuliers, les magasins et les cafés étaient pavoises de drapeaux de toutes formes et de toutes couleurs; dans les rues et sur les places, la population se livrait à des manifestations exubérantes, à des congratulations de joie débordante, accompagnées de formidables « Hurrah! » — Cette ville de l'intelligence (Intelligenz-Stadt), comme l'appellent prétentieusement les Prussiens, ne frappa guère par son esthétique l'esprit des prisonniers; ses maisons irrégulières, ses places négligées, ses rues sombres les impressionnèrent plutôt d'une manière défavorable. L'avenue Sous les Tilleuls elle-même, dont les Berlinois se targuent tant, — bien que l'animation y fût extraordinaire en cette soirée du 1er mars, — ne leur apparut avec ses arbres nus que sous un aspect médiocrement attrayant.

A la gare de la ligne de Cologne, une dame prussienne se mettant en frais d'amabilité, apprit aux prisonniers que, dans la journée, des bruits fâcheux circulaient à Berlin sur la continuation de la guerre : certaines dépèches faisaient craindre que la paix ne fût pas ratifiée par l'Assemblée nationale, et la population, qui souhaitait ardemment la fin de la lutte, s'en montrait alarmée.

Un marchand exhibait là des mouchoirs sur lesquels avaient été peints différents épisodes de la guerre. On voyait surtout, comme sujet historique cher à l'orgueil prussien, Napoléon III, le képi à la main, tendre d'un geste lassé son épée au roi Guillaume, qui s'apprêtait à la recevoir d'un air à la fois souriant et hautain. Au-dessous étaient imprimées les fameuses paroles : « Da es mir nicht n>r</<riuti war, an <I>t Spitze meiner Truppen zu sterben, so leye ich meinen Deyeit

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in die Hand Eio. Majestset. » — « N'ayant pu mourir à la tête de mes troupes, je dépose mon épée dans les mains de Votre Majesté. »

Le départ se fit attendre et l'on ne quitta que vers minuit la capitale du nouvel empire allemand. Le lendemain, à six heures, les prisonniers étaient à Brunswick, après avoir passé à Potsdam, à Brandebourg et à Magdebourg. L'arrêt y fut court; puis le train repartit, dépassant Hanovre, Munden, pour ne stopper dans l'après-midi qu'à Hamm, où l'on servit un maigre bouillon. — ADusseldorf,un concitoyen de Henri Heine, voulut bien informer les rapatriés que la paix avait été votée la veille, à Bordeaux, par 547 voix contre 105, sauf rectification de chiffres; mais il crut devoir ajouter qu'il était bon que la France fût vaincue et humiliée, qu'elle avait justement mérité ce sort, et que c'en était fait désormais dans le monde de son rôle de grande nation.

De Dùsseldorf, on atteignit rapidement Deutz, puis Cologne (Kœln), où l'on arriva vers sept heures, en franchissant le Rhin sur un pont en bois de fort belle construction. La ville tout entière était illuminée en l'honneur de la paix; la réverbération des milliers de lumières faisait ressortir dans l'ombre la masse imposante de la cathédrale gothique, entourée d'échafaudages. Le canon tonnait; il avait salué le train à toutes les gares importantes, et ses coups résonnants avaient dominé, dans la fumée et la poussière du voyage, les grondements de la machine et le roulement assourdissant des wagons. Partout flottaient des étendards et des drapeaux; de Berlin à Cologne, tous les arbres, le long de la voie, en étaient pavoises. Et pour compléter le tableau des réjouissances, un feu d'artifice un peu plus tard lançait dans les nues ses brillantes fusées, qui retombaient sur la ville en paillettes d'or ou en gerbes multicolores.

Un certain nombre de soldats polonais, ramenés à Berlin, attendaient à la gare. Quelques-uns, à qui semblait peser l'uniforme prussien, osaient se dire très peines des revers que nous venions d'essuyer. Se souvenaient-ils que le traité de ïilsitt, par l'érection du duché de Varsovie, les avait

détachés de la Prusse et leur avait rendu partiellement au moins l'indépendance?

A minuit, le train se remit en marche, emportant avec les prisonniers de nombreux soldats de la landwehr dirigés sur Metz. Un capitaine prussien, à la vue des paysans de Bricy dont on lui raconta l'histoire, proférait à leur adresse, au moment du départ, de violentes injures et s'indignait de la « clémence » du gouvernement allemand. « Gofl verdammti jurait-il. Plutôt que de les rapatrier, n'eût-il pas mieux valu fusiller tous ces voleurs dans les fossés de Stettin? » — Le mot était digne de figurer dans les circulaires diplomatiques de M. de Bismarck.

Le matin, à cinq heures, on descendait à Bingerbrûck, petite station entourée de montagnes où l'on fit un très long arrêt, et le soir, à quatre heures, après avoir franchi de nombreux tunnels, on arrivait à Metz.

SUR LA TERRE DE FRANCE

partir de Sarrebriick, les traces dévastatrices de la guerre jetaient sur les paysages entrevus un aspect de désola-

v ' '• OV CHAMP DE BATAILLE DE BPICHEREN.

tion et de mort; le flanc des monts, du côté de Spicheren, portait de larges déchirures, les maisons de Forbach étaient trouées et démantelées; autour de Metz des villages entiers, consumés par les flammes, montraient l'amoncelle-

ment de leurs ruines, et à travers les champs, de petites croix en bois blanc marquaient le lieu de repos des innombrables

C II A T I L I. 0 N - S U It - S E 1 N E.

victimes qu'avaient anéanties, dans l'éclat de leur vigoureuse jeunesse, les jeux meurtriers d'une imprévoyante politique. Les habitations sans toitures, les murs noircis, les décombres

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épars témoignaienl là do l'esprit destructeur des Allemands, car ces demeures incendiées, ces bourgs détruits ne disaient pas seulement que la guerre a d'impérieuses nécessités : ils révélaient aussi les atrocités d'un néo-vandalisme odieux. Les prisonniers civils reçurent de la population messine

Mi M (il- H S S El.N li-Kï-MA R \ I . D'après uni photographie de M. Kousselet.

l'accueil le plus sympathique. Une foule nombreuse les suivit de la gare au séminaire, où ils allaient passer la nuit, et ne ménagea pas ses ripostes indignées aux propos grossiers des soldats prussiens, dont le groupe de paysans excitait l'hilarité.

Quelques jours auparavant on eût été, ici, sur la terre française. Etait-il possible qu'à cette heure on fût encore sur le sol allemand ! Mais non, — Metz ne sera jamais une cité germanique. La force brutale peut l'enserrer longtemps peut-être

dans l'étau d'airain où l'Allemagne l'asservit, le jour de la délivrance peut n'apparaître que dans les rêves d'un lointain avenir : mais, quoi qu'il advienne, les Messins resteront Français par le cœur et par les attaches de toute nature qu'ont scellées plus de trois siècles de la vie d'un peuple. Beaucoup, du reste, manifestaient alors l'intention de quitter la ville; ils avaient horreur de l'hégémonie prussienne, et pour rien au monde ne voulaient être assujettis au joug tudesque. Quelques-uns, contre l'évidence même, conservaient un vague espoir et se refusaient à croire que la France pût céder à l'ennemi une place forte d'aussi grande importance.

Le lendemain, la charité vint au secours des prisonniers de Bricy. Des dames généreuses les accompagnèrent jusqu'au chemin de fer, leur distribuant des vivres, du cognac, de l'argent même; l'une d'elles, s'excusant de n'avoir pas de monnaie française, glissa sans se faire connaître un thaler dans la main de chaque homme.

Le train quitta Metz à dix heures et ce jour-là ne dépassa pas Nancy. Gomme dans la ville de Fabert, les prisonniers furent l'objet, dans l'ancienne capitale de la Lorraine, de l'accueil le plus touchant et le plus patriotique. L'instituteur fut heureux ici de pouvoir calmer l'inquiétude de deux dames, depuis longtemps sans nouvelles de leurs maris qui, officiers de la garnison de Phalsbourg, étaient internés à Stettin et figuraient précisément sur les contrôles de la 27e compagnie. Des billets de logement délivrés aux civils leur permirent de passer la nuit chez les habitants, et le 5 mars, de grand matin, le groupe était réuni sur la place Stanislas, au pied de la statue de l'ancien duc de Lorraine, prêt pour le départ.

On suivit quelque temps la ligne de Strasbourg à Paris. Entre jNancy et ïoul, six semaines auparavant, dans la nuit du 21 au 22 janvier, 2o0 hommes déterminés, sous les ordres du commandant Bernard, avaient fait sauter le pont du chemin de fer de Fontenoy, sur la Moselle, et coupé ainsi la voie principale utilisée par l'ennemi dans ses communications

PARTOUT, ICI ET LA, VOUS FRAPPAIT L'ASPECT NAV.RANT DE KAVAUKS DE LA LUTTE ET DBS 'RUINES QU'ELLE AVAIT AMONCELÉES.

SUB r..\ TERRE DE FRANCE, avec Versailles. Les Allemands, selon leur habitude, , étaient vengés en brûlant le village de Fontenoy, dont les

s en

moni mais.

maisons avaient été enduites de pétrole, en arrêtant des otages qui furent rendus responsable, du fait, et en imposant

à la Lorraine une contribution de guerre de dix millions de francs.

A Ghaumont, où l'arrêt fut court, l'instituteur faillit être maltraité une fois de plus par un sous-officier prussien. — « C'est la garde de parade de Napoléon, s'écriait le Teuton, en voyant descendre du wagon les vieillards de Bricy, déguisés en hommes de l'arrière-ban de son pays ; elle se rend à Paris pour une revue d'honneur! » — Le jeune maître avait relevé vertement le mot. Furieux et aviné, l'Allemand allait lui faire un mauvais parti, quand un Polonais intervint et l'en empêcha.

De Ghaumont, ne stationnant que quelques minutes à Ghâtillon-sur-Seine et à Nuits, on atteignit Tonnerre, où les prisonniers furent consignés dans la gare et empilés dans une des salles d'attente.

Le 6 mars enfin, dès la première heure, le train se mettait en marche dans la direction d'Orléans. Partout, ici et là, vous frappait l'aspect navrant des ravages de la lutte et des ruines qu'elle avait amoncelées. La gare de Laroche- Auxerre, presque entièrement brûlée dans une escarmouche entre francs-tireurs et Prussiens, dressait en l'air ses murs éventrés et noircis, où restaient suspendues des poutres à demi consumées. A Joigny, à Sens, à Montereau, peu ou point d'arrêt. A Moret commençait le service régulier des trains français pour Paris. Mais les prisonniers ne quittèrent pas leur véhicule prussien, qui ne stoppa qu'à Nemours, où ils remarquèrent encore un grand nombre de maisons incendiées, — puis à Montargis, sur le territoire de leur propre département.

De là, on les dirigea sur Gorbeil où, sans descendre de wagon, ils durent faire une longue station : le passage était signalé de celui qu'à la cour de Berlin on appelait « notre Fritz », et la voie devait rester libre. En attendant, les musiques militaires répétaient leurs bruyantes fanfares. Quand le train du prince royal Frédéric-Guillaume, après un arrêt de peu d'instants, se fut éloigné à toute vapeur, le convoi des prisonniers s'ébranla de nouveau et à Juvisy bifurqua sur la

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ligne d'Orléans. Il faisait nuit. A peine les rapatriés purentils apercevoir dans l'obscurité les petites villes d'Etampes, de Toury, d'Artenay, qu'ils avaient traversées cinq mois auparavant, poussés par les baïonnettes d'une soldatesque impitoyable. A deux heures du matin, le 7 mars, harassés par le voyage, meurtris pendant plus de 450 lieues par les cahotements des lourdes voitures prussiennes, ils mettaient enfin pied à terre à Orléans. Une pluie fine arrosait le sol. On ne saurait dire le sentiment de joie qu'éprouvèrent les pauvres gens en se retrouvant dans les rues qui conduisaient de la gare à l'hôtel de ville. Ils avaient trop souffert pour rien oublier; mais déjà pourtant s'atténuait en eux le souvenir obsédant de cette nuit lugubre, inaugurant en Prusse leur captivité, où des officiers soi-disant civilisés les faisaient traîner prince

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