‹ De la Loire à l'OderChapitre 31 sur 35 · FREDERIC · texte numérisé non relu

FREDERIC

inexorablement sur les pavés de la capitale Guillaume poméranienne. Une autre nuit les rendait à la nE PRLSSE-

,.,., , . i-ii (Cliché Société de pho-

liberte : eux seuls pouvaient sentir la douceur lograpMedeBerHn.) dont elle était imprégnée.

A la mairie, des billets de logement furent remis aux prisonniers, mais beaucoup ne les utilisèrent pas; les uns allèrent frapper à la porte de parents ou d'amis, les autres se firent ouvrir des auberges où ils étaient connus. Ordre fut donné à tous, par l'officier qui les avait accompagnés depuis Stettin, de se trouver le matin, à neuf heures, dans la cour de l'hôtel de ville.

En revoyant au jour les larges rues de la cité, et la longue ligne de ses magnifiques boulevards, et les dentelures de son élégante cathédrale, et la vieille tour de son beffroi, et la statue de Jeanne la Lorraine pieusement invoquée en ces temps d'angoisse patriotique, et la Loire au cours tranquille promenant avec lenteur ses eaux à peine ridées par la brise, les rapatriés goûtèrent un bonheur indicible. Leur présence dans la ville donna lieu à des scènes étranges. Une personne croyant voir dans le prisonnier qui lui présentait son billet de logement un de ces voituriers germains, pillards et rapaces,

particulièrement abhorrés en France, refusait de recevoir le pauvre homme et ne lui accordait l'hospitalité qu'après le récit de sa douloureuse histoire. — Dans la rue Jeanne-d'Arc, un rassemblement nombreux s'était formé autour de quelques civils encore vêtus de leurs casaques prussiennes, pris d'abord pour des soldats du landsturm, et auxquels les Orléanais adressaient mille questions après s'être instruits de leur identité. Une femme s'était approchée comme les autres, attirée par la curiosité; tout à coup elle jette un cri, fend la foule et se précipite dans les bras de l'un de ces hommes bizarrement affublés : elle venait de reconnaître son mari.

A neuf heures, les prisonniers de Bricy, désireux de savoir comment se terminerait leur pénible odyssée, se trouvaient réunis devant l'hôtel de ville. Le commandant de place d'Orléans les fit ranger, les compta, puis leur dit d'une voix brève et gutturale : « Vous êtes libres! »

L'heure de la délivrance sonnait enfin. Mais cette parole du chef prussien consommait un des plus odieux forfaits commis sur la terre de France par les soldats du roi Guillaume. Cet officier n'ignorait pas que la liberté rendue à ces paysans, comme une faveur du vainqueur, leur avait élé ravie au mépris du droit des gens, des lois de la guerre et de l'humanité, et que la Prusse devant l'histoire porterait la honte de ce crime, ajouté à tant d'autres. S'il avait connu toutes leurs souffrances, peut-être au fond de lui-même une révolte intime eùt-elle éclaté contre sa propre nation, coupable d'avoir fait revivre, au xixe siècle, le brutal axiome des temps barbares : « La force prime le droit », — et peut-être aussi sa conscience se fût-elle indignée de l'aveu d'inqualifiable atrocité que contenaient ces mots : « Vous êtes libres! »

Le soir du même jour, les prisonniers civils rentraient dans leurs villages de Bricy et d'Ormes. Ils y trouvaient leurs maisons délabrées ou incendiées, leurs meubles brisés, leurs

SUR LA TERRE DE FRANCE

caves et leurs greniers vicies; plus de. linge, de vêlements ni de literie; dans chaque foyer, tout avait été volé, pillé, saccagé; le pays, épuisé par des réquisitions incessantes, occupé à deux reprises par les Bavarois et les Prussiens, était ruiné de fond en comble et présentait le plus désolant aspect. Quelques-uns des rapatriés, plus douloureusement éprouvés encore, devaient au logis désert pleurer la perte de leur femme ou la mort d'un enfant, dont ils ignoraient le décès et qu'un insurmontable désespoir avait conduits au tombeau....

Le lendemain, l'instituteur lui-même se retrouvait avec une joie indéfinissable au milieu de sa famille et de ses amis. Dans son hameau verdoyant de la Renardière, où ne résonnaient plus, comme naguère, les éclats d'une joyeuse société, chaque habitation lui apparaissait avec les traces encore fraîches du désastre, dévorée par l'incendie, trouée par les boulets, dégradée par les balles, noircie par la fumée. La maison paternelle, que les obus non plus n'avaient point épargnée, restait debout pourtant; — et si la chambre qui lui offrait désormais un abri sûr pour se reposer des duretés de la captivité, sentait encore la poudre des cartouches qu'à tour de rôle, le 9 novembre, Bavarois et Français y avaient brûlées, ce vestige au moins de la bataille de Coulmiers lui rappelait-il, non sans fierté patriotique, le jour de gloire incontesté où brumaire, en dépit de la neige, avait ensoleillé nos cœurs.

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