‹ De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe (volume 2)Chapitre 4 sur 143 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

DE

DE LA

DE CORNAEO ET DK LÀ VIB SOBRE.

En fait de vie sobre ^ et même de vie longue^ on ne peut guère commencer par un nom qui en dise plus que celui de Louis Gornaro , ce bon et frêle vieillard qui , à force de modération, de soins, de régime, et de faire sa grande affaire de vivre, vécut en effet plus de cent ans.

Son livre est l'éloge de la sobriété. Et, ce qui est à remarquer, c'est qu'il écrivait cet éloge au moment oii Tltalie se livrait le plus à l'intempérance.

t< malheureuse Italie! s'écrie-t-il, ne

"" ^ « t'aperçois-tu pas que la gourmandise l'enlève,

« chaque année, plus d'habitants que la peste, « la guerre et la famine ne pourraient en dé- « truire? Tes véritables fléaux sont tes festins « fréquents, qui sont si outrés qu'on ne saurait « faire des tables assez grandes pour arranger « la quantité de plats dont la prodigalité les u couvre, en sorte qu*on est obligé de servir les « viandes et les fruits par pyramides. Quelle « fureur î quelle folie ! Mets-y ordre pour « l'amour de toi-même... Otez cette mort du « milieu devons, et cette peste inconnue à nos (( pères... »

Né avec une constitution très-faible ^ Cornaro ne put résister longtemps à de tels excès, a cette morl^ à cette peste ^ comme il les appelle. Il y perdit la santé. A trente-cinq ans, ses me* decins ne lui donnaient plus que deux ans de vie.

Cet avertissement, très-sérieux, fut pris trèssérieusement. Cornaro rompit avec ces habitudes funestes. A la vie dissipée il fit succéder la vie régulière, et la sobriété à l'intempérance.

Sa sobriété est devenue célèbre. Elle était presque excessive. Douze onces d'aliments solides et quatorze onces de vin par jour furent, pendant plus d'un demi-siècle, toute sa nourriture; ce qui lui réussit si bien , que,* de tout ce demi-sièele, il ne fut jamais malade : « J'ai H toujours été sain , dit-il ^ depuis que j'ai été « sobre. »

« Je me suis encore fort bien trouvé^ ajoute- « t-il , de ne point me livrer au chagrin , en « cbassant de mon esprit tout ce qui pouvait « m'en causer. ..Si quelquefois je n'ai été ni « assez philosophe ni assez prévoyant pour ne ce me pas trouver dans quelqu'une des situations a que je voulais éviter, le régime de l'alimen- « tation, qui est celui dont l'influence est la plus « directe, m'a garanti des suites fâcheuses de a ces petites irrégularités. »

Je trouve, dans Cardan, une remarque sur Cornaro qui n'est pas juste.

« Il semble , dit Cardan , que Cornaro ait

a voulu nous ôter la connaissance parfaite de

« son régime et se. contenter de nous apprendre

« qu'il en avait trouvé un merveilleux , puis-

« qu'il ne nous a point marqué s'il prenait cette tf quantité en une ou deux fois par jour, ni a même s'il changeait d'aliments, et quMl a « parlé sur ce sujet d'une manière plus obscure « encore qu'Hippocrate. »

Rien de cela n'est fondé. Gornaro ne nous a rien caché. Cardan voit du merveilleux partout. Cornaro est si enchanté de son régime, qu'il y revient presque à chaque page de son livre, et nous en dit tout.

Il nous dit, d'abord, qu^ il prenait cette quantité en deux fois et même en quatre :

<c Et toi, mère de tous les humains, Nature, qui cf aimes si fort la conservation de notre être, « que tu donnes au vieillard la facilité de vivre « avec peu de nourriture, et lui fais coma {^rendre que si , dans la vigueur de son âge, « il faisait par jour deux repas, il doit les parce tager en quatre, afin que son estomac ait « moins de peine à digérer, je ne puis trop ad- « mirer ta sagesse et ta prévoyance ! Je suis ce tes conseils et ni* en trouve bien. »

Il nous dit ensuite, qu'iV changeait dali-' ments. « Voici de quoi je me nourris : je mange

« du pain, du moutoo, des perdrix, etc., etc. a Tous ces aliments sont propres aux vieillards : «r s'ils sont sages, ils doivent s'en contenter et a n'en point chercher d'autres. »

Je demande ce que Cardan pouvait désirer de plus. Mais ce n'est pas tout. Gornaro tient si fort à n'omettre rien de ce qui regarde son régime, qu'il nous raconte, avec un grand détail, comment, ayant consenti, par déférence pour ses amis, à prendre quatorze onces de nourriture par jour au lieu de douze, cette petite augmentation de deux onces faillit lui coûter la vie.

« Il y a environ quatre ans que je fus soUi- « cité puissamment à faire une chose qui pensa a me coûter cheir. Mes parents, que j'aime et « qui ont pour moi une véritable tendresse , ce mes amis, pour qui j'ai toujours eu de la « complaisance, enfin les médecins, qui sont « ordinairement les oracles de la santé, se joi- « gnirent tous ensemble pour me persuader que a je mangeais trop peu, que la nourriture que a je prenais n'était pas suffisante dans un âge « aussi avancé que le mien , et que je ne devais

« pas seulement soutenir ma vie , mais qu'il « fallait encore en augmenter la vigueur, en a mangeant un peu plus que je ne faisais. J'eus a beau leur représenter que la nature se coner tente de peu ; que ce peu m' ayant maintenu a depuis longtemps en bonne santé, cette ha- « bitude était passée chez moi en nature... Tout « cela ne les persuada point. Lassé de leur opiec niâtreté, je fus obligé de les satisfaire. Ainsi, a ayant accoutumé de prendre en pain, soupe, c( jaunes d'oeufs et viandes , la pesanteur de <c douze onces , j'accrus ce poids jusqu'à quart torze, et,, buvant quatorze onces de vin, j'en « augmentai la dose jusqu'à seize.

(t Cette augmentation de nourriture me fut « si funeste, que, de fort gai que j'étais, je « commençai à devenir triste et de mauvaise (( humeur; tout me chagrinait; je me mettais (( en colère pour le moindre sujet , et l'on ne a pouvait vivre avec moi. Au bout de douze « jours, j'eus une furieuse colique, qui dura « vingt-quatre heures. 11 ne faut pas demander a si l'on désespéra de ma vie, et si Ton se recc pentit du conseil qu'on m'avait donné. . . »

Voilà donc le régime de Cornaro : douze onces de nourriture solide et quatorze onzes de vin par jour. Encore diminua-t-il cette quantité avec l'âge. Il en vint à faire un repas d'un seul jaune d'oeuf; il finit par faire, d'un seul jaune d'œuf, deux repas. Tout le merveilleux de son régime était la sobriété.

Ajoutons pourtant qu'en mettant la sobriété au-dessus de toutes les autres précautions , il n'en négligeait aucune. « Je fais en sorte, dit-il, a de me préserver du grand froid et du grand a chaud ; je ne fais point d'exercices violents ; c( je me suis abstenu des veilles.. .; je n'ai point c( habité les lieux oir l'on respire un air mau- « vais, et j'ai toujours évité, avec un soin égal, a d'être exposé au grand vent et à l'excessive « ardeur du soleil... »

Le moral fait beaucoup au physique. Cornaro s'était choisi les deux exercices les plus doux de Tesprit et du cœur, la culture des lettres et la bienfaisance.

a J'ai le bonheur, dit-il, d'^avoir de frète quentes conversations avec des gens sa- « vants dont je tire toujours de nouvelles

a lumières '... Je vois avec curiosité les ou- « vrages nouveaux; je me fais un nouveau

<f plaisir de revoir ceux que j'ai déjà vus

c< S'il m'est permis de citer des futilités, je tf dirai qu'à l'âge de quatre-vingt-trois ans^ la a vie sobre que je mène m'a conservé assez de « liberté d'esprit et de gaité pour composer une flc pièce de théâtre qui, sans choquer les bonnes « mœurs, est fort divertissante... »

C'étaient là les plaisirs de son esprit. Son cœur en goûtait d'autres qui étaient plus délicats encore. Il se voyait entouré de onze petits en* fants, dont il aimait à contempler les jeux ; des habitants de ses terres, à qui il avait donné le moyen d'avoir toujours abondamment toutes les choses nécessaires à la vie , en défrichant des terres incultes, en desséchant des marais, en arrosant et engraissant des campagnes que l'aridité de leur sol rendait stériles.

Il avait concouru à embellir et fortifier Ve-

k . Il fut uni d'une étroite amitié avec le célèbre poëte philosophe Speroni ; il accueillit chez lui rarchilecte Falconelto ; le poè'te comique Beolco , dit Ruzzante , fut son commensal , etc.

nise *. « Ce plaisir^ dit-il, flatte innocemment « ma vanité, lorsque je fais réflexion que j'ai « fourni à mes compatriotes d'utiles moyens « de fortifier leur port, que ces ouvrages sub- « sisteront après un grand nombre de siècles, « qu'ils contribueront à rendre Venise une « république fameuse, une ville riche et incom- « parable, et serviront à lui perpétuer le beau « titre de reine de la mer... »

Enfin y à tous ces moyens d'une longue vie, la sobriété , les précautions contre le chaud et le froid , etc., l'occupation de l'esprit, celle de Fâme, il s'en joignait un autre qui agissait à l'insu de Gornaro, et qui n'en agissait pas ( moins; je veux dire le plaisir secret de lutter contre la nature et de l'emporter, de vivre en

dépit de sa constitution et des prévisions de la médecine, de ne devoir sa vie qu'à soi, qpi'à sa volonté, qu'à son art, et de compter chaque jour de vie de plus comme un succès <k plus pour son amour-propre.

Aussi ne tarit^l pas sur ce qu'il appelle sa

4. Par ses études sur les lagunes de Venise. Voyez son Tratioêo délie aeque (1560).

belle vie y sur la victoire qu'il a remportée; il s'admire de vivre ; il s'écrie : « Ce que je vais « dire paraîtra impossible ou difficile à croire; « rien cependant n'est plus véritable ; c'est un « fait connu de bien des gens et digne de Tad- « miration de la postérité. J'ai atteint ma a quatre-vingt-quinzième année, et je me trouve « sain, gaillard et aussi content que si je n'avais c( que vingt-cinq ans. »

(c Rien n'est plus avantageux à l'homme, dit « Cornaro, que de vivre longtemps, » maxime qui sera peu contestée, mais les raisons qu'il en donne sont curieuses : a Si l'on est pardinal , a dit-il , on peut devenir pape en vieillissant ; si ce l'on est considérable dans sa république, on « peut en devenir le chef; si l'on est savant, a si l'on excelle en quelque art, on excellera a encore davantage... »

Il donne bientôt des raisons d'un ordre plus élevé. « Ce qui me cause le plus sensible plaicc sir, dit-il , c'est de voir que l'âge et Texpé- « rience peuvent rendre un homme plus savant « que ne le feraient les écoles... On ne conte naît pas le prix de dix années d'une vie

(c saine à un âge où Thomme peut jouir de a toute sa raison et profiter de toutes ses expert riences... Pour ne parler que des sciences, il ff est certain que les meilleurs livres que nous a ayons ont été composés dans ces dix dernières « années que les débauchés méprisent; il est a certain que les esprits se perfectionnent à « mesure que les corps vieillissent : les sciences a et les arts auraient beaucoup perdu, si tous les « grands hommes qui les ont cultivés avaient oc abrégé leurs jours de dix ans. »

Je partage entièrement sur ce point, que les esprits se perfectionnent à mesure que les corps vieillissent^ l'avis de Cornaro. Chaque âge a une force d'esprit qui lui est propre. Il est des découvertes que fait un jeune homme; il en est d'autres que ne peut faire qu'un homme d'un âge mûr. Galilée découvre, à dix-huit ou vingt ans, l'égale durée des oscillations du pendule ^ ; Pecquet découvre, étant encore sur les

4. ff Ce fut en 4582, et à Tâge de dix-huit ou vingt ans, « que Galilée 6t la première et l'une de ses plus belles « découvertes. Se trouvant un jour dans Téglise métropoc litaine de Pise, il remarqua le mouvement réglé et pé-

bancs de l'école, le réservoir qui porte son nom, le résen^oir du chyle, Harvey avait cinquante ans lorsqu'il publia le plus beau livre de la physiologie moderne, son livre sur la circulation du sang; Buffon en avait soixante et onze, lorsqu'il écrivit le plus parfait de ses ouvrages, les Époques de la nature.

On conçoit très-bien qu'un jeune homme découvre un fait inattendu, imprévu , brillant : car que faut-il pour cela? une pénétration prompte , une illumination soudaine , et c'est ce qu'a la jeunesse. Mais, pour découvrir la circulation du sang^ résultat compliqué d'une foule de laits divers , il fallait une capacité d'attention , de méditation , une puissance de combinaison qui n'appartiennent qu'à l'âge mûr*

L'esprit de l'homme est un et multiple. U est

« riodique d'une lampe suspendue au haut de la voûte. Il « reconnut l'égale durée de ses oscillations, et la confirma ce par des expériences réitérées. Aussitôt il comprit quel « pouvait être Tusage de ce phénomène pour la mesure « esacledu temps ; et cette idée ne lui étant pas sortie de a la mémoire , il en fit usage cinquante ans après pour « la construction d'une horloge destinée aux observations « astronomiques. » Biot : art. Galilée de la Biogr. unio*

un par son essence, il est multiple par ses fa- ' cultes. Et le développement de ces facultés n'est pas simultané , il est successif* Celles qui dominent à un âge ne sont pas celles qui domineront à un autre. Qui suivrait, sous ce point de Tue, le jeu de nos facultés dans les écrivains qui ont longtemps vécu et longtemps écrit, dans un Bossuet, dans Fontenelle, dans Voltaire, les verrait se succéder les unes aux autres ; il verrait que, tandis que quelques-unes s'affaiblissent, d'autres s'élèvent; et peut-être ne trouverait-il pas que celles qui s'élèvent dans la vieillesse fuissent les moins précieuses.

Le livre de Cornaro se compose de quatre Discours '. Le troisième a pour titre particulier : Lettre à monseigneur Barbaro^ patriarche d! Aquilée^ et commence par ces mots : « II <r faut avouer que l'esprit de l'homme est l'un a des plus sublimes ouvrages de la Divinité. »

n écrivit le premier à 85 ans , le second à

4. Publiés d*abord isolément , ces quatre Discours furent ensuite réunis sous le titre collectif de Discorsi délia vita sohria^ etc. La première édition, composée de trois Discours^ parut en 4 558 à Padoue.

86, le troisième à 91, et le quatrième à 98. Ils ne sont guère, tous les quatre, que la répétition l'un de l'autre ; mais cette répétition ne fatigue point; car, comme il s'agit de prouver que de la sobriété dépend la durée de la vie y plus le livre se répète et dure, plus il prouve.

L'auteur lui-même dit , avec grâce , dans sa Lettre à Barbara : « Il est vrai que je ne vous « dirai rien de nouveau quant au sujet, mais <c je ne vous l'ai jamais dit à 91 ans. »

En effet, dire à 91 ans : « Je vous appren- « drai donc que ces jours passés, quelques (( docteurs de notre université, tant médecins « que philosophes, sont venus s'informer à « moi de la manière dont je me nourris, et « qu'ils ont été bien surpris de voir que je « suis encore plein de vigueur et de santé , c( que tous mes sens sont parfaits, que ma « mémoire, mon cœur, mon jugement, le « son de ma voix , mes dents n'ont pas changé « depuis ma jeunesse ; que j'écris de ma main « sepl ou huit heures par jour, et que je passe « le reste de ma journée à me promener de « mon pied , et à prendre tous les plaisirs

ff permis à un honnête homme , jusqu'à la « musique où je fais très-bien ma partie. Ah ! a que vous trouveriez ma voix belle , si vous «m'entendiez chanter les louanges de Dieu

«au son de ma lyre ; » dire cela à 91

ans prouve plus que de le dire à 86 ou 83 , et le répéter à 95 prouve bien plus encore.

Au reste, Cornaro aurait pu le répéter à cent. Une de ses petites-nièces, religieuse de Padoue, nous dit, dans uce Notice qu'elle a consacrée à son oncle, « qu'il se conserva sain et même (( vigoureux jusqu'à cent ans... Son esprit, con- Qc tinue-t-elle, ne diminua point; il n'eut jamais c( besoin de lunettes, il ne devint point sourd, a Et^ ce qui n'est pas moins véritable que diffi- « cile à croire, sa voix se conserva si forte et si ce harmonieuse que, sur la fin de ses jours, il « chantait avec autant de force et d'agrément cr qu'il faisait à vingt ans. n

Cornaro mourut le 26 avril 1566. Je n'ai pu trouver la date précise de sa naissance. La Bio* graphie unii>erselle\eh\i naître en 1467. A ce compte, il n'aurait pas tout à fait vécu cent ans. La JSoiice, écrite par sa nièce, dit positive-

ment cen^ ans; une autre Notice dit plus de cent ans; une troisième dit cent cinq.

H était né à Venise d'une famille illustre, à qui Venise a dû trois doges, l'île de Chypre une reine, Catherine Cornaro, et l'Italie une de ses femmes les plus célèbres par la science, Hélène Cornaro dell' Episcopia , qui prit solennelle*^ ment, en 1678, le bonnet de docteur en philosophie dans la cathédrale de Padoue.

Enveloppé dans la disgrâce d'un de ses parents, il fut exclu, non de la ville, mais des emplois de Venise. 11 quitta, de lui-même, Venise, et fut habiter Padoue. « Je loge, dit-il, ^< dans une maison qui , outre qu'elle est bâtie a dans le plus beau quartier de Padoue, peut « être considérée comme une des plus com- « modes de la ville. Je m'y suis fait construire « des appartements d'hiver et d'été qui m'of- « frent un asile inviolable contre le grand froid a et contre le grand chaud. Je me promène tf dans mon jardin, le long de mon ruisseau, a près de mes espaliers... »

Tel fut Cornaro. Son livre nous offrira toujours un exemple utile de ce que peut une intel-

ligente conduite pour la durée de la \ie. Je dis une intelligente conduite : en effet, la sobriété, presque excessive, qu'il s'était imposée, il ne Ta suivie que parce qu'elle lui convenait, il ne l'impose point aux autres. Il était trop sensé pour cela. « Je mange très-peu, dit-il, parce « que mon estomac est délicat, et je m'abstiens « de certains mets parce qu'ils me sont con- « traires. Ceux à qui ils ne nuisent point ne « sont pas obligés de s'en priver; il leur est « permis de &'en servir; mais ils doivent « s'abstenir de manger trop de ce qui leur est <c bon... »

Le plus compétent sur ce point des commentateurs de Gornaro, Ramazzini, cet excellent médecin, dit très-judicieusement: « Ce serait a être trop sévère que de prescrire de pareilles « règles aux personnes qui jouissent d'une (c santé parfaite; ce ne serait pas même un « bien pour le public. Que l'on oblige à cela c< les vieillards, après qu'ils auront eu passé la a meilleure partie de leur vie au service de la « république; mais il n'est pas juste de comte prendre dans ces observations les jeunes

« gens Gomment pourront-ils servir leur

(c prince et leur patrie, soit dans les années, ce soit dans les ambassades, où il faut endurer « la fatigue des voyages?... Comment un mé- « decin pourra-t-il visiter tous les jours ses « malades? Comment un avocat pourra-t-il a suffire à sa charge? »... « Si quelqu'un, dit ce encore Ramazzini , me demandait de quels « aliments il devrait user, en quelle quantité, oc et en quels temps il devrait les prendce pour « se maintenir en santé, je le renverrais à son « estomac, qui est sans doute plus capable que c( qui que ce soit de lui donner là-dessus un bon « conseil. »

Puisque je viens de citer Ramazzini , je ne puis passer sous silence une phrase de son Commentaire, qui a grand besoin , à son tour, d'être commentée. Rappelle, en un endroit, le livre d'Harvey sur la circulation, un Iwre divin; et ce n'est pas contre cet endroit-là, bien entendu, que je proteste ; mais il dit ailleurs : « Les ance ciens ont absolument ignoré la circulation « du sang, et nous avons l'obligation à Har- « vey, le Démocrite anglais, de l'avoir le pre-

« mier publiée, après qu'il Teut puisée dans « ces deux excellentes sources Fabrice d'Acc( quapendente et Paul Sarpi , tous deux «professeurs à Padoue, qui en avaient fait « tant d'expériences sur toutes sortes d'ani- « maux. »

Cette phrase, jetée en passant, et qui n'a pas une grande importance, surtout sous la plume d'un professeur de Padoue, comme Tétait alors Ramazzini , m'a porté à faire quelques recherches nouvelles qui m'ont enfin permis de restituer à chacun, à Fabrice d'Acquapendente, à Harvey, à notre français, Jean Pecquet, etc. , ce qui lui appartient dans la grande découverte de la circulation du sang et du chyle ^

Je reviens à Cornaro. Une question, que son livre soulève plus naturellement, est celle de la durée de la vie humaine. Et, d'abofd, y a-t-il un moyen de prolonger cette vie? De la prolonger^ c'est-à-dire de la faire aller aussi loin que le comporte la constitution de l'homme :

oui , sans doute , il y en a un , et même il est

\ . Voyez mon Histoire de la découverte de la cir^ culation du sang. Paris, 4854.

très-sûr, et c'est celui que Cornaro vient de nous donner, la vie sobre. La vie sobre ^ j'entends la vie bien ordonnée , bien conduite , la vie raisonnable, est le moyen, et le moyen sûr de prolonger la vie. Mais de la prolonger^ c'est-à-dire de la faire aller au delà du terme marqué par la constitution de l'homme : non, sans doute , il n'y en a point.

Cardan nous dit gravement que les arbres ne '

vivent plus longtemps que les animaux que parce qu'ils ne font pas d'exercice ^. L'exercice accroît la transpiration ; la transpiration abrège la tie : pour vivre longtemps, il n'y a donc qu'à ne pas bouger. On passe cela à Cardan. On passe plus difficilement à Bacon, le père de la philosophie expérimentale, la même idée, et les onctions huileuses qu'il conseille pour empêcher la transpiration. Maupertuis voulait que l'on se couvrît le corps de '

poix^ et Voltaire se moquait de Mai^pertuis.

Chaque espèce d'animal a sa durée déterminée de vie. C'est ce que Buffon avait bien

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