Éloge de Leibnitz
Il publia, en 1685, son histoire de la terre sous le titre de Protogœa '.
Il voit , d'abord , que les coquilles fossiles ne sont que les dépouilles, les restes de véritables animaux ; il voit, ensuite, que la mer a longtemps couvert la terre; et, jusque-là, il est d'accord avec Palissy, Slenon , Woodward , qui veulent tous, en effet, que tout ait commencé par l'eau. Mais ce qu'ils appellent commencement ne l'est pas pour lui. Sa vue se porte bien plus loin. Avant Vétat aqueux du globe, il en voit un autre et beaucoup plus ancien, qui fut Vétat igné. La terre a commencé par être brûlante ; tout y a subi l'action du feu ; tout y est du verre ou de la nature du verre *.
Le vaste génie de Leibnitz embrasse toute l'étendue des temps. Le premier des hommes , il pose les deux principes qui ont successivement formé et reformé le globe, lefeu et Veau; et.
4. Protogxa, sive de prima facie telluris^ etc.: Act, Lips. 4683. — Gott. 4748.
2. <( ... Hinc facile inteliigas vitrum esse velut terrae basin, et nature m ejus sub ca^terorum plerumque corpomm larvis latere... » Protogœa, p. 5, édit. de 4748.
désormais , tout l'effort de la géologie sera de
démêler les effets distincts de ces deux grands
agents '.
S 6. — Z)« Fontenelle.
Les faits dont je viens d'écrire l'histoire, au point de vue de l'époque actuelle, ont eu un historien immédiat et contemporain, Fontenelle. N'est-il pas curieux de voir comment les a jugés Fontenelle?
La première fois qu'il en parle est en 1705, à l'occasion d'un mémoire de Maraldi sur des pierres figurées à empreintes de poissons et sur des coquillages fossiles.
a Qui peut avoir porté, dit Fontenelle, ces a poissons et ces coquillages dans les terres, et « jusque sur le haut des montagnes? il est vraice semblable qu'il y a des poissons souterrains a comme des eaux souterraines, et ces eaux, a qui s'élèvent en vapeurs, emportent peut-être <c avec elles des œufs et des semences très-
4 . « Leibnitz , Iç premier» avait essayé de distinguer c sur la terre des parties élevées par le feu, et d'autres « déposées par les eaux. » (Giivier, Éloge de Saussure, p. 44 4.
« légères; après quoi, lorsqu'elles se condensent a et se remettent en eau, ces œufs peuvent a éclore et devenir poissons ou coquillages '. »
La seconde fois est en 1706, à l'occasion d'une communication de Leibnitz; et déjà, comme on pense bien, il n'est plus question de Y ascension des œufs et des semences légères. L'esprit de Fontenelle allait vite. « Il paraît à « plusieurs marques, dit-il, qu'il doit s'être fait w de grands changements physiques sur la sur- « face de la terre. M. Leibnitz croit que la mer « a presque tout couvert autrefois... De là vien- « nent les coquillages des montagnes ^. »
La troisième fois est en 1708, à propos dé Stenon, et Fontenelle va bien plus loin. Il conçoit et pose la fluidité primitwe (c'est-à-dire la dissolution^ le délatment dans l'eau) des couches superficielles du globe. « Des parties « d'animaux terrestres ou aquatiques , des « branches d'arbres, des feuilles, etc., trouvées ce dans des lits de pierre, même assez profonds, a confirment le système de la fluidité de la
h . Histoire de V Académie, année 4703, p. 23. â. Ihid., année 4706, p. 9 et suiv.
ce terre. Quel autre moyen que tout cela eût été «c enfermé où il était ' ? »
Enfin, en 1727, il dit : « Il y aeu de grands <t bouleversements sur notre globe terrestre, et a surtout de grandes inondations... Il est seu- « lement à craindre qu'on ne néglige trop désor- « mais lefs nouvelles preuves qu'on découvrira « d'une vérité si bien établie *. »
Fontenelle avait tort de craindre : quelques années après l'époque où il écrivait ces mots, Buffon publiait sa Théorie de la terre.
Et ici il est une remarque que je ne puis m'empêcber de faire. Le dernier éloge qu'ait écrit' Fontenelle est celui de Dufay. Dans cet éloge^ il annonce Buffon. a Le choix de M. de « Buffon, que proposait M. Dufay, était, dit-il, a si bon, que le roi n'en a pas voulu faire a d'autre. »
Singulière succession de génie et de gloire!
Fontenelle annonce Buffon; Buffon allait être bientôt suivi de Cuvier.