CONSTATATION DE MICROBES DANS LES PRODUCTIONS LYMPHADÉNIQUES
Nous ferons remarquer tout d’abord que ces examens n’ont pas tous donné des résultats positifs. Bien des faits dans lesquels l’ensemencement a été pratiqué avec du sang ou des fragments de tissus leucémiques montrent que les cultures ont été stériles. Ils ne permettent pas cependant de nier la nature infectieuse de la lymphadénie ganglionnaire, nous avons à leur opposer des faits positifs en tout aussi grand nombre, et dans les questions de cet ordre ceux-ci priment toujours ceux-là; de plus, l’insuccès de ces derniers est souvent d’explication facile, comme nous le montrerons dans la suite.
Nous passerons brièvement sur les cas dans lesquels des microbes ont été vus mais non déterminés. Klebs a décrit des monades dans le sang. Mac Gillavry, Osterwald, Mayet y ont constaté des microbes ; Spilling en a vu dans la rate; Byron Bramwel, dans les ganglions. Dans ces observations, il s’agit de formes analogues aux streptocoques et aux staphylocoques.
Nous arrivons aux examens qui ont permis de constater
la présence de microbes ; ils peuvent être divisés en deux catégories ; dans la première on a trouvé des microbes
vulgaires où du moins connus; dans la seconde, des microbes nouveaux.
A. Constatation de microbes connus (s#replocoque, staphylocoque, bacille de Koch). — Cest en Italie que les premières recherches bactériologiques furent faites avec succès, Majocchi et Picchini trouverent, dans des ganglions hypertrophiés, des streptocoques mélangés à des bucilles ; par ponction ils avaient recueilli les mêmes microorganismes sur le vivant. Après eux, Maffucci trouva des streptocoques à l’état de pureté dans les ganglions ; et, après ensemencement de parcelles relevées dans les tumeurs, il obtint des cultures dont les signes morphologiques étaient réellement ceux du streptocoque. Dans un cas de Traversa où la maladie a évolué en trente jours, le streptocoque a été trouvé pur dans le sang et dans les ganglions.
Plus souvent, on a observéles staphylocoques doré ou blanc, Bonardi les à trouvés associés dans le sang de deux malades atteints de lymphadénie splénique avec leucémie. Hewelka (Cronika lekarsha, 1889) rapporte un cas d’adénie dans lequel quatre fois des cultures furent faites avecle sang pendant les périodes fébriles et pendant les périodes apyrétiques ; chaque fois il constata la présence du Sfaphylococcus pyogenes albus.
MM. Roux et Lannois ont, en France, publié la première observation d’adénie infectieuse, l’agent pathogène fut le Séaphylococcus aureus ; ils Pont recueilli dans le sang pendant la vie, dans le suc des ganglions après la
2 0e mort, ils ont inoculé des cultures de ce microbe a des lapins et ont déterminé, entre autres lésions, le développement d’hypertrophies ganglionnaires, Nous résumons ainsi l’observation et les résultats bactériologiques :
Enfant de huit ans, présentant des masses ganglionnaires hypertrophiées au niveau du cou, du médiastin, des aisselles, ete. Hypertrophie splénique ; la fièvre dépasse parfois 40 degrés; après des poussées de leucocytose, des ecchymoses en différents points du corps, des douleurs très vives dans les bypocondres, une dyspnée intense et des hémorragies nasales et buccales abondantes, affaiblissement progressif et mort. — Autopsie : Ganglions hypertrophiés sans dégénérescence caséeuse, ni fonte purulente, rate volumineuse, gros reins blancs parsemés de taches ecchymotiques, qu’on retrouve sur les séreuses, notamment sur le poumon qui présente de petits abcès entourés d'une zone hémorragique. Recherches bactériologiques : le sang pendant la vie et des fragments de ganglions après la mort ont é*‘é ensemencés et ont donné des cultures fertiles, lesquelles inoculées à des lapins et à des cobayes, soit dans le système circulatoire, soit sous la peau, ont donné naissance à des lésions multiples dont quelques-unes rappellent celles de l’enfant. Les constatations les plus intéressantes sont celles qui ont trait à l’état des ganglions ; tous les animaux inoculés, sauf le premier mort en quelques heures, ont présenté une hypertrophie notable d’un assez grand nombre de ganglions; et de ces ganglions comme du sang et des autres organes atteints chez les animaux inoculés, on a pu retirer en cultures pures le même microorganisme que chez l’enfant, I’agent pathogène est le Siaphylococeus pyogenes aureus, mais avec des caractères de végétabilité, de fonction chromogène et de virulence générale quelque peu atténués,
MM. Roux et Lannois concluent que c’est aux différences morphologiques. présentées dans leur cas par le staphylocoque pyogène qu’on peut attribuer les propriétés
nouvelles grâce auxquelles il a produit des hypertrophies ganglionnaires simples, au lieu d'aboutir à la formation du pus.
Cette observation n’a pas été assez remarquée, ni publiée, nous avons tenu à la donner avec quelques détails.
M. Combemale a, dans un cas de pseudoleucémie ganglionnaire retiré des ganglions lymphatiques le Staphylococcus albus.
M. Verdelli en ensemencçant le sang et de la pulpe ganglionnaire cultive les staphylocoques blancs et dorés. Dans un cas de Hinterberger le staphylocoque et le streptocoque étaient associés.
On pourrait trouver peut-être dans la littérature médicale d’autres observations de lymphadénie avec recherches bactériologiques démontrant la présence des agents ordinaires de la suppuration. Avec MM. Roux et Lannois, nous ferons constater que, dans les cas particuliers, ces microbes ont perdu la propriété de faire du pus; il s’agit évidemment là d’une virulence modifiée, soit par la qualité du germe, soit par le terrain sur lequel celui-ci se développe, soit par la localisation des processus infectieux sur tel ou tel système organique. (Nous renvoyons à ce sujet à la thèse de M. le Dr Dor, chef de laboratoire du profes-
seur Poncet).
Mais nous n’en avons pas fini avec notre première catégorie de faits, celle qui comprend les lymphadénies avec microbes connus ; les agents de la suppuration n’ont pas seuls été incriminés : MM. Delbet et Longuet ont signalé dans le sang des ganglions la présence du pneumocoque. Ce qui mieux est et d’une tout autre importance, le bacille de Koch a été rencontré dans des cas d’hypertro-
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phies ganglionnaires généralisées, donnant lieu absolument au syndrome clinique du lymphadénome. Différents auteurs ont signalé ces faits (Alb. Robin, Soc. méd. Hôpit., 22 juin 1881, 3 observ. de Marey; — Trélat, 1888, 2 obs.; — Duplay, 3 obs.). Nous ne voulons: retenir que ceux de MM. Brentano et Tangl. (De Pétiologie de la pseudoleucémie in Deutsche med. Wochenschrift, 1891, n° 17) et de M. Delbet (Sem. méd. 1893, t. 1, p. 430).
Les deux premiers ont observé, dans le service de Frenkel, une femme de cinquante-sept ans, atteinte d’adénie, qui mourut de cachexie, après avoir présenté de la bronchite, de la pleurésie, de l’ascite, de la diarrhée.
Les crachats, examinés pendant la vie, ne contiennent pas de bacille tuberculeux ; à l’autopsie, les ganglions hypertrophiés ne présentent pas de tuberculoses visibles. Le poumon semble sain. Dans l'intestin, au niveau de la valvule de Bauhin, on trouve une ulcération tuberculeuse et, un peu partout, des tubereules caséeux, d’autres gris transparents ; dans le péritoine, une quantité innombrable de petits nodules miliaires. Au microscope, la nature tuberculeuse des ulcérations était évidente ; les petits nodules du péritoine étaient des tubercules avec bacilles. Mais, dans les ganglions, il était impossible de trouver une ulcération qui pût être rattachée à la tuberculose, on n’y put colorer un seul bacille ; pourtant l’inoculation d’un fragment de ganglion à un cobaye détermina chez ce dernier une tuberculose manifeste,
La conclusion s'impose ; la tuberculose ganglionnaire. peut être une des formes de l’adénie, elle peut en prendre le masque. On peut s’y tromper si bien que le malade qui fait l’objet de la clinique de M. Delbet sur la nature infectieuse de la lymphadénie devait l’hypertrophie généra-
lisée de ses ganglions au bacille de Koch. Et cependant, n'avons nous pas établi, dans ce travail, l'indépendance absolue de la lymphadénie et de la tuberculose ? La con tradiction n’est qu'apparente : les deux affections sont absolument distinctes. Mais, de même qu'il y a des adénies dues au streptocoque et au staphylocoque, il y a des adénies dues au bacille de Koch; elles se rencontrent chez des individus qui ne présentent aucun symptôme de tuberculose pulmonaire ou autre.
Sans doute le diagnostic différentiel sera difficile entre l’adénie tuberculeuse et l’adénopathie bacillaire, malgré la généralisation dans le premier cas, la fonte purulente et la caséification rapide dans le second. Mais les deux affections existent et doivent être séparées. S'agit-il de distinctions subtiles ou encore d’erreurs de diagnostic ? Va-t-on chercher une adénie alors qu’il y a vulgairement une adénopathie bacillaire ? Nullement, et nous répondrons, avec M. Delbet: « Nous partons de la clinique, 1l s’agit d'établir la nature d’une affection dont les symptômes sont connus. Or, quand nous trouvons des cas où tous les symptômes caractéristiques sont réunis : hypertrophie ganglionnaire généralisée, leucocytose, cachexie spéciale, nous sommes forcé de ranger ces faits dans le lymphadénome. Et si l'examen bactériologique, les inoculations démontrent que les lésions étaient tuberculeuses, nous devons logiquement conclure que certains cas de prétendu lymphadénome sont de nature tuberculeuse. »
En résumé, 2! y a des cas de lymphadénie ganglionnaire, assez noïnbreux aujourd’hui, dans lesquels on à constaté les agents vulgaires de la suppuration et le bacille de Koch.
TU B. Constatation de microbes nouveaux. Bacilles de Kelsch, Pawlowshky, Delbet. — Nous arrivons à un groupe de faits dans lesquels on a constaté des microbes nouveaux.
Luigi Manfredi a décrit un microcoque nouveau, « agent pathogénique des tumeurs infectieuses ». Cardarelli a constaté, dans deux cas de lymphadénie splénique, chez des enfants, un bacille peu différent de celui d’Eberth. Il en a fait une communication, au Congrès de médecine de Rome, intitulée : Su di una forma di pseudoleucemia dei bambini. Les renseignements manquent à leur sujet, MM. Kelsch et Vaillard, chez un malade porteur de tumeurs lyÿmphadéniques multiples avec leucémie, ont décrit un microbe particulier :
Les cultures obtenues avec le sang extrait pendant la vie ou le suc de tumeurs enlevées aussitôt après la mort ont fourni un seul ct même organisme toujours identique, tant par ses caractères morphologiques que par ses modes de développement sur les divers milieux nutritifs, C’est un bacille immobile, court, trapu, arrondi aux extrémités, à peine plus long que large, quelquefois allongé en bâtonnet, tantôt isolé, tantôt formé de plusieurs articles (2 à 4), placés bout à bout. Il se colore par le bleu de méthylène alcalin les solutions hydroalcooliques de violet de gentiane, de méthyle, de fuschine, mais non par la méthode de Gram. Ce bacille court, à espace clair central se développe rapidement dans le bouillon de bœuf peptonisé, de même dansla gélatine et présente les mêmes formes sur gélose ou pomme de terre; il est aéro-anaérobie.
Les cultures en bouiilon provenant du sang recueilli pendant la vie ou des tumeurs enlevées à l'autopsie ont été inoculées à différents animaux : cobayes, lapins, souris blanches, L’injection de 1 centimètre cube d’une culture de vingt-quatre heures dans le péritoine chez le cobaye et dans la veine auriculaire chez le lapin,
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n’a produit aucun résultat immédiat ou éloigné. Chez la souris blanche, l'injection sous cutanée d’1/2 centimètre cube de culture détermine la mort en vingt-quatre heures; aucune lésion n'existe au point d'inoculation pas plus que dans les différents organes; mais le sang, la rate, le foie, contiennent en abondance
un bacille court, à espace clair central, identique à celui qui existait dans la culture inoçulée, Chez le lapin, l’injection de 2 centimètres cubes dans la veine auriculaire, entraîne la mort après vingt-quatre ou trente-six heures ; le sang, la rate et le foie fourmillent du même bâtonnet sans lésions des organes.
L'analyse histologique a révélé les détails de structure d’un lymphôme malin.
MM. Kelsch et Vaillard accompagnent leur publication des réflexions suivantes : «On se sent véritablement porté à attribuer l’épithète de maladie infectieuse à une affection qui atteint brusquement un soldat jeune et vigoureux, exempt de tare héréditaire et qui letue au bout de quelques mois, après avoir produit des localisations multiples dans tous les organes ». Et plus loin : « Nous n’avons pas la prétention d’avoir découvert le mécanisme de la leucémie. Nous ignorons la nature de la relation qui existe entre celle-ci et notre bacille et les résultats insignifiants de nos essais d’inoculation ne sont pas faits pour dégager cette iuconnue. Aussi produisons-nous ce fait uniquement à titre de contribution à la bactériologie de la leucémie. Iln’a pas de valeur précise aujourd’hui, il trouvera peutêtre sa place quand ces recherches seront plus avancées.»
Pawlowski n’a pas la même réserve; il dit avoir découvert le microbe spécifique de la leucémie. Dans” sept cas, il a constaté un bacille spécial dans le foie, la rate, les ganglions lymphatiques, les intestins, les poumons, les reins, le cerveau, la moelle, Ce bacille est très
difficile à cultiver ; il ne pousse ni sur le bouillon ordinaire, ni sur la gélatine, ni sur la gélose, ni sur le sérum gélatinisé, ni à l’état anaérobie. Il faut le cultiver d’abord sur du bouillon de viande additionné de sérum sanguin. On peut ensuite l’ensemencer sur gélose glycérinée.
Nous arrivons à conclure de cette première partie de notre exposé qu’on a conslaté jusqu'à ce jour : un ou plusieurs microbes, reconnus pyogènes et sepliques dans d’autres circonstances, qui dans l’espèce ont perdu leur qualité de fabriquer du pus; — le bacille de Koch qui délermine des adèmes tuberculeuses ; — enfin, des bacilles particuliers, non encore classés parmi les espèces pathogènes.
Mais, de ce qu’on a trouvé chez des lymphadéniques, soit dans leurs ganglions, soit dans leurs viscères ou leur sang, des microorganismes, en résulte-t-il que la lymphadénie soit une maladie infectieuse ? — Evidemment non ; à la notion de présence démontrée par la culture, il faut joindre la notion de qualité de la virulence ; il faut reproduire, chez les animaux, par l’inoculation des germes rencontrés et cultivés, des phénomènes morbides qui répondent chez l’homme au syndrome clinique de la lymphadénie.