A LA SOCIÉTÉ IMPÉRIALE D’ÉMULATION
Les naturalistes et géologues qui ont étudié les bancs de Menchecourt et de Moulin-Quignon-lès-Abbeville ont pu remarquer que les ossements fossiles, très-abondants dans le premier de ces bancs, le sont peu dans le second. Cependant certains résidus osseux que j’avais aperçus de loin à loin dans celui-ci, ce qui remonte à des années, m’avaient souvent préoccupé.
C’était ordinairement dans le sable jaune-brun ferrugineux, quatrième couche, dont l’épaisseur varie de 1 à 3 mètres, qu’à 2, 3 et 4 mètres de la superficie je trouvais ces débris. Parfois aussi j’en rencontrais dans le lit de sable gris jaunâtre dit aigre, qui coupe ou entoure cette couche.
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Les uns étaient tellement décomposés qu’ils s’écrasaient sous les doigts; d’autres, encore solides, ne se présentaient que par esquilles. Quelquefois j’en trouvais de plus gros, mais informes et demi-roulés. Quand je les faisais remarquer aux ouvriers, ils prétendaient que ce n’étaient pas des os, mais des cailloux pourris : c’était ainsi qu’ils les nommaient.
L’accueil que leur faisaient les anatomistes à qui je les montrais, n’était pas plus encourageant : ils me répondaient que dans l’état où se trouvaient ces débris, il était impossible de les déterminer, et qu’il convenait d’attendre que j’en eusse obtenu des échantillons moins problématiques.
Ceci étant rationnel, je devais m’y rendre; mais ce dédain finit par me gagner : de là ce long oubli. Il fallut une suite de circonstances qu’il serait trop long de rapporter, pour que je revinsse à mon idée première que cette couche, qui avait déjà offert plus d’une fois des restes d’une race éteinte, elephas primigenius, méritait d’être étudiée.
C’est ce que j’ai fait depuis les premiers mois de 1863 jusqu’à ce jour, et ce sont les résultats de cette étude que je mets sous les yeux de la Société.
A Menchecourt, où les couches de sable sont abon dardes et les cailloux clair-semés , les os fossiles se présentent entiers. S’il en existe de roulés, ils sont rares et ne se montrent que dans les couches les moins profondes.
Il n’en est pas ainsi à Moulin-Quignon : des grès erratiques, des silex nombreux et fort gros n’y laissent
presque pas de place au sable. Cela explique l’état des os : entraînés par les eaux et charriés avec ces masses de pierres, ils ne pouvaient arriver intacts dans leur gissement. Ce ne sont donc pas des squelettes, ni meme des têtes complètes qu’on peut y rencontrer, mais des parties brisées dont on a parfois la chance de retrouver la contre-partie. C’est ainsi que j’ai pu reconstituer plusieurs morceaux et reconnaître l’espcce.
On jugera, par ceci, de l’attention minutieuse qu’exige ce glanage de parcelles. * On ne saurait compter ici sur l’attention des terrassiers. Si on emploie leur pelle, on doit, pour arriver à un résultat, se tenir à côté d’eux dans la tranchée même, examiner chaque pelletée de terre et la place qu’elle laisse vide, brisant soi-même ces parties de sable et d’argile qui , mêlées au gravier , forment des masses dont ces débris d’os sont le centre. Il n’est donc pas étonnant que les nombreux naturalistes qui ont visité ces bancs n’aient point vu ce que les terrassiers eux-mêmes n’apercevaient pas.
L’épaisseur des couches à Moulin-Quignon, comme dans tous les autres bancs de même nature, étant trèsvariable selon les places, voici les dimensions prises par moi le 1 9 avril 1864 :
Première couche : terre végétale 0 m 30 c
Deuxième couche : sable jaunâtre, mêlé de silex brisés, peu gros 0 90
* Depuis, j’ai été assez heureux pour découvrir un gissement à 3 et 4 mètres de profondeur, où j’ai recueilli des échantillons d’une toute autre importance. Nous en parlerons bientôt.
D’autre part 1 m 20 c
Troisième couche: sable jaune argileux, mêlé de beaucoup de gros silex ; peu de cailloux
roulés ; silex taillés de main d’homme 1 00
J’y ai découvert des coquilles marines brisées et roulées; ce sont les premières qui aient été aperçues à Moulin-Quignon.
Quatrième couche : sable jaune-brun ferrugineux, abondant en gravier et en gros silex; cailloux roulés, fragments de dents d’éléphant.
J’y ai trouvé des os d’hommes et d’animaux, broyés ou roulés, et des silex taillés. Dans cette couche mêlée de galets et sous cette couche, on rencontre des filons de sable gris jaunâtre dit sable aigre. C’est dans ces filons, à 3 mètres ou plus de profondeur, que j’ai extrait aussi des dents humaines entières ou brisées, des fragments de crâne, et des coquilles marines roulées qu’on trouve également dans la couche brune. . 2 00
Total 4 m 20 c
Cinquième couche : cette couche était la noire argiloferrugineuse, si féconde en haches. On ne la voit plus; on atteint aujourd’hui la craie sans quitter la couche jaune-brun.
Sixième couche : craie.
Je n’entrerai pas dans les détails de toutes les fouilles que j’ai exécutées dans ce banc depuis la découverte du 28 mars 1863 jusqu’à ce jour, recherches qui ne furent pas gênées par les travaux de la carrière, car pendant
près de huit mois les terrassiers n’y parurent pas. *
A la fin de janvier de l’année courante (1864), je fis une fouille très-fructueuse ; mais durant mon travail, un éboulement mit de la confusion dans les couches, et il devint difficile de distinguer ce qui appartenait à chacune. Je n’en parlerai donc pas ici, ne voulant citer que ce que j’ai vu in situ.
Le 19 avril, j’étais de bonne heure sur le banc. Je descendis dans l’excavation, et, placé à côté d’un ouvrier, le seul que j’eusse amené, je désignais chaque point où il devait enfoncer la pioche.
Après une heure de travail , sans autre rencontre qu’une hache, deux autres petits silex taillés et quelques esquilles, la pioche tomba sur une agglomération de sable et de gravier qu’elle brisa en partie, ainsi qu’un os qu’elle contenait. Je retirai du banc la portion qui y était restée , et j’y reconnus l’extrémité d’un fémur humain.
Il était à 2 mètres 30 centimètres au-dessous de la superficie, dans la quatrième couche.
Quelques parcelles d’ossement, trop petites pour être définies, parurent encore sous la pioche. Enfin elle en atteignit un plus grand : c’était un fragment de l’os iliaque. Il était à 40 centimètres du fémur, et sur le même plan.
Le 22 avril, je retournai au banc. Je commençai
* Il est bien entendu que je n’ai procède' à aucune de ces explorations sans m’ètre d’abord assuré que le point que j’attaquais était pur de tout remaniement et ne présentait ni fissures ni puits.
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encore mon exploration par la couche brune de droite. J’y rencontrai bientôt un morceau de crâne, lequel, bien qu’il n’eût que 4 centimètres dans sa plus grande longueur, avait tous les caractères d’un débris de crâne humain.
Une heure s’écoula sans autres découvertes. Enfin, je mis la main sur un éclat d’os assez long, mais les extrémités manquant , on ne pouvait dire de quel être il provenait. Comme dans tous les autres fragments, la cassure était ancienne et portait des traces de frottement. Il était à 2 mètres de profondeur.
Je passai à la couche de sable gris jaunâtre, ouverte à gauche de la carrière, à environ 20 mètres de la place que je quittais. Là, je trouvai, à 3 mètres de la superficie, des parties d’un crâne très-mince qui reste à déterminer.
Je fis une meilleure rencontre, et je pus apercevoir en place une dent dont la racine manquait , ce qui n’empêchait pas de reconnaître une dent humaine. Une portion de la gangue qui l’entourait a pénétré dans la cavité de la couronne ; elle porte ainsi le cachet de son origine.
Elle était dans une agglomération compacte de sable et de silex, à 3 mètres et quelques centimètres de profondeur, dans un terrain très-difficile à entamer. Cette couche de sable gris ou blanc jaunâtre, dit sable aigre, se trouve, comme je l’ai dit, par filons, dans la couche de sable jaune-brun ferrugineux, et parfois au-dessous. Dans le plan, elle porte le même n° 4.
Le dimanche 24 avril, M. le docteur J. Dubois, médecin de l’Hôtel-Dieu d’Abbeville, membre de la Société
Anatomique de Paris et de celle d’Émulation d’Abbeville, voulut bien m’accompagner dans la fouille que j’allais faire.
A huit heures du matin, nous étions sur le terrain. Un beau soleil nous favorisait , ce qui est presqu 'indispensable dans ces explorations qui demandent une attention minutieuse. Aussi M. Dubois, s’astreignant à ma méthode, descendit également dans l’excavation et se mit à côté de l’ouvrier dont nous dirigions le bras.
Ce fut la couche jaune-brun, à droite de la carrière, que nous attaquâmes. D’abord nous ne trouvâmes que trois morceaux d’os, dont le plus grand n’avait pas 5 centimètres de longueur, et tous les trois trop endommagés pour qu’on pût distinguer l’espèce. Ils annonçaient d’ailleurs, comme le remarqua M. Dubois, une ancienneté incontestable : leurs brisures étaient vieilles, et l’émoussement des angles indiquait qu’ils avaient été roulés.
Pendant quelque temps encore, nous fouillâmes sans grand succès. Enfin, nous vîmes en place, et M. Dubois détacha lui-même du banc un os qui pouvait être déterminé. Il avait 8 centimètres de longueur. L’ayant dégagé d ’une portion de sa gangue, M. Dubois y reconnut une partie de l’os sacrum humain. Mesure prise, il était à 2 mètres 60 centimètres de la superficie.
Non loin de là, à 40 centimètres environ, deux petits os se montrèrent dans la même couche. L’un était méconnaissable; l’autre, intact, était une phalange sur laquelle M. Dubois ne voulut pas se prononcer avant de l’avoir examinée plus à loisir.
Nous passâmes à la couche de sable gris jaunâtre, de
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l’autre côté de la carrière, en se rapprochant du moulin et de la place où, le 28 mars 1863 , fut trouvée la mâchoire fossile.
Nous y découvrîmes d’abord quelques fragments minces, paraissant aussi avoir appartenu à un crâne. Le terrain , assez friable là où les très - gros silex manquent ou sont clair-semés, était devenu, par leur présence et celle de quelques grès erratiques , d’une dureté extrême.* ** Ici, nos mains étaient impuissantes; c’est à peine si la pioche pouvait mordre sur cette gangue tenace hérissée de silex. Cependant les plus gros venaient d’en être arrachés ; il en restait un de moyenne taille, sur lequel apparaissait un point plus blanc que le sable qui l’entourait. M. Dubois pensa que c’était un de ces petits cailloux blancs communs dans ces bancs; '* mais en nous baissant , nuus pûmes distinguer la forme d’une dent. Llle faisait partie d’une masse caillouteuse à laquelle elle tenait fortement, comme s’en assura le docteur.
Après avoir fait la même épreuve, ne voulant pas la séparer du silex dans la gangue duquel elle était, je tirai avec précaution , et non sans peine , ce silex de son gissement. Alors la forme entière de la dent se dessina,
* Les filons de sable aigre coupant l’argile on le sable ferrugineux, contribuent aussi à donner aux couches une grande fermeté.
** Ces silex blancs ne prennent jamais, à Moulin- Quignon , la couleur de la gangue, quelque foncée, qu’elle soit. Ceci explique pourquoi les dents ne s’y colorent pas. Il est certains sables jaunes qui, non-seulement ne jaunissent pas les coquilles qu’ils contiennent , mais qui les décolorent et les blanchissent.
et l’enveloppe étant tombée, nous reconnûmes une dent humaine. Plus tard, en séchant, elle se détacha du silex, y laissant sur sa gangue sableuse son empreinte qu’on y voit encore.
Je mesurai la profondeur du point où nous l’avions découverte : c’était à 3 mètres 15 centimètres de la superficie.
Le 28 avril, je suis allé de nouveau à Moulin-Quignon où je devais rencontrer le docteur Dubois; mais retenu à l’Hôtel-Dieu pour son service, il ne put venir.
Le but de cette fouille était de découvrir la seconde moitié de l’os sacrum dont nous avions déjà la première. Je me mis donc à sa recherche sans grand espoir, car jusqu’alors je n’étais point parvenu, dans cette poussière humaine, à compléter un seul os un peu grand. Cette fois, je réussis : je finis par trouver cette moitié à environ 1 mètre de la place où était l’autre.
Je m’occupai ensuite de la couche grise. J’y trouvai une dent humaine, mais elle n’élait pas entière. A ses angles émoussés, on voyait que la brisure était ancienne.
Le 1er mai, M. Dubois se rendit avec moi à la carrière. Nous découvrîmes encore dans la couche jaune, à 2 mètres 25 centimètres de profondeur, trois fragments de crâne plus ou moins roulés, mais tous trois humains.
Nous explorâmes ensuite la couche grise. Nous y recueillîmes quelques morceaux d’os , trop usés pour qu’on pùt les déterminer avec certitude, et un fragment de dent humaine. Après le départ du docteur, j’en trouvai une entière.
Le 9 mai, la couche jaune -brun me fournit deux
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morceaux de crâne humain, dont l’un est long de 9 centimètres et large de 8.
Le 12 mai, je rencontrai à la carrière M. Hersent- Duval le propriétaire , honorable négociant de notre ville, cité souvent par les géologues pour les services qu’il a rendus à la science en mettant généreusement son terrain à leur disposition. Il avait vu avec intérêt mes dernières fouilles; je l’engageai à prendre part à celle-ci.
Nous ne trouvâmes rien dans la couche grise ; mais après quelques coups de pioche donnés dans la couche jaune, à 2 mètres et quelques centimètres de la superficie , nous découvrîmes une portion de crâne que M. Hersent reconnut immédiatement pour être humain. Elle avait 8 centimètres de longueur sur 7 de largeur.
Peu d’instants après, la pioche ayant détaché un autre morceau du banc, M. Hersent l’ouvrit et trouva un second fragment de crâne humain, mais plus petit. Il était si bien lié à cette masse d’argile et de cailloux, qu’il eut quelque peine à l’en séparer.
Le 15 mai, je parvins à extraire du banc de gauche une dent humaine avec l’agglomération sableuse où elle était tenue. Déjà j’en avais obtenu, notamment avec M. Dubois, ainsi liées à une masse, mais elles ne tardaient pas à s’en détacher. Pour celle-ci, j’ai été plus heureux, et j’ai pu l’emporter avec le silex qui forme la base de l’agglomération. On n’en aperçoit qu’une extrémité, mais elle suffit pour qu’on la reconnaisse.
Elle était à 3 mètres 20 centimètres de profondeur, dans la couche de sable gris-jaune, à gauche en se rap-
prochant du moulin. C’est un morceau précieux qui répond à bien des objections, notamment à celle que la blancheur des dents est incompatible avec la fossilité.
J’ai pu également, dans une autre fouille, extraire de la couche de sable brun de gauche, un métatarsien humain ainsi attaché par sa gangue, à sa base de silex.
En cherchant ces fragments d’os, recherche qui, ai-je dit, m’obligeait à ouvrir et briser beaucoup de mottes de sable et d’argile, j’avais remarqué de petits morceaux arrondis que je prenais pour des cailloux ainsi réduits par un frottement. Je m’aperçus qu’après avoir été lavés, quelques-uns étaient d’une blancheur nacrée qui ressemblait à l’émail des dents; mais en y regardant de plus près, je reconnus des parcelles de coquilles qui, d’après leur dureté et leur épaisseur, ne pouvaient être que marines.
Cette découverte me satisfit presqu’autant que celle des os ; elle pouvait lever bien des doutes sur l’âge de ce banc, car il était difficile de donnera ces coquilles si roulées et placées à une telle hauteur, une origine récente.
J’en recueillis d’abord fort peu et de loin à loin, et je les tenais pour rares, quand, en cherchant mieux, je finis par en trouver par douzaines et sur des points dilférents. Ce n’était donc pas un dépôt accidentel et purement local. Il est même à croire qu’on en aurait obtenu depuis longtemps, si l’on avait pu deviner des coquilles dans ces galets en miniature, longs de 2 à 20 millimètres, de forme lenticulaire, ronde, ovale ou cylindrique.
Ajoutez à cette difficulté celle d’une enveloppe de
gravier, de sable ou d’argile, sous laquelle je ne les aurais peut-être jamais devinées, si le lit de sable gris ne m’en eût montré dépouillées de leur gangue. Alors leur blancheur les révélait, quoiqu’il fût facile de les confondre avec des silex de même taille , également roulés et tout aussi blancs. Ici la nuance du banc, même la plus foncée, ne se communique ni aux silex roulés, ni aux coquilles, ni aux dents, qui gardent toute leur blancheur native.
L’épaisseur de quelques-uns de ces fragments de test va jusqu’à 6 millimètres; ils doivent donc provenir de coquilles d’une certaine grosseur. On peut juger, par-là, de l’espace qu’elles ont parcouru, et du temps qu’il a fallu pour les réduire à ce point.
En les voyant ainsi, je me suis d’abord étonné que les dents ou fragments de dents humaines qu’on trouve dans les mêmes couches, à 2 et jusqu’à 4 mètres de la superficie, ne soient pas aussi roulées et souvent même ne le soient pas du tout ; mais j’ai vu qu’il en est ainsi de la plupart des silex, gros et petits. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que lorsque le torrent les a saisies, ces dents étaient probablement encore adhérentes à la mâchoire, et dès-lors en partie garanties par leurs alvéoles.
Cette conservation ne surprendra pas non plus ceux qui ont étudié les brèches osseuses, les bancs ossifères et les cavernes où se trouvent des ossements roulés : là, ils ont pu reconnaître que la matière dentaire, tant qu’elle conserve son émail, est, plus qu’aucune autre, réfractaire aux influences extérieures, surtout au frottement produit par les courants, et j’ajoute que dans des masses d’os
roulés on ne trouvera pas une seule dent qui le soit.
Les coquilles roulées sont tout aussi rares dans la plupart des bancs, mais c’est par une cause opposée : leur fragilité. Parmi les espèces terrestres et fluviatiles de nos pays, il en est peu qui puissent supporter les chocs qui résultent d’un mouvement torrentiel. On n’en trouve guère déroulées à Menchecourt, même parmi les espèces marines; je ne me rappelle même pas en avoir vu.
A Moulin-Quignon, il n’y a que des coquilles marines ou roulées. Jusqu’à présent je n’en ai pas rencontré d’entières; mais elles ne sont pas toutes également usées, et il en est, notamment la bucarde sourdon fcnrdium edulej, qui ont gardé des restes de leurs stries et de leurs rugosités.
On ne rencontre pas non plus d’os roulés à Menchecourt dans les couches profondes. Les animaux dont on y recueille les débris semblent y être arrivés en chair ou avec les membres non encore désarticulés.
Les coquilles terrestres et fluviatiles de ce même Menchecourt ont évidemment vécu sur les lieux ou à peu de distance, et ont été déposées où on les trouve, par une eau tranquille.
Quant aux coquilles marines, elles ont dû y arriver amenées par une grande marée, le point de Menchecourt où elles gisent n’étant guère que de 9 mètres plus élevé que la Somme où la mer pénétrait encore il y a peu d’années. Mais on explique moins leur présence à Moulin- Quignon, qui est à 33 mètres au-dessus du niveau de cette rivière et à 37 au-dessus de celui de la mer.
Certains fragments de coquilles marines de Moulin-
Quignon annoncent des espèces plus fortes ou à test plus épais que celles de Mencheeourt. Il fallait qu’elles eussent cette solidité pour résister au choc des silex qui composent presqu’entièrement les couches de Moulin- Quignon ; tandis qu’à Mencheeourt, les lits coquilliers étant à 7, 8 et 9 mètres au-dessous de la superficie, sont composés d’un sable fin presqu’entièrement dépourvu de ces pierres qu’on ne retrouve qu’à 1 ou 2 mètres plus bas, aux approches de la craie.
Si l’on peut ici mesurer l’âge des coquilles à leur frottement ou à leur degré d’usure, celles de Moulin- Quignon sont les plus anciennes ; et comme leur position sous des couches épaisses, compactes et bien certainement non remaniées, prouve qu’elles y sont, ainsi que les os roulés, depuis l’origine du banc, Moulin-Quignon semblerait appartenir à une formation antérieure à celle de Mencheeourt.
Si l’on n’admet, pas cette antériorité, il faut croire qu’elles viennent de plus loin, car pour être usées à ce point, elles ont dû cheminer longtemps. Je suis pour cette dernière hypothèse. J’ai dit ailleurs que Menchecourt, Moulin-Quignon, l’Hôpital, Saint-Gilles ne forment qu’un seul et même banc, dont, sur plusieurs points, les couches sablonneuses ou limoneuses existant encore à Mencheeourt, ont été enlevées pour les besoins de l’industrie.
Parmi ces coquilles marines de Moulin-Quignon, j’ai cru en distinguer cinq à six espèces, * mais il y en a
* J’en donnerai la liste quand elles auront été mieux étudiées.
davantage. Sont-elles toutes de races vivantes et analogues à celles de la mer voisine? Un examen approfondi pourra résoudre ces questions.
Ce qui semble assez probable, c’est qu’elles ont subi tous les accidents de ces silex aujourd’hui roulés comme elles, et qu’elles ont passé par les mêmes phases. De la quantité de parcelle qui en reste, on peut inférer qu’au point de départ leur masse a dû être considérable. Les plus fragiles ont été bientôt brisées ; d’autres ont résisté plus longtemps, mais ont, à leur tour, disparu, réduites en poussière ou en galets microscopiques. Ce qui s’est arrêté à Moulin-Quignon, apporté par le cataclysme qui a donné au terrain sa configuration actuelle, est donc ce qui a survécu.
Mais ces coquilles étaient-elles vivantes quand elles ont commencé à être charriées par l’eau, et cette eau était-elle celle de la mer? La vivacité de couleur qui reste encore sur quelques-unes n’annonce pas des coquilles mortes ou qui, déjà fossiles, auraient été arrachées d’un premier gissement.
Leur dureté tend encore à démontrer qu’elles n’ont pas été longtemps exposées à l’air, mais que jetées vivantes hors de leur élément, soulevées peut-être et entraînées par les glaces, elles ont été ensuite ballottées par une eau courante ou tourbillonnante, jusqu’au jour de leur enfouissement dans le banc où on les trouve avec des os et des silex broyés ou roulés comme elles.
Les haches roulées sont de l’époque des coquilles et des os roulés, et l’ont sans doute été avec eux. Celles qui ne le sont pas, peuvent être du même âge ; seulement
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elles auront été arrêtées et englouties près du point où l’eau les a saisies, et avant d’avoir labouré le sol. *
J’en reviens à mon exposé. Les coquilles se trouvant dans les mêmes couches que les os, leur recherche ne m’a pas fait négliger l’autre, et du 15 mai à ce jour, j’ai opéré encore diverses fouilles , dont plusieurs ont été heureuses.
Le 6 juin, j’ai trouvé, à 4 mètres de profondeur, une moitié inférieure d’humerus humain, et quelques fragments moins reconnaissables. Tous étaient dans la couche
* Nous avons dit que l’on ne voyait à Mencheconrt que peu d’os rou e's et point de coquilles qui le fussent, tandis que ni ces os ni ces coquilles, ainsi que l’ont prouvé mes dernières découvertes, ne sont pas rares à Moulin-Quignon. L’étude que j’ai faite de ce liane ne me permet donc pas de croire qu’il soit plus nouveau que ceux de Menchecourt et Saint-Acheul, et encore moins qu’il soit récent. Depuis trente ans que j’en suis l’exploitation, on n’y a jamais aperçu ni métaux ni quoi que ce soit annonçant les temps historiques. J’ai même eu la preuve à peu près matérielle que le terrain, sous la domination romaine et même avant , était absolument ce qu’il est aujourd’hui. Dès les premiers temps que je m’occupais de cette sablière, j’ai recueilli, dans l’humus qui couvre le diluvium, des débris d’une poterie grossière analogue à celle des anciennes tourbières, et vraisemblablement de l’époque celtique ou préhistorique. Dernièrement, en faisant déblayer la superiieie, j’ai trouvé dans la 'terre végétale, à 33 centimètres de profondeur, au point où elle atteint le diluvium, un petit vase presqu’enlier, de fabrique lomaine ou gallo-romaine, et dont la position indiquait qu’il était là depuis longtemps. Dans les champs qui entourent et recouvrent cette carrière , la charrue fait reparaître journellement des fragments de pannes, de briques, et parfois des médailles également romaines; mais, je le répète, aucun de ces objets n’a été trouvé au-delà de l’humus.
brune qui descend jusqu’à la craie qu’on rencontre à 5 mètres.
Non loin de là et à cette profondeur de 4 mètres, fut trouvée, par un ouvrier, la partie intérieure de la corne d’un gros animal du genre bos , et le fragment inférieur du fémur d’un autre quadrupède de forte taille que je n’ai pu déterminer.
Le 7, une portion d’os iliaque humain fut recueillie à la même place.
Les 8, 9 et 10, d’autres fragments mêlés à des silex taillés, dont plusieurs hachettes, continuant à se montrer dans cette partie de la carrière, je pris, le 1 1 , trois ouvriers pour exécuter une grande fouille. M. Dubois et deux personnes qui devaient y assister ne purent, à mon grand regret, s’y trouver.
En outre de la recherche des os, je désirais savoir si ces coquilles que je recueillais de 1 mètre 50 centimètres à 3 mètres et plus de profondeur, descendaient jusqu’à la craie.
Je découvris successivement et en assez peu de temps deux fragments de tibia ou de fémur, dont l’un, long de 14 centimètres, était très-roulé; une portion d’humerus, si lourde que je la prenais pour un silex; un os qui ne me parut pas humain et que je n’ai pu déterminer, une vertèbre lombaire, un fragment d’os iliaque, enfin une dent d’un assez gros mammifère. Tous ces morceaux, sauf la dent que je n’ai pas vue en place, étaient à 4 mètres de la superficie, toujours dans cette couche brune coupée par des filons de sable gris jaunâtre ou sable aigre.
Ces filons me fournirent les plus gros échantillons de
coquilles roulées que j’eusse encore rencontrés. C’est donc dans ce sable gris que j’aurais cru voir leur siège principal, si je n’en avais pas trouvé également dans le banc ferrugineux.
Celles que je venais de recueillir ne différaient en rien des espèces que j avais déjà ; je crus seulement en reconnaître deux nouvelles. A l’approche de la craie, elles cessèrent de se montrer. Les plus profondément enfouies l’étaient à un peu moins de 4 mètres de la surface, et à 1 mètre au-dessus du banc de craie qu’à cette place on trouvait à 5 mètres.
Le but principal de cette fouille étant atteint, je sortis de la carrière, donnant d’ailleurs des instructions pour la continuation des recherches sous les yeux d’un surveillant.
Si je prenais cette précaution, ce n’est point qu’il y ait ici de fraude a craindre : on ne fabrique ni os roulés, ni coquilles (ossiles ; * c’est la négligence qu’il faut prévenir. J’ai dit que ces terrassiers ne trouvaient à peu près jamais de ces fragments d’os humains quand on n était pas la pour les guider. Jusqu’à présent, ils n’avaient découvert seuls que quelques débris d’animaux
* Ces os portent d’ailleurs si nettement, par leur gangue qu’on retrouve intérieurement quand on les fend, la couleur de la couche où ils gisent, et celle des silex qui les entourent et dont ils ont même pris l’apparence, qu’il est impossible de se tromper sur leur provenance. Nous espérons donc qu’à des preuves toutes matérielles on n’essaiera plus de nous opposer, faute d’autres raisons, des sentences
ou des axiomes tels que celui-ci: les ouvriers sont bien malins.
Malins si I on veut; mais sorciers, non. La malice humaine n’est pas encore arrivée à faire l’impossible.
que leur taille rendait plus visibles; mais ici je fus mieux servi, comme on va le voir.
Dans l’après-midi, je retournai au banc. Mes ordres avaient etc ponctuellement exécutés ; mon délégué avait recueilli quelques fragments d’os et des silex taillés. Mais une plus belle trouvaille venait d’être faite: c’était une mâchoire inférieure humaine complète, sauf l’extrémité de la branche droite et les dents.
Mon premier soin fut de vérifier la profondeur où elle était; je mesurai 4 mètres 40 centimètres, ou 30 centimètres plus bas que l’endroit où j’avais, le matin, découvert plusieurs débris humains. L’excavation atteignant la craie à 5 mètres 10 centimètres, était en face du chemin conduisant de la route à la carrière, et à 21 mètres du point, plus rapproché du moulin, d’où j’avais tiré la demi-mâchoire le 28 mars 1863.
Sa gangue encore humide ne différait en rien de celle de tous les autres os de cette même couche, gangue très-tenace, mêlée de gravier et parfois de parcelles d’os, de coquilles et même de dents.
Les dents de cette mâchoire ne se montrent pas ; elles sont usées ou brisées un peu au-dessus de leurs alvéoles, ce que la gangue qui l’entoure empêche de reconnaître. Cette détérioration n’est pas nouvelle, et doit dater de l’origine du banc.
Quoique je n’aie pas vu cette mâchoire in situ , après avoir vérifié minutieusement toutes les circonstances de sa découverte, je n’ai pas eu le moindre doute sur son authenticité. Sa vue seule suffit pour porter la conviction. Sa gangue, ainsi que je viens de le dire, est
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absolument identique à celle de tous les autres os et des silex du même lit, et, par sa forme et sa dureté, d’une imitation impossible.
L’ouvrier placé dans la tranchée et qui, après l’avoir détachée du banc, l’enleva avec sa pelle, ne l’avait pas vue et ne pouvait la voir, enveloppée qu’elle était d’une masse de sable et de silex qui ne s’est brisée * qu’au moment où la pelle la jeta dans le tamis. C’est, là, quand on allait la verser sur la berge, qu’elle fut aperçue par le surveillant.
Il y avait reconnu un os, mais ne voyant pas de dents, il n’y soupçonna pas une mâchoire. Ce fut M. Hersent, survenu en ce moment, qui, ne s’y trompant pas, la signala aux ouvriers en leur disant de la laisser telle qu’elle était ou dans son enveloppe jusqu’à mon arrivée qui ne tarda pas.
Après un court examen, je confirmai ce que M. Hersent venait de dire. Ce n’est qu’alors que les ouvriers y crurent. Jusqu’à ce moment, celte absence de dents et la forme insolite du morceau demi-couvert d’argile, en avaient tint douter à mon délégué lui-même.
Je le répète donc : on ne peut ici soupçonner personne. Étrangers à la carrière et même à la ville, ces terrassiers n’avaient aucun intérêt à tromper : je leur payais leur travail, et non ce qu’ils trouvaient. D’ailleurs, ils n’auraient jamais osé se jouer de M. Hersent, de qui
’ Ce sont surtout ces angles et ces brisures de la gangue hérissée de gravier et de petits cailloux, <iu'il est impossible d’imiter. L’empreinte de ces os dans cette gangue, celle des graviers et des pierres qui s’en détachent, ne sont pas non plus choses qu’on simule.
ils dépendent ; puis, où auraient-ils été chercher cette mâchoire dont tout annonce la fossilité et qui, si je ne me trompe, diffère par sa petitesse de celle des adultes de notre race ?
M. le docteur Dubois, à qui je m’empressai de la montrer, lui trouva tout d’abord une certaine ressemblance avec celle du 28 mars 1863. Toutefois, il se réserva d’en faire un examen plus approfondi avant de se prononcer.
Le 17, M. Hersent-Duval me fit prévenir que ses ouvriers, en pratiquant une tranchée, avait fait tomber quelques os, mais qu’il en restait d’autres que je pourrais voir en place, et qu’il m’attendait à la carrière.
Je sortis immédiatement pour me rendre à cet appel. Je pris, en passant, mon collègue de la Société d’Emulation, M. l’abbé Dergny, qui depuis longtemps connaît ces terrains, et M. Martin, curé de Saint-Gilles d’Abbeville, ancien professeur de géologie, dès-lors très au fait de la question. Lejeune Racine, élève peintre, se joignit à nous.
M. Hersent-Duval, appelé au tribunal de commerce dont il est juge, n’était plus à la carrière, mais nous y trouvâmes les choses comme il les avait annoncées. Plusieurs fragments, entourés de leur gangue, gisaient au fond de l’excavation, à 4 mètres de profondeur. A 3 mètres, on apercevait deux points ressemblant à deux extrémités de côtes.
M. le curé Martin, descendu comme nous dans la tranchée, toucha ees points, et ne pouvant les séparer, pensa qu’ils appartenaient, à un même os. Je les touchai
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à mon tour, ainsi que l’abbé Dergny, et nous fûmes de son avis.
Avant de l’extraire, ces messieurs voulurent s’assurer de l’état du terrain; il était parfaitement intact, sans aucune espèce d’éboulement, de fissure ou de puits, et bien certainement non remanié. Cette certitude acquise, l’extraction eut lieu de nos mains , sans intermédiaire d’ouvrier.
M. l’abbé Martin ayant enlevé une partie de l’enveloppe de l’os extrait, reconnut un crâne humain; et les deux points pris d’abord pour deux bouts de côtes, étaient les extrémités de l’arcade sourcilière. Ce crâne, dont il reste l’os frontal et deux pariétaux presqu’entiers, nous étonna par la singulière dépression de sa partie supérieure.
Cette opération faite, nous nous occupâmes des os tombés au fond de la carrière. Ils étaient au nombre de trois, entourés d’une masse d’argile si épaisse qu’on ne pouvait voir de quel être ils provenaient. Plus tard, ils lurent reconnus par le docteur Dubois pour un os iliaque d’homme, côté droit, et pour deux morceaux d’une mâchoire supérieure, peut-être celle de la tête dont nous venions de trouver une partie du crâne, car ils sortaient de la même couche.
Ayant continué notre fouille, nous trouvâmes encore un os humain, et nous en aurions probablement rencontré d’autres, si nous avions pu, sans danger d’un éboulement, pousser plus loin l’excavation.
De tout ceci a été rédigé procès-verbal par M. l’abbé Dergny, et signé par lui et M. le professeur Martin, curé
de Saint-Gilles, l’un des hommes les plus savants et les plus respectés de notre ville.
Le samedi 9 juillet , une commission composée de MM. Sauvage, adjoint au maire d’Abbeville; L. Trancart, propriétaire et maire de Laviers; A. de Caïeu, avocat; Marcotte, bibliothécaire et conservateur du musée; Jules Dubois, déjà nommé, tous membres de la Société d’Émulation, a opéré une fouille dont les résultats auraient dissipé tous les doutes, s’il avait pu en exister sur l’authenticité des découvertes précédentes. Ces messieurs, eux aussi, ont vu in situ et extrait de leurs mains, à 3 mètres de profondeur, d’un terrain parfaitement pur d’éboulements, de puits, de fissures et de tout remaniement, plusieurs os humains plus ou moins roulés, portant tous les caractères de la fossilité, ce dont acte a été dressé.
J’avais aussi attiré leur attention sur les coquilles marines. Ils en ont recueilli plusieurs échantillons dans une couche moins profonde que celle où étaient les os, et à 1 mètre 30 centimètres de la superficie. *
La même commission composée de MM. Dubois, Marcotte, L. Trancart, P. Sauvage, s’assembla encore le
' Deux haches trouve'es le même jour m’ont été apportées par les ouvriers; mais ne l’ayant pas été en présence des membres de la commission et n’étant pas l’objet de leurs recherches, il n’en a pas été fait mention au procès-verbal. D’ailleurs, toutes deux plus ou moins roulées, ne peuvent laisser aucun doute sur leur ancienneté. L’une, la plus usée, était à 2 mètres 50 centimètres de profondeur. On n’a pas pu constater exactement le gissement de la seconde qui est tombée dans un éboulement; des traces de sable jaune annonçaient la troisième couche.
132 NOUVELLES DÉCOUVERTES ü’os HUMAINS
16, en s’adjoignant M. Buteux, maire de Fransart , ancien membre du conseil général de la Somme, connu par ses beaux travaux géologiques ; M. de Mercey, qui s’est également fait un nom par de bons mémoires et des éludes consciencieuses; M. le baron de Yaricourt, chambellan du roi de Bavière, venu exprès d’Amiens ; M. Girot, professeur de physique et de géologie au collège d’Abbeville; M. de Villepoix , membre de la Société d’Émulation ; M. Alexandre Catel, M. Oswald Dimpre, et diverses autres personnes notables d'Abbeville, et qui, sans faire partie de la commission, s’y joignant spontanément, prirent part à ses travaux * qui s’effectuèrent avec toutes les précautions imaginables, ou de manière à ne laisser prise à aucune objection. La science ici avait quitté la plume pour la pioche.
Devant cette imposante réunion, la fouille fut poussée jusqu’à la craie. Plusieurs os humains, dont l’un trouvé sur la craie même, y furent recueillis par la commission qui ne voulut admettre pour authentiques et faire figurer comme tels au procès-verbal que les morceaux qu’elle avait vus in situ et extraits elle-même du banc.
Ces ossements, de l’origine desquels on ne peut ainsi douter, ont été déposés au musée d’Abbeville.
Les débris osseux recueillis dans les diverses fouilles que j’ai faites en 1863 et 1864 à Moulin-Quignon, dans une étendue d’environ 40 mètres de terrain non remanié et en dehors de toute infiltration, fissure ou
* Piirmi les personnes présentes à cette fouille, on nous a cité aussi MM. J. Vayson et Boucher, membres du conseil municipal; MM. O. Macqueron, Lennel,de Neuvillette, propriétaires.
puits,* s’élèvent aujourd’hui à près de deux cents, parmi lesquels il y en a d’animaux, qui vont être examinés. Lorsqu’ils auront été déterminés, j’en présenterai la nomenclature, à laquelle je joindrai des échantillons.
Jusqu’ici les os reconnus humains annoncent une race petite.
Reste maintenant à expliquer comment les nombreux géologues qui, depuis quelques années, ont exploré ce banc avec une attention si scrupuleuse, n’ont découvert aucun de ces os.
L’explication devient aisée lorsqu’on en a trouvé soimême. Ces fragments, quoique roulés, ont conservé encore assez d’anfractuosités ou de creux pour retenir des parties sableuses et caillouteuses parfois d’une épaisseur considérable, et auxquelles ils se sont en quelque sorte incorporés.** Quand on les en dégage, ils en ont si
* Les ouvriers nomment ces puits, pots ou poteaux. On en rencontre dans tous les bancs diluviens. Il y en a de trois sortes: l° ceux qui remontent à la formation du banc; 'i° ceux d’origine postérieure, qu’on reconnaît à des parties de terre végétale ; 3° ceux qui sont ton t-à-fait nouveaux. Ces derniers sont les excavations que les terrassiers comblent journellement pour prévenir les éboulements.
Il est bien entendu que lorsqu’on fait une fouille, la première chose est de s’assurer qu’il n’y a là de puits d’aucune espèce, ce qui est très-facile à reconnaître; d’ailleurs les terrassiers vous en avertissent. J’en ai fait sonder quelques-uns; je n’y ai jamais trouvé ni haches ni os.
Il en est de même des fragments de coquilles marines roulées qu’on trouve quelquefois par petits dépôts dans des filons de sable gris jaunâtre, de 1 mètre 1/2 à 3 mètres \/2 de la superficie. Mais le plus souvent disséminés dans la couche jaune-brun, ces fragments ont pris la ligure lenticulaire, ronde, ovale, cylindrique des pierres roulées. C’est cette analogie avec les petits galets de silex de même
bien pris la teinte brune ou jaunâtre et parfois toutes les deux ensemble lorsqu’ils gisent entre deux couches, qu’il est très-difficile de les distinguer des silex qui ont subi les mêmes accidents. C’est cette ressemblance qui a fait nommer ces os par les ouvriers, quand je les leur signalai pour la première fois, des cailloux pourris.
Ce n’est donc pas sur les ouvriers qu’on doit compter, si l’on veut obtenir de ces os ; il est bien rare qu’ils en trouvent. Il faut les chercher soi-même, et, placé dans l’excavation , diriger, quand on emploie la main d’un tiers, chaque coup de pioche, et briser toutes les masses de sable et d’argile qu’elle détache du banc. C’est souvent au centre de ces masses et accolées aux silex que vous faites les meilleures trouvailles.
De ces restes humains , ceux que l’on rencontre le plus fréquemment sont des morceaux de fémur, de tibia, d’humerus, de crâne surtout, et des dents, soit entières, soit brisées. Ces dents représentent tous les âges: il y y en a d’enfants de deux à trois ans , d’adolescents , d’adultes, de vieillards. J’en ai recueilli, in situ , une douzaine, soit entières, soit brisées, et autant, en passant au tamis le sable et le gravier retirés des tranchées. En outre, j’ai pu extraire de ce sable beaucoup de parcelles de ces mêmes dents réduites presqu’en poussière. On
forme et egalement blancs, qui a empêché si longtemps nos géologues de les reconnaître. Parmi ces coquilles, malgré leur frottement, quelques-unes ont conservé une partie de leur couleur rose, jaune, panachée; mais la plupart sont d’un blanc d’ivoire, comme les silex roulés et les fragments de dents qu’on trouve avec elles. La teinte ferrugineuse du banc n’a aucune prise sur elles.
reconnaît ces parcelles au brillant de leur émail, et on les distingue, avec un peu d’habitude, des menus fragments de coquilles ou de silex également blancs.
J’ai dit que depuis des années j’avais remarqué de ces résidus osseux auxquels, malheureusement, on n’a pas porté assez d’attention. Nul doute qu’il ne s’en soit perdu beaucoup, et j’en ai eu la preuve en faisant ouvrir, le mois dernier, une masse de sable et de gravier anciennement extraite du banc et mise en réserve. J’y ai rencontré des fragments d’os et de dents portant encore des traces de leur gangue, et dès-lors d’une origine non douteuse.
Quelques-unes de ces dents ou parties de dents restées à la surface, avaient subi le contact de l’air : on les reconnaissait immédiatement h leur blancheur devenue mate et terne, ce qui les fait paraître bien plus vieilles que celles qu’on recueille dans le banc. Les personnes qui n’ont pas l’expérience du terrain ne manquent pas de s’y tromper. Elles n’hésitent jamais à prononcer la fossilité des premières, et dès-lors leur authenticité; tandis qu’elles hésitent sur celle des autres, dont l’émail est plus pur. C’est le contraire qu’elles devraient faire.* Preuve nouvelle de ce que nous avons avancé ailleurs, et ce dont chacun pourra s’assurer, c’est que quelques mois de mouvement sur le sol et d’exposition à l’air, usent et fossilisent plus un os que des siècles d’immobilité
* Ce n'est qu’en montrant aux incrédules des dents de squale de l’époque secondaire, encore dans leur gangue de craie, que j’ai pu les convaincre. L’émail de ces dents a presque la dureté et le brillant de celles de l’animal vivant, et je ne doute pas qu’elles ne contiennent de la gélatine.
dans un banc compact et sans communication avec l’élément extérieur.
Cette action de l’air est encore plus prompte sur les coquilles. Celles qui ont conservé leurs couleurs pendant des milliers d’années en restant à l’abri des variations de température, les perdront bientôt si on les expose au soleil et à la rosée. *
Il en est de même des silex travaillés ou non travaillés. Ceux qu’on retire des bancs revêtus d’une gangue jaune, brune ou noire, placés en tas sur le bord des routes pour servir à leur réparation, après quelques semaines, ne sont plus reconnaissables. Leur gangue tourne au gris ou au jaune pâle, pour devenir, avec le temps, d’un blanc terreux qui finit par gagner la pâte du silex: c’est le principe de la patine.
Dans les champs voisins de Moulin-Quignon, on recueille souvent des haches qui, enlevées du banc avec des parties argileuses répandues sur la terre végétale pour en augmenter la masse, y sont depuis des années. Elles sont aujourd’hui blanchâtres ou grises. Les moins anciennement exposées à l’air sont noirâtres, au point que je les ai souvent prises pour des haches de tourbières , sans pouvoir m’expliquer comment elles se trouvaient à une semblable hauteur.**
* C’est surtout à In rosée et au soleil que j’attribue la prompte disparition des couleurs et le blanchiment extérieur des silex. Scs rayons décolorent les corps inertes, et colorent les corps vivants. En entourant un silex d’un mastic et en y laissant des parties non couvertes, on pourrait obtenir quelques données sur le temps que demande cette décoloration.
** Ceux qui exécutent des fouilles dans le diluvium feraient bien
11 faut donc bien se garder de considérer le coloris des coquilles et la blancheur et le brillant des dents comme un indice de nouveauté. Les dents, en général, ne se corrompent que du vivant de l’individu, et dans l’état fossile, on peut presque dire qu’elles sont éternelles. Ceux qui, en Angleterre, ont mis en avant cette conservation des dents et leur blancheur comme une preuve de leur non-fossilité, n’ont assurément pas visité les musées de Russie, ni même nos fabriques d’ivoirerie. L’ivoire fossile qu’on emploie à Dieppe ou ailleurs, est tout aussi blanc, dur et sain que l’ivoire neuf, et il faut être du métier pour distinguer l’un de l’autre. On m’objectera que cette conservation est propre au climat du nord et vient de l’enfouissement sons la neige ou dans la glace. Mais on pourrait dire la même chose des dents et des os de Moulin-Quignon, qui dateraient alors de la période glaciale * et qui, d’abord enfermés dans les glaces, ont, lors de leur fonte, été entraînés par le torrent.
On a cru voir un signe douteux dans le mélange de sable brun ferrugineux et de sable gris jaunâtre qu’on a trouvé sur quelques os. Ceci s’explique tout naturelle-
d’explorer les champs qui entourent les bancs , surtout après le labourage. La charrue fait sortir de terre des haches ou autres pierres taille'es, absolument semblables de forme à celles du banc, et qui ont e'té répandues sur le sol arable avec l’argile ou le sable tiré de la carrière. J’en ai recueilli ainsi dans les champs voisins de Saint- Gilles, Epagnette , Menchecourt, Mautort, etc On doit également en trouver autour de Saint-Acheul, des bancs de Paris, et de tous ceux d’Angleterre.
On dit aujourd’hui l’époque glaciaire. Ayant écrit glaciale dans mes premiers volumes, j’ai dû continuer ainsi pour être compris.
138 NOUVELLES DÉCOUVERTES ü’0S HUMAINS ment : la quatrième couche, sable jaune-brun ferrugineux, est (voir le plan) entourée et souvent divisée par des lits ou des filons de sable gris jaunâtre dit sable aigre. On y trouve donc communément des silex, notamment parmi les plus gros, portant des traces des deux gangues, c’est-à-dire bruns d’un côté et gris- jaune de l’autre. Parfois aussi ces deux gangues sont superposées : la brune recouvre la grise, ou la grise, la brune. Quelques os offrent la même particularité.
Il est à remarquer aussi que ce sable brun ferrugineux, exposé au soleil et à la pluie, change de couleur en fort peu de temps. Nous venons de dire que l’enveloppe des cailloux tirés du banc et mis en tas sur la berge, subit cette décoloration ; elle est plus frappante encore dans les coupes du banc même. Au moment où l’on ouvre la tranchée, toutes les nuances des couches sont distinctes; la couche brune surtout tranche sur les autres et semble presque noire. Si la pluie vient et si le soleil brille ensuite, le brun s’efface, le gris domine, et vous avez peine à croire que ce soient les mêmes terrains. Vous ne les reconnaissez qu’en enlevant la superficie. Ceux qui n’ont vu ce banc qu’en passant, et ont établi leur système sur des couleurs anciennes, ont pu se tromper étrangement. A l’ombre, la décoloration ne se fait sentir qu’à la longue.
Je ne puis donc trop le répéter : ce n’est ni à l’apparence, ni au poids, ni au goût, ni au plus ou moins d’altération, de dureté ou de friabilité qu’on peut déterminer l’âge ou la fossilité d’un os ; c’est au gissement et à la nature du terrain, à son immobilité, à son imper-
méabilité. Le plus compact est ordinairement le plus conservateur, surtout s’il n’est ni trop sec ni trop humide. Il est des terrains dont la vertu conservatrice est telle, qu’on y retrouve entiers des insectes des espèces les plus fragiles; et l’on s’étonne qu’un os, qu’une dent restent intacts dans la même situation !
Nous avons vu que les os de Moulin-Quignon ont été plus maltraités et bien plus souvent brisés que ne le sont ceux de Menchecourt. Ces brisures sont-elles seulement l’e'Iet du choc, ou la main des hommes et la dent des animaux y ont-elles contribué? Je crois qu’ici la solution n’est pas douteuse : les blocs erratiques et notamment les gros silex dont abonde ce banc, expliquent assez ce broiement des os et cette brisure des dents.
J’ai cherché sur les os d’hommes et d’animaux des traces de la dent des carnassiers ; j’y ai vu quelques marques, et M. Dubois en a vu également ; mais elles pourraient aussi bien venir du choc des silex.
J’ai remarqué à l’extrémité d’un fragment de fémur des entailles qu’on croirait faites avec une pierre tranchante , mais un fait seul ici ne peut faire preuve ; d’ailleurs, je n’ai pas vu cet os in situ.
On trouve beaucoup de parties de fémurs et de tibias dont les extrémités manquent. Les a-t-on brisés ainsi pour en enlever la moelle? Je ne le crois pas, et je n’en ai pas rencontré qui aient été fendus dans leur longueur à cette intention.
Tout annonce donc que la brisure de ces os, du moins de la très-grande majorité, est naturelle et l’effet des convulsions d’un torrent qui les aura saisis soit en chair,
soif déjà désarticulés, à une distance assez grande du point où on les trouve aujourd’hui. Les traces de frottement et l’émoussement des angles viennent du contact des silex avec lesquels ils ont été charriés, et du sol caillouteux sur lequel ils roulèrent. Leur âge est donc celui de la couche où ils gisent. Ils y sont arrivés avec ce sable, ce gravier, ces coquilles roulées, ces silex bruts, roulés ou taillés; ils en sont, comme eux, les éléments primordiaux et les dépôts d’un même cataclysme.
Ce cataclysme est- il récent? date-t-il de l’époque historique? — Non; car avec ces os, il eût amené des débris de cette époque ou de ces traces qui suivent toute civilisation.
Cette formation n’est donc pas nouvelle, et tout annonce qu’elle date de cette révolution que la tradition nous cite comme la dernière, et qui a changé la face d’une partie de la terre.
Si je ne suis pas entré dans plus de détails sur les os d’animaux, c’est que, sauf quelques dents de sus, d’un gros ruminant, d’un rongeur dont la taille doit se rapprocher de celle du castor, de petits herbivores, de deux fragments de molaire d’éléphant, trouvés en 1863 dans la même couche, et d’un autre rencontré cette année, d’une tête de fémur et de la partie interne d’une corne d’un gros animal du genre bos, je n’ai obtenu que des débris si incomplets qu’il est bien difficile de décider à quelle race ils appartiennent. J’attends donc, pour en faire l’objet d’un travail spécial, que j’en aie pu réunir de moins altérés ou de mieux caractérisés, et pris l’avis d’hommes plus compétents que moi.
Au nombre de ces os, il en est cependant deux qui ont attiré l’attention, parce qu’ils semblent appartenir à un individu ayant quelqu’analogie avec le mouton, os dont j’ai d’ailleurs trouvé les similaires à Menchecourt avec des os d’éléphant et du bos primigenius. Que ces os soient véritablement ceux d’un mouton ou d’un mouflon, d’un argali ou de tout autre qu’on regarde comme la souche de notre mouton domestique, c’est ce que je ne saurais affirmer; mais dans tous les cas, la rencontre aurait son prix, puisque jusqu’à ce jour il ne paraît pas qu’on l’ait trouvé fossile. *
* On a même été jusqu’à dire qu’on no. lo trouverait pas, parce que c’était une espèce nouvelle; opinion que j’ai combattue il y a déjà plus de vingt ans, car, disais-je, si l’on peut modifier les espèces, on ne peut en créer. Celle du mouton (oois) n'est donc pas nouvelle; elle est même une des plus anciennement connues, et probablement la première que l’homme ait amenée à l’état domestique. Voici ce que j’écrivais à ce sujet en » 839 :
« Parmi les animaux qui se sont les premiers rapprochés de l’homme, ou que l'homme a rapprochés de lui, on a compté le chien. Peut-être a-t-on eu raison. Mais je crois qu’un autre, avant lui, av.iit obtenu la place qu’il occupe aujourd’hui avec le titre d’ami dp I homme.
« Ce titre ou les qualités qu’il exige, le chien ne les a probablement pas acquis en un jour. Pour faire du chien notre ami, il a fallu le collier de force, car dans son état sauvage, il se rapproche fort du loup: comme lui carnivore, il n’est pas moins que lui altéré de sang, sans en excepter le nôtre. Il a donc fallu, sur ce point, modifier son caractère.
« Ajoutons que pour l’homme sauvage, il était, ainsi qu’il l’est encore pour la grande majorité des hommes civilisés, moins un objet d’utilité que d’agrément. L’homme primitif chassait sans chien; le gibier alors ne se cachait guère. N’ayant ni troupeau ni porte à garder, un chien encore en ceci ne pouvait le servir.
« Le premier ami utile qu’eut cet homme quand il fut époux et
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Mais sur ceci encore, ou la fossilité du mouton, nous attendrons la découverte d’os caractérisant mieux l’espèce, et c’est précisément parce que son existence fossile a été mise en doute, qu’il ne faut pas se prononcer ici sans une certitude complète.
Parmi ces os d’hommes ou d’animaux, il en est de plus ou moins roulés. Quelques-uns ne le sont pas du tout, et au premier aspect on pourrait aussi leur trouver un air récent. C’est également ce que j’ai observé à
père, est le mouton. La douceur de la brebis, son lait, sa toison ou son duvet, la bonté de sa chair, ont, dès le principe de la société, fait rechercher une si profitable amitié.
« De son côté, sans défense et sentant sa faiblesse, le mouton a dû chercher un refuge près de l’homme, sans la protection duquel sa race serait probablement éteinte depuis longtemps ; ce qu’il a si bien compris, que de tous les animaux domestiques, il est peut-être le seul qui jamais n’ait éprouvé de velléité d’indépendance, et l’on ne cite pas une brebis qui soit redevenue sauvage.
« Le mouton est donc le premier quadrupède qui a été le commensal de l’homme et son auxiliaire. Il le fut dès que celui-ci eut un logis; il l’était avant la chèvre, plus diflicile à ranger aux habitudes casanières, et aussi avant la vache qu’on ne pouvait soumettre qu’après avoir dompté le taureau.
« On trouve le mouton dans les souvenirs des plus anciens peuples qui, pas plus que nous, ne l’avaient connu indépendant: p us vieux qu’eux, il est contemporain de la première famille et le précurseur des nations. Il exist.iit eu troupeaux avant que les hommes fussent réunis dans les vdles, et ses bergers étaient des rois.
« Mais voici sou plus beau titre: il esi le premier des mammifères qui, venant en aide à la mère, prêta sa mamelle au nourrisson. Quand on découvrira l’homme témoin du déluge, quand on sondera le gouffre où s’engloutirent ses os avec ceux de ses enfants victimes comme lui du terrible cataclysme,, on retrouvera aussi ceux de la brebis nourricière. »
Menchecourt , surtout dans les couches avoisinant la craie. Mais à Menchecourt, comme à Moulin-Quignon, cette apparence de jeunesse disparaît lorsqu’on brise ces os, et alors une grande analogie s’établit entre ceux qui, à l’extérieur, semblent être d’âges fort différents. D’autres fragments de Moulin-Quignon sont, quant à l’air de vieillesse, si semblables à ceux de Menchecourt, qu’on peut à peine en faire la distinction.
C’est dans un espace d’environ 40 mètres que j’ai Irouvé, en 1863 et 1864, tous ces fragments d’os à Moulin-Quignon. Mais ce banc s’étend au loin : ce n’est, on le sait, qu’une suite de ceux de St-Gilles et de Menchecourt avec lesquels il communique, comme celui-ci va se joindre à celui de Mautort. Abbeville et sa banlieue sont placées sur le diluvium, ainsi que l’est à peu près toute la vallée de Somme. J’ai pu, depuis longues années, examiner le terrain sur bien des points, lors du creusement des canaux de navigation, des travaux pour établir la voie ferrée ou les constructions particulières. Partout, dans la ville, quand on fore un puits ou qu’on creuse une cave, on rencontre le diluvium. On l’atteint aussi lorsqu’on extrait de la tourbe. Ce n’est que dans des cas rares et tout exceptionnels et sur les pentes qu’on trouve le fond crayeux sans son intermédiaire diluvien.
Dans des situations si diverses, les bancs de diluvium varient quant à l’épaisseur des couches. Ces couches s’y montrent aussi plus ou moins tourmentées ; mais si on les analyse avec soin, on verra que partout elles sont les mêmes. Lorsqu’on y aperçoit des différences, ce ne sont pour l’ordinaire que des incidents locaux, et le i 10
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banc, à quelques pas plus loin, a repris son état normal. Depuis trente ans que j’ai suivi l’exploitation de Moulin-Quignon , qui touche à une des promenades d’Abbeville et n’est qu’à un quart-d’heure de ma maison, j’ai vu ce banc changer vingt fois de face. Sur certains points , des couches de sable gris dit sable aigre se révélant, lui donnent tout d’un coup, sur une moindre échelle, l’aspect des coupes de Menchecourt ou de la porte Marcadé, annexe de Menchecourt.
J’ai vu aussi Moulin-Quignon coupé fréquemment de puits remontant à l’origine du terrain, ou d’autres moins anciens, reconnaissables à des intillrations de terre végétale; puis, des années s’écoulèrent sans qu’on vît un seul de ces puits. Mais nonobstant ees différences locales ou incidentelles, il est impossible de ne pas reconnaître dans ces bancs, ou plutôt dans ces parties de bancs, une origine commune : tous ont fourni des os d’éléphants. On n’avait pas vu de coquilles marines à Moulin-Quignon, on vient d'en trouver, il a fourni des ossements humains ; Menchecourt a aussi donné les siens. En envoyant à Paris la mâchoire du .28 mars 1 863, j’y joignais les fragments d’une autre mâchoire humaine trouvée à Menchecourt dans le sable aigre, à 8 mètres de profondeur et au-dessous d’ossements du rhinocéros tichorinus et du bos primigeiiius.
Il me semble que de semblables analogies indiquent suffisamment une même origine, et que l’on compliquerait étrangement la question en faisant de ces bancs qui se touchent et se ressemblent si fort, le produit de causes ou de formations différentes.
Nul doute que les couches dont sont formés ces terrains n’y ont pas été déposées le même jour. 11 y en a évidemment à Menchecourt qui sont le produit d’une eau tranquille. Si l’on ne remarque plus ces couches à Moulin-Quignon, je les ai vues à quelques cents mètres de là, quand on a égalisé et creusé le terrain pour construire la seconde partie de la caserne qui s’avance vers le faubourg Saint-Gilles. Là, chacun a pu reconnaître des couches d’argile ou sable gras et de sable aigre absolument semblables à celles de Menchecourt, et ayant la même épaisseur. Ces couches s’étendent bien au-delà du bastion dit Carré de six, en se rapprochant toujours de Moulin- Quignon , et j’y ai trouvé moi-même , avec des silex taillés, de beaux fragments d’os et de dents d’éléphants qu’on peut voir encore chez moi.
Je cite les faits : les conséquences que j’en tire sont-elles justes? — C’est aux géologues à prononcer. Je ne me suis jamais donné pour savant ; je ne suis qu’un simple observateur.
Mes recherches, comme on l’a vu, se sont surtout portées, depuis un an, sur les os humains; ejles n’ont pas été stériles. Niera-t-on aussi la fossilité de ces os, et les dira-t-on récents ? Alors il faudra prouver que le banc l’est lui-même, car qu’ils soient là depuis son origine, c’est chose incontestable.
Mais ferait-on même de Moulin-Quignon un terrain nouveau, on ne rajeunirait pas l’homme, car ce n’est pas seulement là qu’on le trouvera. A présent que l’éveil est donné et qu’on est sur la piste de ses os, il est à croire que l’on continuera à en recueillir, non-seulement à
Moulin-Quignon , mais dans tous les bancs de même formation, notamment ceux où l’on a rencontré des silex taillés ; et l’instant approche où l’on dira des fossiles humains ce que l’on dit aujourd’hui des haches : il y en a partout.
Qu’on n’ait pas trouvé plus tôt ce vieux témoin du déluge, cela s’explique, et j’en ai donné la raison : c’est que pour le trouver, il fallait le chercher, et qu’avant de le chercher, il fallait y croire.
Abbeville , 20 juillet 1864.