‹ De la mâchoire humaine de Moulin-QuignonChapitre 9 sur 11 · J. DUBOIS, MARCOTTE, P. SAUVAGE · texte numérisé non relu

J. DUBOIS, MARCOTTE, P. SAUVAGE

Secrétaire de la commission. P.-L. TRANCART, DE CAIEU.

Certifié conforme au registre.

Abbeville, le 30 Juillet 1864.

Pour le secrétaire absent :

Le membre délégué,

Em. DEL1GNIÈRES.

DU RAPPORT PRÉCÉDENT

Suite de la Séance du 21 Juillet 1864.

Le président dépose sur le bureau le procès-verbal d’une nouvelle fouille faite à Moulin-Quignon, le samedi 16 juillet courant, par MM. Buteux et de Mercey, membres de la Société Géologique de France; M. le baron de Varicourt, chambellan de S. M. le roi de Bavière; M. de Arillepoix, membre de la Société d’Emulation ; M. Girot, professeur de physique et d’histoire naturelle au collège d’Abbeville, qui se sont réunis à MM. L. Trancarl, P. Sauvage, Marcotte et J. Dubois, déjà nommés.

Une douzaine d’autres personnes, ayant su qu’on devait procéder à de nouvelles recherches, s’étaient rendues à la carrière de Moulin-Quignon. *

M. Em. Delignières, faisant fonction de secrétaire en l’absence du titulaire, lit le procès-verbal de la fouille mentionnée.

« Le samedi 16 juillet 1864, à deux heures un quart, nous descendions dans la carrière. Elle avait été complètement déblayée; la paroi, mise à vif, s’élevait verticalement depuis la craie sur laquelle nous étions jusqu’à la couche d’humus chargée de récoltes. 11 fut bien constaté, par nous tous, que le terrain sur lequel nous allions opérer était non remanié, que nous étions en dehors des puits ou puisards, si faciles à reconnaître en cet endroit.

« La tranche vive que nous avions sous les yeux nous montrait, de haut en bas, des silex plus ou moins volumineux, plus ou moins roulés, suivant les couches, parmi lesquelles se distinguent deux couches principales: l’une de sable gris jaunâtre, renfermant des cailloux plus petits et plus roulés; l’autre, plus puissante, reposant immédiatement sur la craie, formée de sable argileux brun jaunâtre, gras, adhérant aux doigts qu’il colore et renfermant des silex moins roulés et souvent plus volumineux.

« C’est dans cette couche et à cette même place que huit jours

Parmi les. personnes présentes, nous distinguons M. Boucher, membre du conseil municipal d’Abbeville; M. J Vayson, aussi membre du conseil municipal et juge au tribunal de commerce; MM. O. Macqueron, de Neuvillette et Lennel.

164 PIÈCES a l’appui

avant, le 9 juillet, avaient été rencontrés plusieurs débris de squelette humain.

« 11 faisait une chaleur étouffante; les deux ouvriers qui étaient à nos ordres avaient dû quitter leur blouse et ne garder que leur chemise dont les manches étaient retroussées jusqu’aux coudes.

« Nous n’ajouterons pas que pendant toute la durée du travail ils ont été, de la part des divers membres de la réunion, l’objet d’une surveillance continue.

« A deux heures et demie, ou les mit à la besogne: l’extrémité droite de la carrière leur fut désignée comme le lieu sur lequel ils devaient travailler. Après une demi-heure environ d’un labeur assidu, apparut en place un corps anguleux qui fut examiné in situ et touché par MM. Buteux, de Varicourt, Marcotte et J. Dubois. Ce dernier le retira lui-mème du banc. Vérification faite de ce corps dégagé en partie de la gangue qui l’entourait, il fut reconnu que c’était un fragment d’os iliaque d’un animal de taille moyenne (bœuf ou cerf), comprenant la cavité cotyloïde et une notable portion de l’ischion.

« Quelque temps après, un coup de pioche détachait un morceau considérable de terrain qui tomba en se désagrégeant au fond de la carrière. Un examen minutieux du bloc détaché fit découvrir un corps plat, assez pesant, entouré du sable jaune-brun de la carrière, qui lui était très-adhérent. On le prit d’abord pour un silex. Sa forme était celle d’un trapèze à angles émoussés; ses dimensions étaient de 65 millimètres dans le plus grand diamètre, de 55 millimètres suivant le plus petit. Après que la gangue fut enlevée, nous pûmes constater que c’était bien un os plat, avec ses deux tables et son diploé. Son aspect, son épaisseur, sa courbure le désignaientcommeun fragment de crâne humain. Sa face supérieure convexe est divisée en deux parties inégales par une suture analogue à la suture fronto-pariétale. A la face inférieure, nous retrouvons deux dépressions semblables à celles que déterminent d’habitude les glandes de Pacchioni. Nous pensons, d’après ces caractères, que ce fragment de crâne est composé : 1° d’une portion plus considérable d’os frontal, 2° d’une minime partie d’os pariétal.

DU RAPPORT PRÉCÉDENT

« Ce débris humain, ainsi que la portion d’os iliaque susmentionnée , avait été recueilli à 3 mètres 30 centimètres de la superficie.

« A partir de ce moment, l’un des deux ouvriers fut chargé d’attaquer le même banc à la même hauteur, mais à 3 mètres environ plus loin vers la gauche. L’autre manœuvre continuait à explorer l’extrême droite. Dirons-nous encore une fois que toutes les précautions nécessaires à établir l’intégrité de la couche en ce lieu furent prises, et que les deux ouvriers continuèrent à être séparément l’objet d’une scrupuleuse surveillance?

« Nous fûmes assez longtemps sans trouver le moindre indice qui ressemblât à un os; la fouille de l’extrême droite ne donnait non plus aucun résultat. Enfin, vers trois heures et demie, l’extrémité d’un os de volume moyen, placé horizontalement dans la couche, se lit jour au dehors. Sa position exacte étant bien constatée, M. Marcotte retira lui-même du sable un os complet, long de 13 centimètres, qu’à sa double courbure il était impossible de méconnaître pour une clavicule humaine. Elle était entière, bien conservée, sauf l’extrémité sternale qui est en partie rongée. C’était la clavicule droite d’un sujet adulte de petite taille; les courbures en sont peu développées, les insertions musculaires peu saillantes. Les mesures prises donnèrent 3 mètres de hauteur à partir de la superficie, et 2 mètres 80 centimètres de distance horizontale de notre point de départ.

« Bientôt des obstacles sérieux vinrent nous entraver: le côté droit devenait de plus en plus difficile à travailler, on n’y rencontrait rien; et d’ailleurs l’ouvrier, menacé à chaque instant d’être enseveli, ne piochait qu’à petits coups. Plus loin, quelques coups de pioche furent suivis de la chute d’une masse considérable de graviers, de silex, détachée depuis le haut de la carrière jusqu’à la base. On perdit beaucoup de temps à faire débarrasser le fond de la carrière par les deux ouvriers. MM. Catel , chirurgiendentiste, observateur scrupuleux, et Oswald Dimpre, habitué depuis longtemps à ces sortes d’investigations, étaient venus se joindre à nous. Ces messieurs eurent la patience de passer à la

PIECES A L APPUI

main chaque pelletée rejetée au dehors par les ouvriers : leur bon vouloir ne fut couronné d’aucun succès.

« Lorsque la surface de la craie eut été mise à nu pour la seconde fois, nous recommençâmes avec ardeur; mais le terrain se désagrégeait, et à chaque instant il fallait faire rejeter une quantité de petits cailloux qui s’accumulaient au pied du banc. Malgré ces difficultés, MM. Buteux, Marcotte, Catel, O. Dimpre purent voir en place un petit os long, engagé dans le banc à quelques centimètres au-dessus de la craie, à 3 mètres 30 centimètres de profondeur, et à 4 mètres de distance horizontale de notre premier point.

« Cet os, long de 74 millimètres, était complet, d’une belle conservation : à peine les extrémités articulaires sont-elles entamées. Ses caractères bien tranchés le désignaient comme un os du métatarse.

« De ce moment, il fut impossible de faire continuer les travaux des éboulements partiels, mais continus, se faisaient de tous côtés, et puis les ouvriers, fatigués par une chaleur étouffante et par un labeur non interrompu de près de trois heures, réclamaient du repos. Nous quittâmes la carrière de Moulin-Quignon à quatre heures trois quarts. »

Abbeville, le 17 Juillet 1864.

Page 1