J. DUBOIS
Médecin-adjoint de i’Hàtel Dieu,
Membre correspondant de la Société d’Emulation.
Certifié conforme au registre.
Abbeville, le 23 Juin 1864.
LE SECRÉTAIRE
E. PRAROND
Suite de la séance du 23 Juin 1864.
Fouille faite à Moulin-Quignon le 17 Juin 186&, par M. Boucher de Perthes, M. Martin, curé de Saint-Gilles, et M. Dergny, membre de la Société d'Emulation.
Rapport de M. l’abré Dergny a la Société.
Le 17 de ce mois, M. Boucher de Perthes, se rendant à Moulin- Quignon pour y continuer les fouilles dont il a souvent entretenu
DU RAPPORT PRECEDENT
la Société, m’invita à l’y accompagner. M. Hersent-Duval, propriétaire de la carrière, venait de lui faire dire que ses ouvriers avaient, à l’instant même, découvert plusieurs os, dont une partie restait encore en place, et qu’il l’attendait pour en faire ensemble l’extraction.
Je m’empressai de déférer à la demande de M. Boucher de Perthes. M. Martin, curé de Saint-Gilles, qui survint, témoigna le désir de se joindre à nous, offre qui nous fut fort agréable : ancien professeur de rhétorique et de géologie , très au fait de cette question, son savoir ici ne nous était pas inutile. Le jeune Racine, élève peintre, nous suivit, offrant ses crayons si besoin était.
Nous fûmes bientôt à Moulin-Quignon; M. Hersent-Duval, appelé pour affaires, venait d’en partir, et, selon son ordre exprès, on n’avait rien dérangé.
M. le curé, M. de Perthes, le jeune Racine et moi descendîmes dans l’excavation où ne se trouvait aucun ouvrier. Elle était à droite de la carrière, et profonde de 4 à 5 mètres.
Nous vîmes d’abord les os que la pioche avait détachés avant notre arrivée, et dont un paraissait être un fragment de mâchoire ; mais couverts d’une couche épaisse de sable et de gravier, il était difficile de les déterminer. Nous remîmes ce travail à un autre instant.
Il s’agissait maintenant d’extraire les parties restées dans le banc. Entourées d’une gangue caillouteuse, on n’en distinguait que deux points peu éloignés l’un de l’autre. M. le curé y porta la main et sentit qu’ils tenaient à leur base, et que probablement ils ne formaient qu’un seul os. Un des terrassiers, venu sur la berge, prétendit que c’étaient deux bouts de côtes, et proposa de les faire tomber d’un coup de pioche; M. de Perthes s’y opposa. Alors j’y mis la main à mon tour sans les ébranler, et je pensai aussi que ce qui semblait deux morceaux n’en formait qu’un. M. de Perthes s’assura également de sa solidité dans son gissement; mais avant de l’extraire, il voulut mesurer sa distance de la superficie : elle était de 3 mètres, et nous reconnûmes que dans toute cette coupe le terrain était naturel, sans trace d’éboulement ni de lissure.
PIÈCRS A l’appui
Après cet examen exécuté par M. Martin et par moi , nous priâmes M. de Perthes de faire l’extraction de l’os; mais il voulut que, comme son collègue et représentant la Société, j’y coopérasse avec lui. Nous le tirâmes donc ensemble de cette place où il était sans doute depuis bien longtemps, si l’on en juge à l’épaisseur des couches sous lesquelles ils se trouvait et à la pression qui l’y fixait.
Quand il fut dehors et débarrassé d’une partie du gravier qui s’y était attaché, M. l’abbé Martin reconnut le premier que c’était un crâne humain, et que ce que les ouvriers prenaient pour des bouts de côtes étaient les extrémités de l’arcade sourcilière. La quantité de gravier, de sable et de petits cailloux dont une partie y tenait encore, expliquait la pesanteur qui nous avait frappés. On voyait à l’ancienneté, à la couleur des brisures roulées et arrondies sur les bords, que ce crâne avait été précipité là par les eaux, et qu’il devait y être depuis la formation du banc.
Encouragés par ce succès, nous continuâmes notre fouille et nous rencontrâmes bientôt un autre os, mais trop détérioré pour être reconnaissable. Nous avions l’espoir d’en trouver d’autres, quand, avertis qu’un éboulement menaçait, nous quittâmes la place.
Rentrés en ville, nous allâmes chez M. le docteur Dubois qui n’avait pu se rendre à la fouille. Il nous félicita de cette découverte, se réservant d’étudier à loisir ce crâne curieux par la dépression du front, et les autres morceaux trouvés avant notie arrivée. Il en sera fait mention dans la nomenclature qu’il doit vous présenter des os qu’il a recueillis dans les fouilles qu’il a opérées en avril et en mai dernier avec M. Boucher de Perthes.
Abbeville , 23 Juin 1864.
DERGNY.
Approuvé le rapport ci-dessus.
MARTIN, curé de Saint-Gilles.
Certifié conforme au registre.
Abbeville, le 25 Juin 1864.
LE SECRÉTAIRE
E. PRAROND
DU RAPPORT PRÉCÉDENT
Séance du 21 Juillet 1864.
M. le docteur Jules Dubois remet à la Société lé procès-verbal d’une l'ouille laite à Moulin-Quignon, le 9 juillet courant, par MM. Louis Trancart, maire de la commune de Laviers;
Pierre Sauvage, adjoint au maire d’Abbeville, membre de la Société d’Emulation de cette ville;
F. Marcotte, conservateur du musée d’Abbeville, membre de la Société d’Emulation et de l’Académie d’Amiens;
A. de Caïeu, avocat, membre de la Société d’Emulation et de la Société des Antiquaires de Picardie;
Jules Dubois, d. m. p., médecin de l’Hôtel-Dieu d’Abbeville, membre de plusieurs sociétés savantes.
Le samedi 9 juillet 1864, à deux heures de l’après-midi, MM. Louis Trancart et Jules Dubois se trouvaient à la carrière dite de Moulin-Quignon où rendez-vous avait été pris pour une exploration sérieuse et attentive.
Arrivés les premiers et ne voulant pas assumer sur eux seuls la responsabilité d’un commencement de travail, ils se bornèrent à étudier la tranche vive de la carrière, en commençant par le côté gauche. De ce côté, à 1 mètre 30 centimètres de la superficie, existe une couche de sable aigre gris, au milieu duquel sont englobés des silex roulés en général peu volumineux. Celte couche est très-dure et se laisse difficilement entamer par la pelle. La coupe du terrain était nette et trop uniforme partout pour qu’il fût possible d’admettre l’idée d’un remaniement, si limité qu’il fût. C’est dans ce banc qu’en une demi-heure, ils purent recueillir onze fragments de coquilles marines, dont la plupart appartenaient à la bucavde sourdon (cardium edulej. Trois d’entr’elles représentaient la spire d’une coquille univalve. Chacune de ces coquilles fut recueillie in situ , intimement unie au sable et presque toujours adhérente aux silex de la couche. M. Sauvage, survenu pendant ce temps, put encore retirer lui-même trois débris de coquilles.
Nous en étions là de nos recherches, lorsqu’arrivèrent MM. Marcotte et de Caïeu. Après que les deux nouveaux venus eurent
PIÈCES A L’APPUI
examiné nos coquilles et reconnu le banc de sable duquel nous venions de les retirer, nous commençâmes immédiatement l’examen des points de la carrière que nous voulions fouiller.
Tout d’abord, il fut constaté que deux points seuls étaient exploités : l’un à l’extrême droite, l’autre vers le milieu de la carrière; que ces deux points d’exploitation étaient séparés l’un de l’autre par un puits ou puisard très-reconnaissable à l’absence de cailloux roulés, à l’uniformité de composition de haut en bas; qu’un autre puisard limitait aussi à gauche l’excavation du centre de la carrière.
Nous rappellerons que l’exploitation se fait ici par tranches verticales : aussi, lors de notre arrivée, le fond des deux ateliers était-il encombré de débris et graviers tombés des couches supérieures et qui masquaient la nature vraie du terrain.
M. Marcotte, qui apportait dans notre exploration une incrédulité franchement avouée, se chargea de diriger la pioche des ouvriers. Il indiqua d’abord l’extrémité droite comme le point sur lequel devaient porter nos recherches. Il fallut faire déblayer le fond de cette cavité avant de pouvoir constater la présence de la craie sur laquelle repose directement la couche de sable jaune-brun.
Après nous être assurés que la paroi de la tranche était bien mise à nu, qu’elle était vierge de tout remaniement, les travaux commencèrent sous notre inspection directe. Le terrain se désagrégeait facilement sous la pioche, et il eût été bien difficile de faire tenir en place un silex déplacé. Les silex de cette couche sont généralement gros et peu roulés. Nous étions à 3 mètres de la superlicie du sol. — Ce ne fut qu’au bout d’un quart-d’heure environ de recherches que M. Marcotte put retirer du banc un fragment d’os entouré d’une gangue de même nature que le terrain ambiant et intimement adhérente. C’était un fragment de diaphyse d’os long, de 14 millimètres de largeur moyenne et de 8 centimètres de longueur. Ses extrémités, surtout l’extrémité diaphysaire, portent des traces manifestes d’un roulis plus ou moins prolongé. Son aspect, la configuration de ses deux faces, celle de ses bords, la façon dont s’élargit l’extrémité épiphysaire, sont autant de carac-
DU «APPORT PRÉCÉDENT
tères qui nous l'ont croire que nous venons de trouver une extrémité de radius humain. Cette désignation n’est laite toutefois que sous toutes réserves.
On reprit la fouille qui, pendant longtemps, fut infructueuse. M. Trancart put enfin signaler et ramasser un morceau d’os brisé par le milieu dans le sens de l’épaisseur, à bords mousses et usés par le frottement. 11 était long de 6 centimètres, large de 25 millimètres, et représentait un fragment de diaphyse d’un os long volumineux (humérus ou fémur), d’homme suivant toute apparence.
Quelques minutes après, le même observateur retirait encore du banc un autre fragment caractéristique : c’était une portion brisée de tibia humain, facilement reconnaissable à ses deux plans latéraux se rencontrant à angle aigu, et surtout à sa crête.
L’espoir de nouvelles découvertes nous retenait à cet endroit, mais au bout d’un instant, force nous fut de nous retirer : nous étions menacés d’un éboulemeut.
Il était quatre heures du soir; la durée totale de cette opération avait été de six quarts-d’ heure.
Nous nous sommes ensuite portés vers le second endroit de la carrière, alors exploité. Nous croyons devoir rappeler que ce second point est limité à droite et à gauche par un puits ou puisard, que le puits de droite l’isole du point que nous venions de fouiller. La distance entre les deux endroits explorés par nous était de II mètres.
Ici encore, il fallut faire déblayer le fond de l’excavation avant
de mettre à vif les parois de la carrière. Les mêmes précautions
furent prises pour s’assurer de l’homogénéité du banc et de l’absence de tout remaniement, ainsi que de la position relativement à la craie. Cette dernière était immédiatement subjacente comme au côté droit. Nous nous trouvions encore à la même profondeur, 3 mètres.
Toules ces circonstances furent bien établies par nous tous; mais en ce moment, M. Sauvage, appelé par ses fonctions municipales, fut obligé de nous quitter. Un quart-d’heure après son départ, M. Marcotte retirait Ici-même de la couche de sable jaune-
PIÈCES A L’APPUI
brun ferrugineux, un fragment de fémur humain de 13 centimètres de longueur, que la pioche venait d’ébranler. 11 est bien conservé ; la ligne âpre, sauf l’endroit où la pioche l’a touchée, est bien nette. A sa direction, à la manière dont elle s’élargit vers l’une des extrémités du fragment, il est permis d’affirmer que c’est une portion de fémur brisé au-dessus des condyles. Nous signalerons encore les bords mousses des cassures des deux extrémités.
Nous avons dit que la pioche avait touché cet os; l’encoche qu’elle avait déterminée laissait apercevoir une substance blanche, compacte, d’aspect analogue à la craie, et tranchant par cette teinte blanche sur la teinte générale jaunâtre de l’os. Cette même teinte jaunâtre est celle de tous les os que nous avons trouvés ; elle rappelle celle du terrain dans lequel ils étaient immergés. Sur tous nous trouvons des points éraillés qui présentent la même teinte blanche, le même aspect crétacé.
Il était alors quatre heures trente minutes. Après un résultat aussi probant, il était inutile de continuer des recherches devenues difficiles par la crainte d’un nouvel éboulement. Nous nous sommes décidés à quitter la carrière de Moulin-Quignon.
Coquilles et os furent emportés et conservés avec soin.
L’un des os. trouvés dans la carrière a été scié parallèlement à sa longueur. La trame osseuse est convertie en une substance blanche compacte, très-dure, mais en même temps très-fragile, et qu’on ne peut réellement comparer qu’à du tissu osseux infiltré de matière crétacée. Nous ferons observer que ce n’est qu’une comparaison, et que nous n’avons nullement l’intention de dire que les os trouvés par nous sont infiltrés de matière crayeuse.
Abbeville, le 10 Juillet 1864.