INTRODUCTION
L'idée de la médecine expérimentale remonte à la plus haute antiquité; elle dérive directement et nécessairement de la médecine d'observation. Constamment en face des plus redoutables problèmes qui intéressent la vie humaine, le médecin appelé à les résoudre dut sentir de bonne heure Tinsuffisance de l'observation commune, qui ne lui fournissait pas assez vite les moyens de pénétrer dans le secret des maladies. L'idée de les reproduire artificiellement, pour en étudier les origines et le développement, se présentait naturellement à l'esprit : l'application en fut tentée.
Les premiers essais de cette pathologie expérimentale furent nécessairement incomplets et presque stériles. La Lancereaux. 1
physiologie était mal connue et mal étudiée ; une base solide manquait donc à ces recherches, que l'esprit de système et des théories préconçues poussaient fatalement vers l'erreur. L'antiquité grecque, l'antiquité latine ne nous ont ainsi laissé que peu de résultats ; les expériences des anatomistes d'Alexandrie, celles de Galien, les vivisections des médecins des rois de Perse, les essais de poisons du roi Attale de Pergame, s'appliquent plutôt à la physiologie ou à la thérapeutique expérimentale qu'à la pathologie. Le moyen âge n'est guère plus fécond ; l'étude des poisons et des narcotiques, les expériences pour la-taille, furent faites dans un but qui doit nous rester étranger.
Au XVII® siècle s'ouvre réellement une ère féconde pour l'expérimentation appliquée à la pathologie aussi bien qu'à la thérapeutique. Les expérimentateurs sont nombreux, sagaces, ingénieux; les expériences se multiplient et se comptent par milliers; toute une branche nouvelle de la science est créée et se développe alors sous le nom de Transplantation des maladies [de transplantatione morhorurri). Ceux qui s'adonnent à cette culture pathologique ne sont pas les moins illustres de leur temps, et leurs observations sont souvent pleines de finesse et de jugement; ils constatent déjà la variété des efiPets obtenus dans des conditions en apparence identiques, l'incertitude de quelques-uns, et entrevoient une partie des problèmes réservés à l'avenir.
Le point de départ de ces recherches se retrouve dans la pathologie même : divers observateurs avaient cru remarquer, en faisant des autopsies, des gaz accuuiulés dans les vaisseaux,, le cœur et le cerveau, ils les avaient signalés comme la cause probable de la mort des sujets; c'était une opinion à vérifier. De là les injections dans les
veines et toute cette Chirurgia infusoria qui fit alors tant de bruit en Allemagne et en France.
Dés 1642, G. Vahrendorf produit l'ivresse chez les chiens en leur injectant du vin dans les veines. — Vers 1660, un astronome et architecte, Christophe Wren (1), propose ks injections médicamenteuses dans les vaisseaux des chiens, injections que Boyle exécute ; avec le suc d'opium , il plonge les chiens dans le sommeil et le narcotisme; par des injections de sulfure jaune d'antimoine, il amène des vomissements. Ces expériences de Wren sont répétées par Timothée Clarke, qui y ajoute l'ablation de la rate chez les animaux et chez l'homme.
J. D. Maior (2) rivalise avec Clarke, à qui même il conteste la priorité de ses procédés et de ses expérimentations. Dans sa Chirurgia infusoria, publiée en 1667, il revient longuement sur ce sujet, et traite avec assez de critique des effets produits par l'injection des liquides médicamenteux dans les veines.
Richard Lower (3) comprit en grande partie les services que la pathologie pouvait tirer des expériences sur les animaux. Après avoir décrit avec détail le procédé qu'il avait employé pour lier la veine cave inférieure dans la poitrine, il ajoute : « A peine cette opération estelle achevée, que le chien commence à languir et meurt peu d'heures après. Quand on en fait la dissection, on voit flotter dans le bas- ventre une aussi grande quantité de sérosité que s'il avait été longtemps travaillé d'une espèce d'hydropisie nommée ûrsczVe... » Et ailleurs, après
(1) Philosopliical Transactions, n. 7.
(-2) Deliciae Hibernse. Kiel, 1669.
1^3) Philosophical Transactions, n. -28, et dans Birch, 1666, tome II, p. 203, 207.
avoir lié les veines jugulaires d'un chien avec un ûl, il consigne qu'il a observé que toutes les parties situées au-dessus de la ligature s'étaient merveilleusement enflées et imprégnées d'une sérosité claire et limpide. D'où sa conclusion fort judicieuse : « Je laisse à juger aux autres combien toutes ces choses peuvent servir à découvrir les causes de l'hydropisie, ascite, anasarque, etc. »
J. Sigismond Elsholz (i) tente des injections dans le système artériel , dont il signale les effets ; il reproduit à son tour le narcotisme par l'extrait d'opium, obtient des effets purgatifs et vomitifs par des injections de médicaments appropriés.
Ettmuller (2) expérimente avec l'esprit de soufre , qui ne lui parait pas amener la coagulation du sang, et avec l'huile de tartre^ dont il signale l'action fluidifiante.
J.-J. Harder (3), dans son recueil d'observations connu sous le nom d'Apia?num, en donne pour nous de trèsintéressantes : devançant Fontana, il avait surtout étudié les eflets des poisons sur les animaux, l'aconit et l'extrait de tabac sur la cigogne, ce même extrait huileux de tabac sur les serpents ; il note le vertige produit chez les poules par le charbon, la décomposition du sang par le venin de la vipère, l'inflammation de Testomac et des intestins par les préparations de ciguë.
Redi, dans sa lettre à Stenon (4), dit avoir fait périr deux chiens, un lièvre, un mouton et deux renards par l'injection de l'air dans le système veineux.
(1) Chymiatria nova. Colon, 1667, in-8.
(2) Gtiirurgia infusoria. Lips., 1668, in-4. (3)Apiarium, etc. Basil., 1687, in-4.
(4) Morgagni, I, v, 21.
R. Boyle (1) expérimente la section du nerf phrénique, fait mourir des animaux dans un air factice, multiplie les observations sur lesquelles il adresse à Richard Lower des lettres pleines de sens et de jugement.
Parlerons-nous d'Edmond King, qui expérimente sur les veaux et les brebis ;
De Fracassatus, qui signale la coagulation du sang dans les vaisseaux, réalisée par des injections acides ;
D'Antoine de Pleide (2), de R. J. Camerarius (o), de Bohnius (4), de W. Courlen, de J.-C. Braunner, de G. Drelincourt, de Francus, de Herm. Grube et de tant d'autres dont les noms mériteraient au moins une mention ?
A la fin de cette période, Baglivi(?)), esprit original s'il en fut, donne par ses travaux une nouvelle impulsion à la pathologie expérimentale. 11 tente de susciter les diverses espèces de fièvres pour arriver, dit-il, à une connais^ sance plus certaine et plus claire de la véritable cause de ces fièvres. Pendant deux ans, il expérimente sur les chiens suivant sa méthode nouvelle; il injecte dans leurs veines des liqueurs de tout genre, spiritueuses , aromatiques , acres , acides et autres ; il en mêle à leurs aliments jusqu'à l'apparition de la fièvre. Le symptôme produit, il observe son intensité, note les autres phénomènes concomitants, l'inappétence, l'abattement, la sécheresse, le tremblement et tous les autres épisodes
(1) Dans Birch, I, p. 509. — Birch, II, 1G66. — Philos. Trans. n. 22.
(2) GenturiaObs. med.,1683, obs. 90.
^3) Ephem. Nat. curios, déc. 2, an. 5, 1686, obs. LUI.
(4) Circulus anat. phys. Lips., 1697.
(5) Opéra omnia medico-practica et anatomica. Lyon, 1710, in-4.
qui surviennent diversement, suivant la qualité des liqui des injectés.
Au xviii® siècle, le mouvement continue et s'étend : les esprits les plus éminents de cette époque le dirigent et le propagent ; c'est Boerhaave, ce sont ses deux illustres disciples Van Swieten etHaller, dont le nom seul rappelle à la mémoire de hautes conceptions, de grands travaux et une immortelle renommée. A leur suite, une phalange de chercheurs marche dans la même voie.
A. Deidier (1), qui essaie, à Montpellier, de reproduire les phénomènes de la peste avec la bile des pestiférés ; — Sprœgel (2), qui multiplie les essais de poison ; — puis les nombreux médecins inoculateurs de la petite vérole, dont la pratique est alors si passionnément vantée, si passionnément combattue; — Fontana (3), auteur de plus de six mille expériences sur le venin de la vipère et sur des poisons végétaux ; Portai (4), qui étudie le méphitisme, les contre-poisons, la rage, le rachitisme, etc., et bien d'autres que recommande le sérieux intérêt de leurs expériences, et qui mériteraient d'être signalés ici, si les limites de ce travail nous le permettaient.
(i) Deidier, Expériences sur la bile et les cadavres des pestiférés. Zurich, 17-22, in-4o.
(:2) Sproegel, Expérimenta circa varia venena. Gœtting. 1759.
(3) Fontana, Expériences sur les parties irritables etsensibles. 1757 (vol. III des Mémoires publiés par Haller).
— Traité sur le venin de la vipère, sur les graines américaines, sur le laurier-cerise et quelques autres poisons végétaux. Florence, 1781, in-4<», 2 vol.
(4) PoRTAL, Mémoires sur la nature et le traitement de plusieurs maladies, avec le précis des expériences sur les animaux vivants. Paris, 5 vol. in -8°, 1800.
— Observ. sur les effets des vapeurs méphitiques et de plusieurs poisons. Paris, 1787, in-8. *
Avec le xix® siècle, l'horizon s'agrandit encore ; la pathologie expérimentale recule son domaine et ses conquêtes. Elle reprend tous les procédés connus de l'observation scientifique, les modifie et les perfectionne ; elle appelle à son aide les instruments les plus délicats comme les plus puissants ; elle varie les expériences à l'infini, afin de projeter la lumière sur les points restés obscurs et inexplorés de la science. Les substances les plus variées sont injectées dans les vaisseaux et les tissus, virus, poisons, liqueurs, etc. — Les organes digestifs reçoivent des aliments et des produits plutôt pathogéniques que nutritifs. — Un air factice, des gaz choisis à dessein, des vapeurs diverses, sont introduits dans le système respiratoire; — ron réunit toutes les conditions anti -hygiéniques afin d'en contrôler le degré de causalité dans les maladies. Pour conduire à bonne fin ces expériences et en tirer tous les résultats possibles, les hommes les plus distingués et les plus ingénieux apportent leur concours.
Bichat (1), déjà si remarquable par ses travaux d'ana. tomie générale, ne néglige pas les recherches expérimentales. Autenrieth (2) s'impose la tâche de faire naître des maladies sur des animaux par des moyens artificiels, afin d'être à même d'étudier la marche de la nature et de pouvoir la surprendre pour ainsi dire survie fait au
(1) Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Paris, 1800. Anatomie générale appliquéeàla physiologie et à la médecine. Pa is, 1801.
(2) AuTENRJETH a fait publier une série de dissertations inaugurale?, dont un certain nombre sont un modèle de physiologie pathologique expérimentale : 1^ ûissert. exhibens expérimenta et observata de sanguine praeserlim venoso; Stuttg., 1792, in-4. 2» De sanandis forsan vesiculee felleae vulneribus. Tubing. 1803. 3» Expérimenta quœdam circa effectus hydrargyri in anima
milieu de ses opérations. Nysten (i), Legallois, Gaspard, Orfila (2), apportent des matériaux à l'étude expérimentale d'un certain nombre de maladies. Bouillaud(3), Cruveilhier (4), J. Guérin, Ghossat (5) marchent avec succès sur leurs traces.
Esprit original, mais exagéré, expérimentateur ingénieux, Magendie (6) en vientà nier les progrès de la médecine d'observation pour ne croire qu'en la médecine expérimentale, à laquelle il consacre toute sa vie. Ses nombreux travaux éclairent plusieurs points obscurs de pathologie. Jusqu'ici les maladies seules sont soumises au contrôle de l'expérimentation. Geoffroy Saint-Hilaire père (7)
viva. Tubing. 1808. 4o Expérimenta do effectu liquidorum quorumdam medicamentorum, ad vias aeriferas applicatorum in corpus animale. Tubing. 1816. •
(1) Nysten, Recherches de pathologie et de chimie patholog., pour faire suite à celles de Bichat sur la vie et la mort. Paris,
(2) Orfila, Traité de toxicologie, 4" édit., Paris, 1843.
(3) BouiLLAUD, Recherches cliniques pour servir à l'histoire de la phlébite (Rev. méd., 1P,25, t. II).
(4) Cruveilhier, Article Phlébite du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. XII, p. 687. 1834.
(5) Chossat, Recherches expérimentales sur l'inanition. Paris,
(6) Magendie, Phénomènes physiques de la vie. Paris, 1842. (7j Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, t. II.
Dareste (Mémoires divers sur la production artificielle aes monstruosités (Comptes rendus de i'Acad. des sciences, 1865-68), suivant les traces de Geoffroy Saint-Hilaire, soumet à l'expérimentation l'embryon lui-môme, et cherche à créer des monstruosités artificielles chez les oiseaux, dans le but d'expliquer la formation de celles qui se développent spontanément chez l'homme. Entre les mains de cet ingénieux observateur, la tératologie passe de l'état de science de pure observation à l'état de science expérimentale. Il est démontré qu'une condition gé-
essaye de placer sous ce même contrôle l'étude des monstruosités, qui ne sont en réalité que des maladies de l'embryon; il engage ainsi la tératologie dans une voie nouvelle et quipromet d'être féconde. Flourens(l)etLonget (2), physiologistes remarquables, fournissent d'importantes données à la pathologie expérimentale que tend à créer, comme science définitive, un des savants les plus illustres de notre époque, le professeur Cl. Bernard (3). Non-seulement cet habile expérimentateur, en faisant connaître une des plus imporlantes fonctions du foie, a contribué à l'étude expérimentale de l'une des maladies les moins connues de la pathologie spontanée, mais, par ses expériences sur le système nerveux, il est venu éclairer d'un jour tout nouveau les côtés les plus obscurs de la physiologie pathologique. Aujourd'hui , il est le représentant le plus actif de la médecine expérimentale, qu'il
nérale de la formation de la plupart des anomalies, de celles du moins qui modifient profondément l'organisme, c'est qu'elles apparaissent de très- bonne heure, et dans cette période primitive de la vie où l'embryon est réduit à une matière homogène, où la forme générale du' corps et la forme spéciale de chaque organe s'ébauchent avant l'apparition des éléments histologiques définitifs. L'absence de certains types monstrueux dans certaines espèces est expliquée par la différence que ces espèces présentent dans leur évolution. Ainsi, l'absence de Tamnios semble préserver les poissons d'un grand nombre d'anomalies; l'absence de l'amnios et celle de la vésicule ombilicale semblent également donner aux batraciens une immunité plus remarquable encore.
(1) Flourens, Recherches expérimentales sur les propriétés du système nerveux. Paris, 1842.
(2) LoNGET, Anatomieet physiologie du système nerveux, Paris,
(3)Gl. Bernard, Introduction àl'étudedela méd. expérimentale. Paris, 1865. —Leçons de pathologie expérimentale. Paris, 1862.
fait progresser autant par ses idées philosophiques que par ses recherches personnelles. Enfin, Brown-Sequard, SchifF, Davaine, Philippaux, Yulpian, Chauveau et tant d'antres, que nous aurons l'occasion de citer fréquemment, apportent chaque jour à la pathologie expérimentale le fruit de travaux qui ne manquent pas de jeter une vive lumière sur la connaissance de la maladie spontanée.