PROPOSITIONS ET CONCLUSIONS
Cette revue, aussi complète que possibledans les conditions où nous sommes placé, aura au moins l'avantage de répondre à la question qui nous est posée, en nous permettant de nous appuyer sur des faits, et non sur des opinions plus ou moins préconçues et hasardées. Elle nous apprend, en effet, que, dans quelques circonstances, la maladie expérimentale ne diffère pas de la maladie spontanée : c'est lorsque l'on tient en main la cause productrice de cette dernière et que l'on connaît ses conditions de développement. Ainsi, en prenantles différents virus, l'expérimentateur peut reproduire à volonté, à son gré, pour ainsi dire, et cela sur un nombre d'espèces animales qui varie pour chaque espèce morbide, laplupartdesmaladiesvirulentes. Ce qui, dans ce cadre, distingue la maladie expérimentale, c'est la possibilité d'être modifiée dans sa symptomato- Jogie et dans sa gravité, ainsi que nous l'avons vu d'une part pour le vaccin, et d'autre part pour les maladies charbonneuses. Sauf cette différence et celle qui résulte de la spontanéité propre à chaque espèce animale et des conditions dans lesquelles se trouvent placés les individus en expérience, on peut dire que la maladie virulente expérimentale est identique à la maladie spontanée. Un semblable résultat nous est fourni par Tétude des maladies toxiques; nous savons qu'il n'y a pas de différence essentielle entre Uempoisonnement par l'alcool et le phosphore chez les animaux et chez l'homme, et tout porte à croire que, si les altérations particulières à certains empoisonnements professionnels n'ont pu êtrejusqu'ici reproduites expérimentalement, c'est qu'on ne s'est pas encore placé dans les conditions particulières des individus que leur pro-
fessicn expose à contracter ces altérations. Jusqu'ici, les résultats de l'expérimentation sont donc tout au moins semblables à ceux de l'observation clinique. Cette ressemblance se rencontre encore dans un grand nombre de cas où l'expérimentateur a pu reproduire des épisodes de maladie qui lui ont permis d'éclairer des points jusqueà restés obscurs. Ainsi les phénomènes emboliques ont pu être imités expérimentalement avec une fidélité parfaite. De la même façon, M. Vulpian et d'autres expérimentateurs, en agissant sur les nerfs,, ont déterminé des atrophies musculaires qui ne diffèrent pas sensiblement de celles que nous observons chaque jour chez l'homme. Nous n'en finirions pas s'il nous fallait énumérer tous les phénomènes expérimentaux qui sont la reproduction exacte des phénomènes naturels.
Pourtant, il ne faut pas s'y tromper : si l'expérimentation est toute puissante en présence du phénomène pathologique; si, d'un autre côté, le médecin aie pouvoir de produire artificiellement quelques maladies, nous sommes forcés de reconnaître que, dans un certain nombre de cas, la maladie expérimentale n'est plus l'exacte représentation de la maladie spontanée ; elle reproduit de celle-ci, plus ou moins fidèlement, quelque chose anatomiquement et quelque chose symptomatiquement ; mais ce que l'on reproduit n'est pas identique, comme lésion et comme symptôme, aux lésions et aux symptômes de la maladie naturelle. C'est principalement dans les maladies diathésiques et constitutionnelles que cette impuissance se manifeste. Du reste, comment en serait-il autrement dans l'ignorance où nous sommes de l'étiologie de ces maladies susceptibles de se transmettre en se modifiant par l'hérédité? Qui ne voit toutes les difficultés de l'expérimentation dans les cas de ce genre, où, au défaut de connaissance
de la cause, s'ajoute la difficulté de créer une condition spéciale, l'hérédité? Pourtant, est-ce à dire que toutes les maladies de ce genre, si invétérées qu'elles soient, ne seront jamais au pouvoir de l'expérimentateur? Nous avons déjà dit qu'une conclusion affirmative dans ce sens n'était pas admissible en présence des résultats obtenus par la pathologie expérimentale, et du reste, M. Brovvn-Sequard ne semble-t-il pas être parvenu à produire chez le cobaye une épilepsie expérimentale héréditaire?
Un expérimentateur raisonnable peut donc s'engager dans cette voie difficile, et il est permis de croire qu'un jour ou l'autre ses efforts seront suivis de succès. Qu'on ne vienne pas maintenant nous objecter que les maladies humaines ne peuvent être implantées sur les animaux ; certainement quelques espèces animales peuvent bien se montrer réfractaires aux maladies d'une autre espèce; c'est ainsi que M. Da vaine ne parait pas jusqu'ici être parvenu à transmettre le charbon aux oiseaux. Il est pourtant reconnu aujourd'hui que des animaux, comme le lapin, que longtemps on a cru rebelles 5 certains poisons, la belladone par exemple, subissent parfaitement l'action de cet agent lorsque celui -ci est placé dans des conditions d'absorption. Il est aussi prouvé que le crapaud n'est pas, comme on le pensait naguère^ entièrement indifférent à l'action de son propre venin ; c'est pourquoi il y a lieu de croire que la différence de réceptivité morbide entre les diverses espèces animales n'est peut-être pas aussi tranchée qu'on serait tenté de le supposer. Dans un avenir plus ou moins prochain, la connaissance nettement approfondie des propriétés physiologiques des systèmes organiques permettra sans doute de montrer que la différence d'aptitude morbide entre ces espèces se réduit à quelques différences de fonction. Déjà, dans un intéressant chapitre de Lancereaux. 9
ses leçons de pathologie expérimentale, M. Bernard essaye de rattacher à des conditions biologiques spéciales ce que dans le langage de l'École on désigne sous le nom d'idiosyncrasie. Il montre que des animaux de même espèce se ressemblent quelquefois si peu, qu'il est impossible de les soumettre aux mêmes expériences, exemple le chien de chasse et le chien de berger. D'un autre côté, il fait voir que des animaux d'espèce différente, comme les carnivores et les herbivores, peuvent être ramenés à des conditions de réceptivité morbide assez semblables lorsqu'on vient à changer leur alimentation, et qu'ainsi les aptitudes pathologiques sont le fruit ou de conditions physiologiques spéciales, ou de circonstances extérieures particulières qu'il n'est pas absolument impossible de modifier. Nous pensons qu'en tenant compte de toutes ces circonstances, on arrivera à expliquer comment certaines maladies, la phthisie pulmonaire, par exemple, se développent si facilement chez certaines classes animales (ruminants, solipèdes, rongeurs), tandis qu'elles se produisent difficilement, soit à l'état spontané, soit expérimentalement, dans d'autres classes, et notamment chez les carnivores, dont les conditions d'exercice et d'alimentation sont si différentes de celles des autres animaux. C'est là, croyons-nous, tout le secret de la difficulté que l'on éprouve à rendre ces animaux phthisiques. A côté de ces conditions, il y a encore lieu, dans l'étude de la maladie expérimentale, de tenir compte de Tâge du sujet, de la saison dans laquelle on opère, et du climat sous lequel on expérimente. Les physiologistes et les médecins ne l'ignorent pas ; aussi les plus habiles savent-ils noter tous ces détails, qui ne sont d'ailleurs pas sans importance au point de vue de la pathologie des maladies spontanées. La maladie expérimentale présente ainsi des variations en rapport avec l'âge, le sexe, l'exercice musculaire, les conditions de mi-
lieu et d'alimentation des individus sur lesquels elle est produite; mais en cela elle ne diffère pas de la maladie spontanée. Après ces considérations, les objections que Ton fait à la pathologie expérimentale tombent nécessairement^ et l'on peut avancer, pour ainsi dire, que l'animal en expérimentation devient le réactif du pathologiste. L'expérimentateur fait, en quelque sorte, la synthèse de l'état morbide décomposé par le travail analytique du clinicien, synthèse qui devient facile, lorsque Fanalyse exacte des phénomènes pathologiques a pu faire connaître leur enchaînement et leur subordination. Aussi croyons-nous pouvoir résumer le travail qui précède par les propositions suivantes :
Les maladies dont la cause est saisissable ou dont les conditions étiologiqiies de développement sont parfaitement connues , peuvent être provoquées expérimentalement chez des individus de même espèce ou d'espèce différente : elles sont identiques aux maladies naturelles ou spontanées.
La maladie expérimentale ne reproduit pas seulement la maladie spontanée ; elle permet encore d'en mieux connaître les différents modes d'évolution par la possibilité où se trouve l'observateur d'en diriger à volonté les principaux actes.
Les maladies qu'il n'a pas encore été possible de reproduire expérimentalement ont quelquefois été imitées dans quelques-uns de leurs principaux épisodes. Une connaissance plus approfondie de l'étiologie de ces maladies les rendra forcément plus accessibles à l'expérimentateur.
En somme , après cet examen comparatif entre l'expérimentation et l'observation passive, ma conclusion est que la science médicale ne sera entièrement faite qu'autant que l'expérimentation pourra reproduire à volonté les phénomènes de l'observation.