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CHAPITRE II

Des phénomènes morbides produits expérimentalement, comparés aux mêmes phénomènes développés spontanément.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que, s'il était difficile ou impossible de créer les états morbides généraux sous nnfluence desquels se développent les déterminations locales des maladies , par contre il était facile de faire naître artificiellement des phénomènes pathologiques plus ou moins semblables à ceux qui surviennent spontanément; «Les principaux signes des aiTections de l'appareil respiratoire, la toux, la dyspnée, l'abondance de la sécrétion bronchique , peuvent , dit M. Cl. Bernard (1) , être déterminés à volonté par une action dirigée sur le pneumogastrique ou certains autres nerfs. Le physiologiste peut agir sur l'appareil de la digestion comme sur les organes respiratoires. En opérant sur le plexus solaire ou ses branches afférentes , ajoute-t-il, nous pouvons provoquer la diarrhée ou la dysenterie (2) , ainsi que les altérations anatomiques qui en sont le cortège habituel ; on peut même donner naissance à une péritonite aiguë avec toutes ses conséquences. En effet, l'autopsie de l'animal fait constater la présence du pus et des fausses membranes dans la cavité péritonéale. La fièvre elle-même, ce symptôme essentiellement médical , est aussi provoquée par

(1) Cl, Bernard, Leçons de pathol. expérim., p. 13 et 14. Paris,

(2) Comparez Budge, Physiol.Untersuchungen ûber die Fonctionen des Plexus casliacus, in Nova Acta Acad. Leop. Garol., t. XXVII.

une simple irritation mécanique du système nerveux, d Ajoutons qu'un grand nombre d'autres causes peuvent lui donner naissance. En somme, les phénomènes pathologiques qu'il est possible de produire expérimentalement sont extrêmement nombreux, et ne pouvant les indiquer tous , nous nous contenterons de faire un examen rapide des principaux , de ceux qui , par leur fréquence et leur complexité, intéressent plus particulièrement le médecin. Nous les diviserons en deux groupes, suivant qu'ils se rapportent d une façon plus spéciale à raltération des liquides ou à celle des solides.

§ f» — Altérations des liquides.

Parmi les nombreuses altérations des liquides de l'économie, celles du sang ont la plus grande importance. Liquide des plus complexes , le sang peut diminuer ou augmenter de quantité , et présenter des altérations diverses qui se distinguent par leur localisation plus spéciale sur l'un ou l'autre des éléments qui le constituent. Outre l'anémie générale que produit une hémorrhagie plus ou moins abondante, il est possible de créer, avec toutes leurs conséquences, des anémies locales dans plusieurs organes, tantôt en agissant sur les vaisseaux , ainsi que l'ont fait Kussmaul et Tenner (d), tantôt en s'adressant au système nerveux^ comme il résulte des excitations produites sur les nerfs sympathiques. De même, par son action directe sur l'un ou l'autre de ces systèmes, l'expérimentateur parvient à développer des congestions (2) et des stases sanguines (3),

(l) Kussmaul et Tenner, Urspriing und Wcsen der falls. Zuckung. Francfort, 1857, p. 52.

(-2) Voyez Cl. Bernard, Recherches expérimentales sur les nerfs vasculaires et calorifiques du grand sympathique. Comptes rendus Acad. des se, août 'i86'2.

(3) Voyez plusloin Embolies.

et à reproduire assez exactement les phénomènes naturels. Par l'injection du sang, on arrive à créer une sorte de pléthore ; mais cette affection passagère est fort différente de la pléthore spontanée. M. Cl. Bernard, en injectant de l'eau dans les veines d'un chien du poids de 2,500 gr., a pu déterminer des accidents convulsifs chez cet animal, qui est mort après avoir reçu 1,120 gr. de liquide dans ses vaisseaux (1). La diminution de l'eau, comme son augmentation, peut être suivie de convulsions; mais, de plus, on voit quelquefois l'opacité du cristallin en être la conséquence. C'est là un point qui pourrait peut-être éclairer la production de cette lésion dans le diabète.

L'albumine contenue dans le sang peut être également augmentée ou diminuée par la volonté de l'expérimentateur. Elle est augmentée par l'introduction d'une grande quantité d'albumine dans l'économie, soit par les voies digestives, ainsi que l'ont vu MM. Bernard et Bareswill et le professeur Gubler (2), soit par l'injection de cette substance dans les veines d'un animal , comme il résulte des expériences de M. Cl. Bernard et de M. Vulpian (3). Bans tous ces cas oii il ne s'agit que de l'albumine de l'œuf, on produit une albuminurie passagère , et l'albumine rendue , susceptible de modifier les reins qu'elle traverse , diffère de l'albumine qui se rencontre dans l'albuminurie spontanée. Celle-ci , lorsqu'elle se rattache à une altération du sang, peut être provoquée expérimentalement de différentes façons : 1** par des inje«'.tions aqueuses qui diluent le plasma-sanguin , ainsi que l'a montré Hermann; 2'' par une ahmentation

(1) Cl. Bernard, Leçons sur les liquides de rora:anisme, t. II, p. 33. Paris, 1859.

(2) Gubler, art. Albuminurie du Dictionnaire encvclopédique des sciences médicales, t. II, p. 447.

{^) VuLPiAN, Bulletin de la Soc. philomath. 1867, p. 160.

particulière qui, en diminuant certains sels du sang et notamment le chlorure de sodium, produit les mêmes effets de dilution sanguine ; '3^ par l'altération de l'albumine des hématies, comme l'ont fait Frerichs en injectant dans le sang une petite quantité de cholate de soude, et Vogel en faisant respirer à des animaux de l'hydrogène arsénié (1). D'autres circonstances expérimentales peuvent amener la production de l'albuminurie. Sans parler des nombreux poisons susceptibles de modifier tout à la fois le sang et le tissu des reins, et dont quelques-uns ont été indiqués plus haut , disons qu'il suffit de changer les conditions mécaniques de la circulation rénale pour donner naissance à ce phénomène.

L'augmentation de la pression du sang dans les vaisseaux , qu'elle soit produite par la ligature de la veine . rénale (G. Robinson), par l'injection d'une certaine quantité d'eau dans le sang (Kierulf) , par l'oblitération embolique de quelques-uns des vaisseaux artériels (Panum) , ou par une action nerveuse telle que la piqûre du quatrième ventricule {Cl. Bernard), est une condition de production de l'albuminurie sur laquelle M. le D' Jaccouda insisté avec beaucoup de soin ; aussi ne pouvons-nous mieux faire, pour tout ce qui concerne la production expérimentale et les conditions de développement spontané de cet important phénomène pathologique et des hydropisies qui en sont la suite, que de renvoyer a^i savant article qu'il a publié sur ce sujet , ainsi qu'à celui du professeur Gubler.

Urémie. — La suppression de l'excrétion urinaire donne lieu, chez l'homme et chez les animaux^ aux mêmes

(1) Consultez sur tous ces points Jaccoud, art. Albuminurie du Dict. de méd. et de chir. pratiques, 1. 1, p. 52G et suiv. Paris, 1864.

accidents. Si, par exemple, on lie, comme Ta fait M. Cl. Bernard (1), les deux artères rénales, on voit survenir, au bout de peu de jours, des vomissements et de la diarrhée, et bientôt l'animal succombe au milieu de phénomènes convulsifs ou comateux. On peut dire qu'il y a alors identité entre l'urémie expérimentale et l'urémie spontanée.

On a réussi à provoquer l'apparition d'accidents analogues à ceux que nous venons de signaler, en introduisant dans le sang certains éléments de l'urine ou certains principes que l'on peut considérer comme leurs dérivés. C'est ainsi que l'on a vu se produire chez les animaux des troubles graves de l'innervation après l'injection, soit de carbonate d'ammoniaque (Frerichs) (2), soit de créatinine (Péris) (3), soit de doses massives d'urée ^4); mais rien ne prouve que, dans ces diverses expériences, ces accidents aient reconnu la même cause prochaine que dans l'urémie ; rien n'autorise à les rapprocher de cet état morbide plutôt que les désordres provoqués par l'action de tout autre poison ; ce qui caractérise en effet l'intoxication urémique, c'est bien moins, comme le fait remarquer M. Jaccoud, l'ensemble des symptômes par lesquels elle se traduit, que sa cause, c'est-à-dire l'insuffisance de la dépuration urinaire, et du moment que cette dernière condition n'existe pas, on ne peut pas dire qu^il y ait urémie.

Nous n'admettons donc d'autre urémie expérimentale

(1) Cl. Bernard, Leçons de pathologie expérim. Paris, 1872.

(2) Frerichs, Die Brightische Nierenkrankheit und deren Behandlung. Braunschweig, 1851.

(3) Perls, m. Beobachtungen uber Wirkung des Kreatinens auf Kaninchen. (Berl. klin. Wochensch. 1868.)

(4) Gallois, Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 1857.

que celle que Ton produit en réduisant ouen supprimant ^'excrétion rénale ; nous avons vu qu'on pouvait l'assimiler entièrement à l'intoxication que l'on observe chez l'homme dans les mêmes circonstances.

Ictère. — Si l'on pratique, chez un animal, la ligature du canal cholédoque, comme Saunders (1), puis Tiedeman et GmeHn paraissent l'avoir fait les premiers, on peut, au bout d'un jour et demi environ, constater la présence dans le sang des matières colorantes de la bile; dès la fin du troisième jour, on voit apparaître la teinte jaunâtre des sclérotiques. Il n'y a aucune différence appréciable entre l'ictère ainsi produit et celui que Ton observe chez l'homme, dans les mêmes conditions; nous n'insisterons pas sur un parallèle qui ne saurait offrir d'intérêt.

Si la pathologie expérimentale est en mesure de reproduire tous les phénomènes de l'ictère par résorption, ij n'en est pas de même de l'ictère dit hématogène. Les expériences de Naunyn (2) ont ruiné la théorie d'après laquelle cet ictère reconnaîtrait pour cause la dissolution des globules et la transformation de l'hématine en bilifulvine ; cet auteur, en effet, a injecté plusieurs fois, sous la peau, en quantité notable, de l'hématine dissoute, et non-seulement il ne s'est pas produit d'ictère, mais, contrairement à ce qu'avait annoncé Kûhne, on n'a pas vu généralement apparaître, dans les urines, les matières colorantes de la bile : deux fois seulement on en a trouvé des traces.

Les nombreux efforts des expérimentateurs pour provo-

(1) Saunders, A Treatise on the structure, economy and diseases of Ihe liver.

(5) Naunyn , Beitraege zur Pathologie des Icterus. (Arch. fur path. Anat. und Physiol. '1868.)

quer chez les animaux les accidents de l'intoxication biliaire sont également restés presque entièrement infructueux. Cette proposition parait en contradiction avec les résultats obtenus par des observateurs dont l'autorité ne saurait être contestée. Yon Dusch, Leyden, Kûhne, ont vu survenir, chez des animaux auxquels ils avaient injecté, soit de la bile pure, soit les acides biliaires en solution concentrée, des accidents qu'ils ont cru pouvoir rapprocher du ceux de l'ictère grave. Il est une propriété que l'on ne saurait refuser à ces acides : ils ralentissent les battements du cœur ; mais vouloir aller plus loin et leur attribuer, soit la production des hémorrhagies, soit les troubles cérébro-spinaux que Fon observe dans l'intoxication biliaire, c'est tirer d'expériences susceptibles d'une autre interprétation une conclusion difficile à justifier. Il est vrai qu'après une injection de bile pure ou d'acides en solution concentrée, on peut voir se produire des hémorrhagies ; mais il n^est nullement certain qu'il s'agisse là d'une action spéciale des éléments de la bile, car Huppert (1) a vu les mêmes accidents apparaître chez des animaux auxquels ilavait injecté de la glycérine, et il a constaté que ce liquide paraissait n'agir que mécaniquement, en vertu de sa consistance Or, rien ne prouve qu'il n'en soit pas de même pour la bile ; on s'expliquerait ainsi comment, dans les nombreuses expériences de Frerichs, les hémorrhagies ne se sont produites qu'accidentellement et d'une façon toute passagère. M. Yulpian est arrivé au même résultat ; quand il a injecté de la bile filtrée, aucun accident n'est survenu.

Pour ce qui est des troubles cérébro-spinaux, trois

(1) Cité par Jaccoud, art. Bile du nouveau Dict. de méd. et do chir. pratiques.

Lancereaux. 1

auteurs seulement les ont observés dans leurs expériences sur Faction de la bile et des sels biliaires. Yon Dusch (i), après avoir injecté de la bile de bœuf filtrée dans les veines d'un chien, a vu la mort survenir presque instantanément au milieu de phénomènes tétaniques. Il a obtenu les mêmes résultats en injectant les acides de la bile dissous. Leydan (2) a également noté, parmi les phénomènes produits par l'action toxique des glycocholates et taurocholates de soude, des crampes et des trémulations musculaires ; enfin, Albers (3) a vu se produire chez les grenouilles, dans des expériences analogues, les mêmes accidents.

A ces faits nous opposerons encore les résultats obtenus par Frerichs : jamais cet auteur n'a vu la bile ni les sels biliaires, qu'il considère comme à peu près inoffensifs^ provoquer de semblables accidents ; pour lui, les expérimentateurs qui les ont observés doivent les rapporter plutôt à un vice dans la conduite de l'opération qu'à une influence toxique ; il suffit, en effet, que le liquide injecté renferme des particules solides ou qu'il soit d'une consistance sirupeuse, pour qu'il se produise des troubles de la circulation qui enlèvent toute valeur aux expériences.

Récemment, enfin, M. Pages (4) a cherché, dans le but de vérifier la théorie de M. FJint, à reproduire les acci-

(1) Von Dusch. Untersuchungen und Expérimente als Beitrag zur Palhogenese des Icterus..., etc., Leipzig. 1854.

('2)Leyden Beitrœge :::ur Pathologie des Icterus. Berlin, 1866.

(3) Albers, Ueber die Wirkung der Glycocholsœure auf die Muskel undNerven Thaligkeit, (Archiv, f. path. Anat. und Physiol. 1^6'2), cité par Jaccoud.

(4) Pages. De la cholestérine et de son accumulation dans l'économie. Thèse de Strasbourg, 1869.

dents de rintoxication biliaire en injectant dans les veines d'an chien une solution de cholestérine ; le résultat a été absolument négatif.

En résumé, c'est à tort que l'on a assimilé les accidents produits par l'injection de la bile ou de ses éléments constituants à ceux de l'intoxication biliaire ; il n^y a qu'une ressemblance grossière entre ces deux ordres de phénomènes, « ce n'est point dans la bile, dit M. Vulpian (1), qu'il faut chercher la cause des accidents de l'ictère grave. »

Embolies. — De tous les phénomènes morbides spontanés qu'on a tenté de reproduire expérimentalement sur les animaux, il n'en est point pour lesquels on ait réussi d'une façon plus complète que pour l'embolie. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire des oblitérations artérielles ; tout le monde sait quelle place importante la doctrine de l'embolie a prise dans la pathologie, depuis les travaux de Yirchow (2). Rappelons seulement que les obstructions artérielles par thrombose ou embolie peuvent occuper,

(i) Cours inédit de la Faculté.

(2) ViRCHOw, Archiv fur pathol. Anatom. und Physiol. 1847. CoHN, Klinik der embolisch. Gefsesskrankheit. Berlin, 1860. Panum, Experimentelle Untersuchungen zur Physiologie und Pathologie der Embolie, Transfusion, etc. Berlin, 1864. Et Virchow's, Archiv. t. XXVII-XXIV.

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