De la manie
Quel changement s'est-11 opéré dans cet homme qui , hier, ce matin, tout-à-l'heure, hvré aux pkis profondes méditations, soumettait à ses calculs les lois qui réo-issent l'univers; qui, dans ses vastes conceptions, balançait les destinées des empires; qui, par de sages combinaisons, ouvrait à sa patrie de nouvelles sources de prospérité; qui, par son génie, enrichissait les arts de tant de chefs-d'œuvre; qui, dans la générosité de ses sentimens, ne rêvait que le bonheur de ses sembla])le3? Tout-à-coup méconnaissant tout ce qui l'entoure, s'ignorant lui-même, ce même homme ne vit plus que dans le chaos. Ses propos désordonnés et menaçans trahissent le trouble de sa raison ; ses actions sont malfaisantes; il veut tout bouleverser, tout détruire; il est en état de guerre avec tout le monde; il hait tout ce qu'il aimait. C'est le génie du mal qui se plaît au sein de la confusion, du désordre, de l'effroi qu'il répand autour de lui. Cette femme, l'image de la candeur et de la vertu, aussi douce que modeste, dont la bouche ne s'ouvrait que pour dire des paroles douces et gêné-
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rcuses, qui était bonne fille, bonne épouse, bonne a perdu tout-à-coup la raison. Sa timidité s'est
mère
changée en audace; sa douceur en férocité; elle ne profère que des injures, des obscénités et dos blasphèmes; elle ne respecte plus ni les lois de la décence, ni celles de rhumanité; sa nudité brave tous les regards, et dans son aveugle délire , elle menace son père, frappe son époux, égorge ses enfans, si la guérison ou la mort ne mettent un terme à tant d'excès. A un état aussi déplorable , mais indice positif de la vie , si le malade ne guérit pas, succède le calme, mille fois plus affligeant encore; le maniaque tombe dans une apathique insouciance; il n'a plus de contention d'esprit, il n'est plus menaçant ; il a perdu tous ses souvenirs; tout est venu se confondre et disparaître dans la démence, vrai tombeau de la raison humaine; ce malheureux devient un objet de pitié et de dégoût pour ses semblables , qui, dans cet étal déplorable , ne reconnaissent plus l'homme parce qu'ils n'aperçoivent plus en lui la raison; il traîne stupidement un reste de vie matérielle, sans pensées, sans désirs comme sans regrets, s'enfoncant peu-à-peu dans la mort.
La manie est une affection cérébrale, chronique, ordinairement sans fièvre, caractérisée par la perturbalion et l'exaltation de la sensibilité de l'intelligence el de la volonté. Je dis ordinairement sans fièvre, parce qu'au début, quelquefois dans le cours de la manie, on observe des symptômes fébriles qui peuvent en imposer, et qui rendent difficile le diagnostic.
La face des maniaques est colorée, vultueusc, ou
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pâle : elle est crispée, les cheVeuxsont hérissés, les yeux sont injectés brillans et hagards; ces malades fuient la lumière et ont horreur de certaine couleur; ils ont des bourdonnemens et des tintemens d'oreilles ; les oreilles sont quelquefois très rouges : le plus léger bruit les excite. Les monomaniaques ont de la céphalalgie, de la chaleur dans l'intérieur du crâne ; ils ont de l'anorexie, ou un appétit vorace. Consumés par une chaleur interne, iis sont tourmentés par une soif ardente pour les boissons froides ; ils ont des ardeurs d'entrailles de la constipation, de l'insomnie; s'ils dorment, des rêves effrayaus troublent leur sommeil ou ils sont réveillés en sursaut.
Les maniaques sont remarquables par les fausses sensations, par les illusions et les hallucinations, par la vicieuse association de leurs idées, se reproduisant sans liaison entre elles avec une rapidité extrême, ils sont remarquables par les erreurs de leur jugement, par la perturbation de leurs affections et enfin par l'emportement de leur volonté. Ces malades ont une très grande excitation nerveuse, leur délire est général, toutes les facultés de l'entendement sont exaltées et bouleversées, tout ce qui fait sur eux impression au physique comme au moral, même les vains produits de leur imagination, les excite et devient le sujet du délire.
La manie ne saurait être confondue avec la lypémanie (mélancolie avec déUre), niaveclamonomaniç. Dans celle-ci, le délire triste ou gai, concentré ou expansif, est partiel ou circonscrit dans un petit nombre d'idées et d'affections. Dans la lypémanie et la monomanie, les
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symptômes sont Tex pression du désordic des affections; tandis que dans la manie, les phénomènes sont les rcsulrals du bouleversement de tous les élémens de l'intellioonce. Dans la manie, la multiplicité, la rapidité, rincohéiTncc des idées, le défaut d'attention exaltent les passions du maniaque, égarent son jugement, corrompent ses désirs, et le poussent à des déterminations plus ou moins bizarres, plus ou moins insolites, plus ou moins violentes. Le désordre de rintclligence provoque les excès du maniaque, comme la conséquence immédiate de ce désordre. Dans la lypémanie, au contraire, la source du mal est dans les passions ; les sensations , les idées, les désirs, les déterminations du monomaniaque sont sous l'influence d'une passion dominante qu''il3Sorbe toute la faculté pensante. Si le délire maniaque a quelque analogie avec les écarts, le génie, le délire lypémaniaque offre tous les traits de la passion dan. l'état physiologique. Cette influence de l'intelligence sur les passions n'est-elle pas une vérité incontestable. Avant de désirer, il faut connaître. Celle des passions sur l'entendement est une aulre vérité tout aussi évidente que la précédente. Qui oserait nier cette influence réciproque de rintelhgence sur les passions, et des passioas sur l'intelligence!
Tous les auteurs , particulièrement les anciens, donnent le nom de maniaque à tous les aliénés qui sont entraînés par leur délire à quelque acte de violence ou de fureur; ce qui foit cocfondre, même de nos jours, Ja manie avec la mélancolie; mais la fureur, c'est h colèn; de riiomme en délire. La fureur éclate dans tontes
les aliénatioas meatales, môme dans l'idiotie, lorsque ridiot est violemmeat contrarié. Elle se manifeste souvent d'une manière atroce, dans la lypëmanie et la mouomaaie. Voye:z, tome i, pag, oaS.
Le professeur Heinroth qui a enrichi de notes très intéressantes la traduction allemande de mes principaux mémoires sur la folie, par le docteur Hille *, me blâme de ne considérer la fureur que comme un symptôme; il veut que la fureur soit un signe pathognomonique de la manie, parce que, dit cet auteur, la fureur est constante et durable dans la maiiie , et que la manie sans la fureur est une contradiction. Le docteur Prichard ^ partage l'opinion du célèbre professeur de Dautzick. Sans doute les maniaques, à cause de leur excessive susceptibilité , sont très irritables dans un état imminent de fureur; mais ils ne sont pas toujours furieux.
Dans la démence , il y a affaiblissement de toutes les acuités, le délire, les affections, les actions décèlent la faiblesse des organes , ce qui distingue la manie de la démence; jamais on n'a pris un idiot pour un maniaque; chez l'idiot les facultés n'ont jamais existé, ou n'ont jamais été suffisamment développées.
Les détails dans lesqueb nous sommes entrés, dans l'article Folie ^ nous permettent d'abréger ce que nous avons à dire sur les causes , les symptômes, la marche , la terminaison et le traitement de la manie.
* Pathologie iincl thérapie cier scelenstœmngcny I.eipsig, 1827, m- 8. ^ Trtatise on insanitj and other disorders afftcting the mind, I.ondofl f i82â, eot.
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Quelles sont les causes les plus spe'ciales de la manie? Relativement aux saisons, il est évident que la manie doit éclater, au printemps, et pendant les chaleurs de rété; aussi, dans les relevés des maniaques entrés pendant quatre ans dans Thospice de la Salpêlrière, depuis le mois de mars jusqu'au mois d'août inclusivement, je trouve que, non-seulement les admissions sont plus nombreuses, mais aussi que les admissions des maniaques le sont davantage, comparativement à celles des autres espèces d'aliénations mentales. Les admissions des maniaques dans mon établissement sont plus que doublées pendant les mêmes six mois de l'année , comparativement aux admissions des six autres mois ; et pendant le semestre de printemps et d'été, les mois de juin, de juillet et d'août sont les mois pendant lesquels la manie éclate plus fréquemment. Cette influence de la température élevée de l'almosphtTe sur la production de la manie se fait également sentir dans les pays chauds, où la manie est plus fréquente que dans les climats tempérés et froids. Cette influence de la chaleur modifie la marche de la maladie ; les ardeurs de l'été l'exaspèrent ordinairement; les maniaques sont plus agités, plus irritables, plus disposés à la fureur, et cet état se prolonge long-iemps, tandis que le froid vif et sec les agite d'abord , mais les calme bientôt.
lAAge de la vie où les forces ont le plus d'énergie, où certaines passions maîtrisent l'homme avec le plus d'empire, où les facultés intellectuelles s'exercent avec le plus d'activité; cet âge, dis-je, doit être celui de la manie : les prestiges de l'imagination , les séductions de lamour se
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réunissent pour rendre la manie plus fréquente dans la jeunesse. Le tableau des âges nous montre le nombre des manies beaucoup plus considérable de vingt à vingt-cinq ans, et surtout de vingt-cinq à trente ans; il y a une proportion croissante de quinze à trente ans, tandis que la proportion est décroissante de trente à soixante ans et au-delà. Il n'en est pas de même du relevé général des âges publié pag. 3 , t. i*^ Lé nombre absolu des aliénés augmente bien depuis l'âge de quinze jusqu'à trente, il décroît bien depuis trente jusqu'à la fin de la vie; mais à l'âge de cinquante ans les folies sont un peu plus nombreuses. En comparant le tableau des âges de la démence, la différence est plus remarquable encore; en effet, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à quarante^ le nombre des individus en démence est la moitié plus faible que depuis l'âge de quarante à quatre-vingts ans. Il y a beaucoup de démences passé l'âge de cinquante et soixante ans, tandis qu'on ne trouve presque plus de manies. Si la manie éclate passé soixante ans; elle ne se manifeste que chez des individus forts , robustes et bien conservés ; si elle n'a point alors une marche très aiguë et une terminaison promple , elle ne tarde pas à dégénérer en démence, ou à se compliquer de paralysie.