ET DU CANCER
Nous venons de voir que, clans certains cas, il est possible de percevoir, soit cliniquement, soit anatomiquement le passage d'une des formes de mastite chronique à la tumeur maligne. Dans notre observation, on peut suivre avec une netteté parfaite, toutes les étapes du processus, qui de la mastite chronique conduit au carcinome, en passant par l’adénome et Tépithéliome typique. A considérer ainsi les choses, il semble tout naturel de penser qu’une même cause se retrouve à l’origine de tous ces processus, et Ton se trouve ainsi amené à discuter la question si controversée de l’origine infectieuse du cancer. Certes, nous sommes loin d’avoir la prétention d’essayer de la trancher, car il faudrait pour cela une expérience de la clinique et du laboratoire que nous sommes loin de posséder ; mais nous serions trop heureux si nous pouvions arriver à fournir un fait démonstratif en faveur de cette théorie.
Toujours en nous appuyant sur les faits, il nous semble qu’il est possible, en procédant en quelque sorte par étapes successives, d’approcher de la solution du problème. En effet, déjà les relations pathogéniques de la mastite chronique et de
l’adéno-fibrome, c’est-à-dire des tumeurs bénignes du sein, sont admises par bon nombre d’auteurs. C’était l’opinion de Virchow, c’était, l’opinion de Kœnig. Elle a été reprise par Delbet, qui s'appuie pour la soutenir sur de nombreux examens anatomiques, montrant la similitude des réactions organiques dans les deux cas, et dans les deux cas aussi la présence de staphylocoque blanc dans les canaux galactophores. En effet, si l'on admet avec la plupart des auteurs que la maladie kystique de Reclus et la maladie noueuse de Tillaux et Pliocas ne sont autre chose que des variétés extrêmes de mastite chronique diffuse, il paraît difficile de ne point admettre que l’adéno-fibrome ou l'adénome sont autre chose que des mastites chroniques partielles. Quelle différence établira-t-on, autre qu'une différence de volume, entre le petit grain fibreux de la maladie noueuse et l'adéno-fibrome, entre le petit kyste de la maladie de Reclus et les kystes si fréquents dans les adénomes ? N’y a-t-il pas dans les deux cas le même processus de réaction à prédominance fibreuse ou à prédominance épithéliale, contre un agent infectieux que l'on re-
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trouve dans les deux cas.
Mais, nous dira-t-on, il n’en est plus de même si l'on veut aller plus loin, et il est impossible de démontrer de façon indiscutable l’origine infectieuse du cancer. D’accord, tant que les recherches contemporaines ne sont pas plus démonstratives, mais au moins nous accordera-t-on que toutes les apparences semblent plaider \dan s ce sens : contagiosité, inoculation du cancer indiscutables et trop souvent prouvées, suppuration des cancers fermés, réaction fibreuse d’intensité variable autour de certaines formes. N'en disait-on pas autant de la tuberculose avant la découverte du bacille de Koch ?
Et tout ce que nous savons sur les défenses de f organisme ne montre-t-il pas la pauvreté réelle de leurs processus, qui
se réduisent en somme à un très petit nombre ? Pourquoi ne
pas admettre que la lutte des épithéliums et du tissu conjonctif ne s’arrête pas à la périphérie de l’acinus, et si l'on admet! que l’épithélium proliféré peut faire de l’adénome, tumeur bénigne, sous l’influence d’un agent infectieux, pourquoi, sii l’action de cet agent se prolonge, devient plus énergique, pour une raison quelconque, la prolifération épithéliale ne deviendrait-elle pas plus intense, tellement intense et rapide parfois, qu’elle ne laisse aucune place à la réaction conjonctive, et se produit avec une foudroyante rapidité (mastitis carcino m.atosa gravidarum et lactantium) (Klotz).
Tout cela, nous objectera-t-on, sont des vues de 1 esprit, et la preuve scientifique est loin d’être faite, de l’origine infectieuse du cancer. Encore une fois, nous sommes loin d’une pareille prétention, mais il nous semble qu’il est possible de prévoir le moment où elle pourra être faite d’une façon cer-i taine, lorsque des données bactériologiques précises, qui manquent encore, seront venues se superposer à des données ami-1 tomiques aussi nettes que celles que- nous apportons au débu de ce travail.
Observation II
Phocas (de Lille). — Congrès français de chirurgie, 1901, p. 470.
Une clame de 40 ans ressent, depuis quelques mois, des douleurs du côté du sein gauche.
Celui-ci présente les apparences d’une maladie noueuse de la mamelle. Il est bosselé, irrégulier, avec des nodosités superficielles et nombreuses, sans qu'il existe cependant une tumeur principale plus apparente. Les ganglions sont à peine engorgés.
Les douleurs sont vives et surtout spontanées.
Je fais le diagnostic de mastite et déconseille l’opération.
Devant l’insistance de mon confrère et le désir formel de la malade, je me résigne cependant à opérer.
J’enlève la glande en totalité, toute la glande paraissant intéressée.
Du côté opposé, sein droit, il existait des nodosités de même nature, mais plus limitées et pas douloureuses.
Opération. • — Ablation complète de la mamelle gauche, sans toucher à l'aisselle ni à la mamelle du côté droit. Mon diagnostic ne me permettait pas de faire le curage de l’aisi selle.
Suites opératoires excellentes. Réunion immédiate.
La pièce, dès qu’elle fut enlevée, fut sectionnée, et l’examen macroscopique parut confirmer en tous points mon diagnostic.
Nulle part nous ne pûmes découvrir une tumeur proprement dite. Partout la glande paraissait enfouie dans une gangue fibreuse, qui, plus abondante par places, donnait la sensation de nodosités.
L’examen microscopique est fait par M. le docteur Carrière, qui remet la note suivante. #
La presque totalité des tissus examinés est constituée par du tissu fibreux adulte renfermant des fibres élastiques. Leséléments qui le constituent sont des cellules conjonctives, . ondulées, minces et filiformes, à noyaux apparents.
Au milieu de ce tissu fibreux, on trouve quelques lymphatiques remplis de leucocytes et des vaisseaux dont la structure est normale.
On y trouve des lobules de la glande mammaire. Ceux-ci ont leurs dimensions normales. Les acini glandulaires ont leur épithélium normal. Tout autour d’eux, il existe une réaction; irritative formée de leucocytes extravasés et surtout de la prolifération des cellules fixes.
Il semble y avoir une prolifération des acini glandulaires, mais ceux-ci conservent toujours leur structure.
Les canaux galactophores sont normaux.
En somme, il s'agit d’une tumeur bénigne.
Au bout de quatre mois, une nouvelle tumeur apparaît air niveau de faisselle ; la malade souffre et maigrit.
Je constatai une tuméfaction molle située dans faisselle,,, développée manifestement aux dépens des ganglions et envahissant la région antérieure du creux axillaire.
Fort de l’examen microscopique et de toute f évolution, je me refusais encore à croire à un cancer, me demandant s’il ne s’agissait pas d’une mammite tuberculeuse. Cependant, la tumeur augmentant à vue d’œil, il fallut reconnaître l’absolue nécessité d'une nouvelle intervention.
On enlève aussi complètement que possible cette masse ganglionnaire, qui, dans l’aisselle, adhérait aux vaisseaux. Ces ganglions, mous, noirâtres, furent soumis à un nouvel examen microscopique de M. le docteur Carrière, qui remet la note
suivante :
Les ganglions sont constitués par une capsule fibro-conjonctive normale et par des sinus. Ces derniers sont bourrés de leucocytes, présentant les caractères normaux des basophiles. Les follicules sont au contraire distendus par des éléments anormaux. Ce sont des cellules épithéliales cylindriques assez volumineuses et présentant des figures de karyokvnèse. Les vaisseaux sont normaux.
La conclusion était, cette fois, la suivante : Il n’y a pas de doute, il s’agit d'une inlillration épithéliale des ganglions.
La suite de l’observation ne confirme que trop la nature maligne de la maladie. La malade est, morte au bout de quelques mois. Trois mois après la seconde intervention, elle fut présentée au professeur Berger, qui déconseille toute autre intervention.
Voici donc une tumeur de la mamelle que la clinique et l’anatomie pathologique déclarent, d’un commun accord, bénigne et purement inflammatoire, et qui, au bout de six mois, récidive dans les ganglions et se comporte comme le pire des
cancers.