‹ De la medication par l'alcoolChapitre 1 sur 2 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Historique.

« Il est assez d'usage, dit le professeur Béhiet dans son article sur l'emploi thérapeutique de l'alcool, de rapporter à Arnauld de Villeneuve la découverte de l'alcool et le premier emploi de ce liquide à titre d'agent hygiénique et thérapeutique. Cependant rien n'est moins démontré que cette assertion. Ainsi Morewood prétend que les Chinois ont préparé l'alcool longtemps avant que cette substance ne fût connue dans le reste de l'Asie ou en Afrique. En outre, Albucasis, médecin arabe du douzième siècle, a été signalé comme ayant obtenu le premier de l'esprit de vin, tandis que d'autres attribuent cette découverte à Raymond Lulle qui vivait au treizième siècle. Bien plus, il ne semble pas que la découverte de cet agent ou même l'idée première de son emploi thérapeutique puisse être attribuée à. Arnauld de Villeneuve, quand on se reporte aux œuvres mêmes de ce

médecin. En effet, dans son traité : De conservanda juventute et retardanda senectute, il vante bien l'utilité de l'eau-de-vie, que quelques-uns, dit-il, appellent l'eau-de-vie, mais dans ce qu'il en dit, il est loin d'avoir le ton d'un homme qui parle d'une découverte personnelle, ni même celui d'un homme qui aurait, le premier, employé un agent curateur qu'il considère d'ailleurs comme très-précieux et auquel il attribue de grandes vertus. Il indique beaucoup plutôt l'eau-de-vie comme un moyen déjà connu et qui, selon l'opinion qu'il en avait, guérissait les plaies en les desséchant et serait surtout utile aux paralytiques, aux épileptiques, aux malades atteints d'albugo, de cancer de la bouche, de gravelle ou d'hydro°pisie. {Op. Onro. Basileœ, 1595, in-fol. p. 332.)

ce II ajoute même cette indication générale : Sincerat corpus contra putrefaclionem, propter ejus sinceritatem. Mais nulle part il ne revendique l'invention, soit du moyen, soit de son application contre les maladies dans lesquelles il rapporte qu'on en faisait usage dans son temps. Il est beaucoup plus probable que l'alcool était déjà connu des Arabes, qui l'avaient peut-être même reçu de plus loin, puisque l'origine véritable du mot semble devoir remonter jusqu'à la langue chaldéenne dans laquelle il signifie quelque chose qui brûle. Telle est au moins l'opinion deHufer. (Histoire de la chimie, 1. 1, p. 307.) Arnauld de Villeneuve qui, en 1285, était en Espagne où finissaient les médecins arabes et où il fut médecin de Pierre III d'Aragon, rapporta de ce pays, selon toute probabi-

lité, la connaissance de l'alcool et de ses usages. Mais c'est là un point plus curieux qu'important. *

L'alcool, dès cette époque, devint un remède populaire, et le public le regarda bientôt comme une espèce de panacée universelle sous le nom à'aqua vitœ (eau-de-vie), qui rappelle les propriétés qu'on lui attribua tout d'abord : il entretenait la santé, excitait le système nerveux, préservait de plusieurs maladies, prolongeait la durée de l'existence humaine. C'est sous l'influence de cette idée si universellement répandue que Bruno Cibaldi, médecin sicilien, écrivit un traité complet sur la vraie méthode de conserver la santé et de guérir toutes les maladies par le seul usage de l'eau-de-vie (Del vero metodo, etc. Palerme, in-12, 1 662;.

L'usage de l'alcool, né de cette croyance populaire qui s'est conservée encore aujourd'hui, s'est répandu d'une façon effrayante et malheureusement tourné en abus de plus en plus croissant.

Dès les temps les plus reculés on avait administré les boissons alcooliques, comme médicament tonique, dans les cas pressants, soit pour soutenir les forces des malades profondément affaiblis, soit pour prévenir l'introduction dans l'économie de miasmes délétères.

Arétée conseille le vin à doses faibles et répétées dans la pneumonie des vieillards.

Dioscoride préconise son emploi pour prévenir les effets toxiques de la morsure des serpents, et pour combattre certains empoisonnements, ainsi que le

prouve le passage suivant : « Vinum potum liberalius auxilio est contra assumptam cicutam, meconium, aconitum, fungosque, nec minus etiam contra serpentium morsuset ictus » (Op. omn. efficia vinorum, ch. S).

Les observations d'affections pulmonaires guéries par les spiritueux occupent depuis longtemps une place en médecine. Le hasard avait donné ces agents comme un remède utile : la pratique en confirma l'efficacité, et la théorie est venue après coup en expliquer le mode d'action et servir de contrôle à ces données empiriques.

En 1683, Lanzoni employait avec succès l'alcool dans un cas de pleurésie. Schelhamemr, en 1690, rapporte la guérison par l'eau-de-vie d'une pneumonie qui régnait épidémiquement.

Plusieurs médecins illustres du siècle dernier constatèrent les bons effets de l'alcool dans les maladies fébriles sans en rechercher l'explication. Tissot et Borsieri considèrent le bon vin pris à fortes doses comme le meilleur remède contre les fièvres intermittentes qui se montrent rebelles au quinquina.

Huxham et Stoll l'administraient dans certaines fièvres accompagnées d'un état de faiblesse très-prononcé.

Enfin, naquirent les théories et celles-ci mirent alors sur la voie d'indications nouvelles.

Nous aurons l'occasion de résumer, dans le cours de ce travail, les principaux travaux vraiment scientifiques entrepris dans ces trente dernières années sur les effets thérapeutiques de l'alcool, et nous mon-

trerons de la sorte, comment cet agent né d'un empirisme aveugle, considéré tout d'abord par le vulgaire comme une panacée presque universelle, est devenu finalement un des plus puissants moyens dont la thérapeutique dispose depuis que les indications de son emploi ont pu être scientifiquement posées.

Au commencement du siècle, la domination presque universelle de la méthode anti-phlogistique de Broussais fit abandonner presque complètement l'usage intense de l'alcool et des diverses boissons spiritueuses.

C'est à Laennec que revient l'honneur d'avoir le premier réagi contre ces tendances trop exclusives et d'avoir conseillé l'emploi de cet agent dans les affections aiguës thoraciques. Nous en trouvons la preuve dans un intéressant paragraphe de son Traité d'auscultation que nous reproduisons plus loin.

De son côté, un clinicien éminent, Chomel, avait aussi lutté puissamment contre les tendances de l'École broussaisienne et proné l'emploi du vin dans les formes adynamiques de la pneumonie et de la fièvre typhoïde. Peu de temps après, en Angleterre, R. Bentley Todd, érigeait en méthode l'emploi de l'alcool et des préparations qui en dérivent dans le traitement des phlegmasies pulmonaires et des maladies fébriles.

Cette médication, acceptée avec enthousiasme par quelques-uns fut admise avec certaines réserves pur

la plupart de ses plus illustres compatriotes, tels que Marcet, Gairdncr et Murchison.

C'est à M. Béhier que revient le mérite d'avoir introduit enFrance la méthode thérapeutique du savant médecin anglais; quoiqu'en ayant obtenu des succès remarquables, il croit cependant nécessaire d'apporter quelques restrictions à la médication de Todd, et après un examen judicieux des faits il arrive à conclure que les préparations alcooliques, méthodiquement administrées, sont d'un usage beaucoup moins dangereux, beaucoup plus facile et beaucoup plus innocent que l'on n'est généralement porté à l'admettre; qu'elles constituent un précieux moyen de relever et de consolider les forces de l'économie et enfin qu'on peut les employer à doses plus larges qu'on n'a l'habitude de le faire dans notre pays, pourvu que ces doses restent fractionnées.

Telle est, en quelques mots, l'histoire générale de la médication alcoolique ; après avoir indiqué succinctement les phases diverses qu'elle a suivies, nous allons maintenant pénétrer dans les détails de son étude et passer en revue les faits et les documents que la science moderne est venue lui fournir.

De l'alcool et de ses variétés.

Notre intention n'est point d'exposer dans ce chapitre l'histoire chimique complète de l'alcool et de ses variétés.

Toutefois il est des notions chimiques qui permettent d'expliquer les résultats, parfois si contradictoires, obtenus par les divers observateurs en matière de thérapeutique, et qui peuvent indiquer sur quel terrain et dans quelles conditions l'expérimentation doit s'exercer, pour arriver à des conclusions vraies et utiles.

Ce sont ces points que nous nous efforcerons de mettre en lumière.

Les chimistes représentent l'alcool absolu sous la formule C4H602 et on peut le considérer, non comme un hydrate de carbone, mais comme un composé résultant de l'association de l'eau avec un hydrocarbure (A. Gautier), c'est-à-dire avec un corps éminemment combustible.

L'alcool ne s'emploie en thérapeutique que dilué dans une quantité d'eau plus ou moins considéra-

ble. Il constitue la base commune de toutes les liqueurs fermentées employées comme boisson dans les différents pays du monde, le vin, la bière, le cidre, le poiré, le koumis, etc., et la distillation de ces liqueurs a été pendant longtemps la principale source de production des différentes eaux-de-vie. De tous temps, on avait remarqué que ces produits de distillation différaient les uns des autres par leur odeur, par leur saveur, par leur action plus ou moins rapide et plus ou moins violente sur l'organisme, et l'on en avait conclu que l'alcool se trouvait associé à des composés variables suivant son origine. Mais la consommation publique augmentant, on fut bientôt dans la nécessité, pour se procurer de l'alcool en quantité suffisante, de leproduire autrement que par la distillation des boissons dans lesquelles ce corps provient de la fermentation de la glycose. Et comme l'on savait que sous l'influence d'un ferment l'amidon ou la dextrine peuvent se transformer en glycose, on a retiré l'alcool des subtances amylacées et féculentes. L'eau-de-vie de pommes de terre et l'eau-de-vie de grains pénétrèrent de la sorte dans l'alimentation, et aujourd'hui ce sont ces alcools de mauvais goût qui entrent pour la plus grande partie dans la consommation. Ce sont ces eaux-de-vie qui servent presque exclusivement à la fabrication des liqueurs de table (curaçao, absinthe, chartreuse, etc.), sans en excepter le cognac, qu'on fabrique trop souvent en colorant un alcool de mauvais goût avec du caramel et en le

parfumant avec une préparation bien connue dans le commerce sous le nom de rancio{\).

Ce que nous venons de dire suffit amplement pour démontrer que l'alcool pur est relégué dans les laboratoires de chimie, et que dans l'alimentation publique aussi bien que dans la thérapeutique ce composé ne s'emploie que mélangé avec des matières étrangères très-variables suivant la provenance. Il va sans dire qu'on l'emploie toujours plus ou moins dilué, considération bien importante encore au point de vue physiologique et thérapeutique.

Quelques faits prouveront l'importance de cette distinction. On sait, par exemple, que la goutte est généralement l'apanage des classes riches, et qu'un mode d'alimentation dans lequel les vins généreux entrent pour une large part est très-favorable à l'éclosion de cette maladie. Est-ce l'alcool qu'il faut incriminer dans ces cas? Non, à coup sûr; car on Yoit des sujets appartenant à une classe moins favorisée abuser journellement de l'alcool, au point de s'intoxiquer, et chez eux la goutte n'apparaît pas. C'est donc à la présence, à côté de l'alcool, de substances particulières aux vins consommés, aussi bien qu'à la différence dans l'alimentation, qu'il convient de rapporter les accidents goutteux. C'est cette remarque qui a amené Garrod à supprimer le vin

(1) Les dégustateurs désignent sous le nom de rancio la saveur et le parfum agréables qui se développent avec le temps dans le cognac conservé dans de bons fûts en chérie, exposés a une température de 20° environ.

dans le régime des goutteux, et à le remplacer par du rhum ou du cognac mélangé à de l'eau.

Nous trouvons encore un exemple plus frappant du même fait dans le développement de la goutte chez les ouvriers qu'on emploie la nuit à Londres pour l'extraction des boues de la Tamise, et auxquels on donne à boire une grande quantité de porter. Chez eux la goutte se développe, tandis qu'elle n'existe pas chez les ouvriers qui ne consomment que des bières communes ou du brandy, quand bien môme ils en font une large consommation.

Ces exemples suffisent pour prouver que, si l'alcool est le principe essentiel des liqueurs fermentées, on ne peut pas pour cela ne pas tenir compte des autres principes qu'elles contiennent encore et dont la composition se rapproche ou s'éloigne de celle de l'alcool. Un vin de Bordeaux contenant 15 0/0 d'alcool ne produira pas dans l'alimentation le même résultat qu'une solution de rhum au même degré. Bien plus, à degré égal, un alcool de bon goût comme le cognac ne produira pas la même action qu'un alcool de mauvais goût comme l' eau-de-vie de grains ou de pommes de terre, et si l'alcoolisme est si fréquent dans les pays du nord cela tient à l'usage à peu près exclusif des eaux-de-vie de mauvaise provenance. Dans les pays de production de l'alcool vinique et où la consommation est très-considérable, l'alcoolisme ne cause pas à beaucoup près autant de ravages, et ce n'est pas parmi les habitants

du midi de la France que Magnus Hûss aurait trouvé tous les éléments de sa description.

L'alcool provenant du vin, du cidre, de la bière, etc., est de l'alcool éthylique. line renferme que très-peu de substances se rapprochant de lui par leur composition. Mais il n'en est plus de même des alcools extraits des grains ou des pommes de terre. Dans ce dernier cas, l'alcool éthylique se trouve toujours mélangé à des alcools amylique et butylique qui ont une action toxique de beaucoup supérieure à celle de l'alcool vinique et que l'on ne parvient pas à éliminer complètement par les procédés de purification employés dans le commerce. Beaucoup d'auteurs ont insisté sur ce point, que les alcools qui renferment la plus forte proportion de carbone sont les plus toxiques (Richardson, Marvaud), et les expériences de Cros (1) et tout dernièrement de Rabuteau (2) ont bien mis en lumière ce fait déjà signalé par Pelletan en 1825. D'après leurs effets toxiques, on peut classer les alcools de la manière suivante : alcools méthylique, éthylique, butylique et amylique. La difficulté de la purification des alcools méthyliques (esprit de bois) s'oppose à leur emploi comme boissons. L'alcool éthylique est l'alcool ordinaire. Les alcools butylique et amylique existent en notable quantité dans les eaux-de-vie de grains

(1) Gros, Action de l'alcool amylique sur l'organisme. Thèse de Strasbourg, 1863.

(2) Rabuteau, Des effets toxiques des alcools butylique et amylique (Union médicale, 1870, p. 16o).

et de pommes de terre, et il n'est que trop facile de dissimuler leur saveur âcre par l'addition de substances fortement odorantes ou savoureuses (chartreuse, curaçao, absinthe, etc.).

Dans les alcools il y aurait également lieu de tenir compte des éthers et de composés analogues.

Enfin, dans le vin, à côté de l'alcool éthylique, des éthers, des parfums, des huiles essentielles auxquels il doit son bouquet, on trouve du tannin, des matières colorantes, de la crème de tartre, des bases, des acides analogues pour la plupart à ceux que l'on rencontre dans les organismes vivanls, et cela dans des proportions qui varient à l'infini suivant la provenance, l'âge, le mode de conservation, etc.

ïl résulte de cette association de l'alcool avec d'autres composés aussi variables dans leur proportion que dans leur nombre et leur composition chimique, que l'étude thérapeutique de l'alcool n'est pas comparable à celle d'un composé défini, le nitrate d'argent ou l'iodure de potassium, par exemple. Ce n'est pas le composé C4H602 dont il nous faut étudier l'action médicamenteuse, mais bien l'association de ce composé avec un grand nombre d'autres substances dont nous ne connaissons pas mieux les propriétés physiologiques que la composition chimique.

Le problème, comme on le voit, est fort complexe, et nous ne sommes pas les premiers à avoir insisté sur ce point. M. Marvaud, en particulier, a montré toute l'importance que l'on doit attacher au choix

de l'alcool et il incline fort vers l'opinion suivante : c'est que les effets pernicieux de l'alcool sont dus plus encore à sa mauvaise qualité et à son impureté qu'à son action propre.

Jusqu'à ce jour, dans les recherches thérapeutiques et physiologiques faites avec l'alcool, on n'a pas tenu un compte suffisant de sa provenance et de son degré d'impureté plus ou moins marqué. C'est là un desideratum que nous ne voulons aujourd'hui que signaler. Aussi, dans le cours de ce travail, nous ne reviendrons plus sur ce point, nous parlerons de l'alcool comme d'un composé bien défini. Toutefois, il y a une trop grande différence entre l'action de l'alcool obtenu par la distillation et l'action de l'alcool obtenu par la fermentation pour que dans la partie thérapeutique de ce travail nous n'ayons pas plusieurs fois l'occasion de distinguer d'une manière particulière l'emploi des boissons fermentées de celui des boissons distillées.

Action physiologique de l'alcool à dose médicamenteuse.

Comme le litre de ce chapitre l'indique, il ne sera pas fait ici une étude complète de l'action physiologique de l'alcool; nous ne pourrions manquer de nous égarer, ici dans le domaine de la toxicologie, là, dans le domaine de la pathologie. Nous nous attacherons surtout à déterminer le mode d'introduction et d'élimination de l'alcool. Les modifications qu'il subit dans l'économie, quelles qu'utiles qu'elles seraient à connaître pour la thérapeutique, font encore partie des nombreux desiderata de la chimie vivante.

L'alcool est-il un aliment ? — La question qui domine toute la physiologie et partant toutes les applications thérapeutiques de l'alcool est la suivante : l'alcool est-il un aliment? Pour Todd, la question n'était pas douteuse, et pour le prouver, il suffit de rappeler que le promoteur contemporain de la médication par l'alcool a demandé pour épitaphe ces trois mots : Ile fed fevers.

Il y eut, en effet, une époque où c'était peu de

regarder l'alcool comme un aliment : on était unanime avec Liebig pour en faire le type de l'aliment respiratoire. Cette opinion fut partagée par Bouchardat et Sandras, Duchek, Baudot, etc., jusqu'en 1860, époque à laquelle MM. Lallemand, Perrin et Duroy (1) firent paraître sur le rôle de l'alcool dans l'organisme un ouvrage qui eut un grand retentissement. A la suite de l'administration de l'alcool à des animaux, ces auteurs retrouvèrent l'alcool en nature dans les principaux liquides et solides de l'organisme, en particulier dans le sang, dans le cerveau et dans le foie, dans les urines, dans les sueurs et dans les produits de l'expiration pulmonaire. Et contrairement aux résultats annoncés par Duchek, ils ne purent retrouver dans les mêmes conditions, ni aldéhyde, ni acide acétique, ni acide oxalique, par conséquent aucun des produits intermédiaires à l'oxydation de l'alcool.

Ces auteurs posèrent la conclusion suivante : « L'alcool passe inaltéré à travers l'organisme et est éliminé en nature par les sécrétions (poumons, peau, reins) » (2).

Des conclusions aussi absolues ne pouvaient manquer de soulever des protestations, toutefois on peut dire que d'une façon générale l'opinion ancienne fut dès lors regardée comme une erreur, et l'on admit que l'alcool n'était pas un aliment, qu'il ne faisait

(1) Lallemand, Perrin et Duroy, Du rôle de l'alcool et des ancsthésiques dans l'organisme. Paris, 1860.

(2) Loc. cit., p. 231.

que traverser l'organisme sans y subir aucun phénomène d'oxydation et qu'il sortait en nature.

M. Bouchardat a résumé dans la phrase suivante toutes les critiques adressées à MM. Lallemand, Perrin et Duroy : « Pesez l'alcool, dit-il, à l'entrée et à la sortie de l'économie vivante, puis concluez. » L'expérimentation pouvait, en effet, seule répondre. En 1866, un médecin russe, M. Hugo Schulinus(l) reprit les mêmes expériences, et rechercha l'alcool par la distillation successive de la totalité de tous les viscères. Comme MM. Lallemand, Perrin et Duroy, il faisait prendre à ses animaux de fortes doses d'alcool; comme eux aussi il retrouva de l'alcool dans les humeurs et les solides, mais il ne retrouva pas la totalité de l'alcool ingéré. MM. Bouchardat et Sandras disaient que la plus faible proportion de l'alcool absorbé par un homme était éliminée, que la plus grande partie était détruite et convertie en eau et en acide carbonique. C'est la formule de Schulinus, mais avec des termes renversés. M. Bouchardat n'avait réclamé d'autre juge que la balance, la balance lui donnait raison sur le point essentiel : une certaine quantité d'alcool était brûlée.

Enfin dans ces dernières années la question a été reprise à nouveau par plusieurs observateurs, parmi lesquels nous mentionnerons uniquement MM. Du-

({) Hugo Schulinus, TJntcrsuchungcn ùber die Vertheilung des Weingestcs im thierischen Organismus (Archiv. der Heilkunde, 1866, t. Il, p. 97).

pré (1) et Anstie (2). Ces nouvelles recherches, faites avec un soin et une rigueur véritablement scientifiques, établissent que l'alcool brûle presque complètement; on n'en retrouve pas dans la sueur, à peine dans les fécès et dans le sang, et seulement des quantités très-faibles dans les gaz expirés et dans les urines. C'est encore au même résultat que sont arrivés les docteurs Albertoni et Lussana dans un travail récent (3), On en est donc revenu entièrement à l'ancienne théorie, à la théorie de Liebig, de Bouchardat, etc., et il n'est plus douteux aujourd'hui que l'alcool brûle : l'alcool est un aliment.

Cette discussion qui a duré quinze ans, et les nombreuses recherches auxquelles elle a donné lieu, n'auront pas été sans résultat; non-seulement 'il est prouvé que l'alcool brûle dans le corps, mais il résulte de l'examen minutieux des expériences si multipliées rapportées par les auteurs, que l'alcool est brûlé en tout ou en partie suivant les circonstances, et principalement suivant la dose ingérée Bouchardat en trouve peu dans les tissus, Schulinus en trouve beaucoup, Dupré et Anstie n'en constatent que de très-faibles quantités. Il n'y a là qu'une contradiction apparente; lorsqu'on examine le détail des expériences on voit qu'il y a lieu de tenir compte pour expliquer ces différences, et de la dose d'alcool

(1) Dupré, Proceedings of Royal Society, n° 133 1872 n (V Anstie, Final expérimente on the J^natZ'of^'J'i / , body (The Practilioner, 1 874). "™™Mon of alcohol from the

(3) Lo Sperimentale, n09 10 et \{ 1874.

ingérée, et de la quantité administrée à la fois, et de l'époque à laquelle on recherche l'alcool à partir du moment de son ingestion. De tous ces détails on peut, avec Bouchardat et Sandras, conclure que l'alcool, lorsqu'il est pris à doses modérées, est brûlé en majeure partie et éliminé dans une faible proportion (Bouchardat et Sandras). Mais si l'alcool est absorbé à hautes doses, une partie échappera à une combustion rapide et se retrouvera en nature dans le sang et les sécrétions. Ainsi Musing a retiré une notable quantité d'alcool du sang d'un ivrogne. Béchamp a signalé l'alcool dans le lait d'une nourrice qui avait fait des excès de boissons (1).

Il était de la plus haute importance pour nous, de savoir si, en réalité, l'alcool était ou n'était pas brûlé ; il ne serait pas non plus sans intérêt de savoir comment se fait cette combustion, mais de nouvelles recherches sont nécessaires. Pour M. Bouchardat, l'alcool, par la combustion, se change immédiatement en eau et en acide carbonique, tout en se transformant quelquefois, d'abord, en un produit intermédiaire, l'acide acétique (2). Pour Duchek (3), l'alcool s'oxyderait graduellement et passerait ainsi

(1) Le Dr Charpentier, agrégé de la Faculté (corn, orale), a constaté des phénomènes très-accentués d'excitation nerveuse chez un enfant allaité par une nourrice adonnée aux liqueurs alcooliques. La nourrice fut surveillée, rationnée, et les accidents de l'enfant disparurent.

(2) Bouchardat et Sandras, De la digestion des bornons alcooliques et de leur rôle dans la nutrition, p. 4 S 2.

(3) Duchek, Vterteljahrschrift fur die praktische Heilkwide, 1853.

par une série de transformations, l'aldéhyde, l'acide acétique, l'acide oxalique, l'acide carbonique. La dose d'alcool ingérée doit probablement ici encore jouer le rôle principal : ce qui paraît toutefois hors de doute, c'est que chez les ivrognes les gaz expirés ont une forte odeur d'aldéhyde, et que ce phénomène ne se présente pas lorsqu'une faible quantité d'alcool a été absorbée.

Peut-on conclure de tout cela que l'alcool est uni quement un aliment de respiration, comme le voulait Liébig? Nous ne le pensons pas. Sans doute, l'alcool ne fournit pas d'azote pour la réparation des éléments azotés, mais il peut fournir de l'hydrogène, du carbone, de l'eau et servir ainsi à la constitution même de certains éléments du corps. Nous ne sommes pas en mesure de nous prononcer sur ce point, mais nous n'acceptons pas sans réserve cette opinion de Liebig, que l'alcool brûle dans le corps et n'est utile que par la chaleur qu'il développe. Le fait est possible, il n'est pas prouvé. Pour nous, l'alcool est donc simplement un aliment, puisqu'il brûle dans le corps, mais nous ne savons si c'est uniquement un aliment qui produit de la chaleur, ou si en même temps il apporte des matériaux utilisés par l'assimilation. MM. Albertoni et Lussana, dans leur récent travail, tranchent la question dans ce dernier sens, et ils admettent qu'une certaine quantité d'alcool s'incorpore dans lés tissus et concourt à la formation de la graisse et de quelques autres substances de organisme.

Maintenant que nous avons répondu par l'affirmative à cette question, l'alcool est-il un aliment?— nous allons étudier sou action sur l'économie et en particulier sur les différents systèmes.

Absorption. — C'est généralement après son ingestion dans l'estomac que l'alcool est absorbé, et l'absorption se fait soit dans l'estomac (Bouchardat et Sandras), soit également dans l'intestin grêle, surtout lorsque la quantité d'alcool est considérable. Magendie, Tiedemann et Gmelin ont démontré que cette absorption se fait par les veines et non par les chylifères. Toutefois Longet, sans nier que ce soit principalement par les veines que s'effectue l'absorption de l'alcool introduit dans le tube digestif, a cru devoir faire des réserves pour l'absorption d'une petite quantité d'alcool par les chylifères.

L'absorption de l'alcool se fait également dans le gros intestin. Les phénomènes généraux dus à l'introduction de l'alcool par cette voie dans l'organisme sont moins rapides que lorsque l'alcool est ingéré dans l'estomac. D'autre part, il faut noter que les solutions alcooliques devront être diluées, à 10° par exemple, afin d'éviter l'irritation locale de la muqueuse.

L'absorption par les séreuses se fait plus rapidement que par l'estomac (Rayer), et produit les mêmes phénomènes. Il est nécessaire de l'employer à plus de 20° pour obtenir des phénomènes inflammatoires.

L'absorption par la muqueuse pulmonaire a été

constatée par Orfila, Segalas, etc., sur des chiens et se trouve prouvée chez l'homme par l'ivresse qui se développe chez les ouvriers qui travaillent dans les caves où l'on transvase l'alcool. Nous ne ferons que rappeler le fait de M. Mesnet qui l'a observé, chez un négociant en alcools qui couchait au-dessus de son magasin; le développement de l'ivresse se répétait toutes les nuits sous l'influence delà respiration des vapeurs alcooliques. Cet homme devint paralytique général au bout de dix-huit mois. Tous ces faits sont très-probants, et nous ne comprenons pas que MM. Albertoni et Lussana les aient mis eu doute; toutefois, ils citent des expériences négatives faites en enfermant des lapins sous des cloches au milieu de vapeurs alcooliques. Il y a donc lieu de répéter ces expériences.

Action sur la digestion. — L'alcool exerce une influence différente sur le tube digestif suivant son état de concentration. L'alcool, étant un corps fort avide d'eau, s'hydrate rapidement dans l'estomac s'il est à un dégré élevé, et, au bout d'un temps trèscourt, il ne marque plus que 12° c. (F. Haeck) (1). A ce degré et aux degrés voisins, l'alcool active la circulation dans les parois stomacales et augmente modérément la sécrétion du suc gastrique. Plus concentré , il congestionne vivement l'estomac et peut même produire des ecchymoses et une irritation fort vive, surtout si l'absorption de l'alcool ne s'ac-

(i) Deutsch Klinik, 1857, nos 22, 26 et suiv.

compagne pas de l'ingestion d'aliments. Dans tous ces cas, il diminue la sécrétion du suc gastrique (Cl. Bernard). L'alcool facilite, en outre, la dissolution des corps gras et il est un excitant des contractions stomacales. En résumé, son action dépend de son degré de concentration. A 12°, à 15° c et même à 18 et 20° c, l'alcool pris à doses modérées facilite le travail de la digestion; plus concentré, il devient nuisible s'il ne trouve pas dans les aliments ingérés assez d'eau pour se diluer rapidement.

Action sur la circulation. — Tous les auteurs sont d'accord sur ce point, que l'alcool dilué et pris à petites doses amène une augmentation dans le nombre des pulsations cardiaques, et une amplitude plus grande des pulsations qui révèle la dilatation des vaisseaux de la périphérie et une diminution de la tension vasculaire. Comment se produisent ces phénomènes? Nous ne ferons pas ici l'énumération de toutes les théories; nous pensons, avec Anstie, que l'alcool agit sur le système nerveux central et par son intermédiaire sur les vaso-moteurs.

A forte dose, l'alcool produit un ralentissement des pulsations cardiaques et la tension vasculaire augmente; le pouls devient petit et dur.

L'action de l'alcool sur la circulation est donc subordonnée à la quantité d'alcool absorbé.

Quant aux modifications du sang dans ses propriétés physiques ou chimiques, elles sont peu connues. Nous ne reviendrons pas ici sur la présence dans le sang de l'alcool ou de ses dérivés. Nous

ne parlerons pas non plus de la paralysie qui frapperait les globules blancs, s'opposerait à leurs mouvements amiboïdes et procurerait ainsi une explication facile des bons résultats obtenus par l'emploi de l'alcool dans les suppurations (Binz, Ross). Nous mentionnerons seulement les globules graisseux ou albumineux signalés par Magnus Hûss et retrouvés par d'autres observateurs. Nous ajouterons que le sang peut présenter les modiûcations que lui imprime l'asphyxie, quand elle a été produite par le ralentissement du cœur et du jeu des parois thoraciques.

Il serait très-intéressant d'étudier les gaz du sang consécutivement à l'absorption de doses variées d'alcool. Mais cette étude n'a pas encore été faite. Cependant nous donnerons ici un renseignement qui se rattache à cette question et que nous devons à l'obligeance de M. Brouardel. Dans un cas de delirium tremens, cet observateur a dosé la quantité d'oxygène que le sang battu à l'air était capable d'absorber, et il a trouvé que cette artérialisation des globules rouges était notamment diminuée.

Action de la respiration. — Les mouvements respiratoires sont modifiés dans le même sens que les pulsations artérielles; sous l'influence de doses modérées, les inspirations deviennent plus nombreuses et plus amples. Lorsque la dose d'alcool est assez forte pour amener le ralentissement du cœur, on note également la lenteur des mouvements respiratoires.

En même temps que l'alcool active les mouvements

de la respiration, on peut constater une diminution notable du chiffre de l'acide carbonique exhalé. Prout, le premier, a noté ce fait; Lallemand, Perrin et Duroy, Duchek, Hammond, Anstie et Dupré sont tous d'accord sur ce point. À doses faibles et fractionnées, l'alcool déterminerait dans l'espace d'une heure une diminution de gaz CO2 qui serait de 24 à 51 p. 100 (Marvaud), E. Smith confirme le fait pour la plupart des alcools, pour le brandy par exemple, mais il dit avoir observé une augmentation dans l'exhalation de l'acide carbonique après l'ingestion de rhum. Ce fait n'a pas été confirmé.

C'est là que se sont arrêtées les recherches sur la modification des gaz expirés, et l'on ne s'est pas enquis de la quantité de vapeurs d'eau ni d'azcte qui s'exhalait avec l'acide carbonique.

Action sur les fonctions urinaires. — Les résultats obtenus sur ce point par les observateurs sont assez variables; ils portent sur deux points : la quantité d'urine éliminée dans les 24 heures et la quantité d'urée qu'elles renferment. Dans des recherches récentes, le Dr Hammond (1 ) a expérimenté l'action de l'alcool sur lui-même (et il est à noter qu'habituellement il ne fait aucun usage des spiritueux dans son alimentation), et il a constaté qu'en ajoutant à sa nourriture 50 grammes d'alcool dans les vingt- quatre heures, il y avait une diminution dans la quantité de l'urine éliminée pendant ces vingt-quatre heures, ainsi

(i) Hammond, Physiological and medico-legal Journal. 1875, New- York.

que dans la quantité de l'urée et des parties constituantes solides. La diminution de l'urée avait déjà été constatée par la plupart des observateurs, en particulier par Bœcker, Marvaud, Rabuteau, etc. ; tandis que d'autres expérimentateurs avaient noté l'absence de cette modification, ou même un effet opposé (Perrin, Duchek). Ici encore il faut tenir le plus grand compte de diverses circonstances parmi lesquelles nous mentionnerons particulièrement l'alimentation, la quantité des boissons et l'exercice.

Nous nous croyons, malgré ces quelques contradictions, en droit de regarder l'alcool pris à doses modérées, toutes choses égales d'ailleurs, comme diminuant la quantité de l'urine et de ses parties constituantes solides. Les recherches précises d'un observateur de la valeur du Dr Hammond ne nous laissent pas de doute sur ce point.

Action sur le système nerveux. — Tout le monde a éprouvé l'excitation qui suit de près l'ingestion de l'alcool à doses modérées : excitation cérébrale, excitation musculaire, disparition ou diminution notable de la fatigue aussi bien intellectuelle que physique. A doses plus élevées se produisent les phénomènes de l'ivresse à ses différents degrés et l'on voit succéder à l'excitation la perversion, puis l'abolition des facultés intellectuelles et motrices, en même temps que la sensibilité s'émousse et disparaît. De sorte qu'il y a entre l'alcool et les anesthésiques la plus grande analogie, puisqu'après avoir produit l'excitation, ils dé-

terminent la résolution musculaire et une anesthésie généralisée (Cl. Bernard) (1).

Nous ne décrirons pas les détails de ces différentes périodes, mais nous dirons quelques mots des explications qu'on en a données. Nous ne ferons que mentionner l'opinion d'Orfila, de Brodie et de Marcel qui pensent que l'alcool excite dans l'estomac les terminaisons nerveuses des pneumogastriques, de telle sorte que l'alcool n'agirait sur les centres nerveux que par action réflexe. Nous croyons qu'il est indiscutable que « l'ivresse tient à la présence de l'alcool dans le sang et à son action directe sur les éléments nerveux ; mais il faut tenir compte également de l'état de la circulation cérébrale, dont les modifications sont des accidents qui accompagnent l'ivresse sans constituer son essence » (Cl. Bernard).

Quelles sont donc ces modifications de la circulation cérébrale? Ce sont les mêmes que pour la circulation en général. Au début les vaisseaux se dilatent, le cerveau se gonfle et fait hernie par le trou du trépan (Cl. Bernard); ensuite, à mesure que se produit l'ivresse, la résolution et l'insensibilité, la substance nerveuse s'anémie et s'affaisse.

L'action de l'alcool sur les centres nerveux ne consiste pas seulement dans des modifications de leur circulation, mais encore dans l'action directe de l'alcool sur les éléments nerveux (Cl. Bernard). Cette explication se trouve entièrement confirmée par les

(1) Cl. Bernard, De l'anesthésie (Revue des cours scien'ifiques, 1869).

recherches citées plus haut et prouvant que l'alcool est absorbé en nature, et qu'on le retrouve dans tous les organes lorsqu'il a été pris en excès. Ici se place une question : l'alcool s'accumule-t-il de préférence dans certains organes, le foie et les centres nerveux (Lallemand, Perrin et Duroy)? Les recherches de Schulinus, celles d'Anstie et Dupré n'ont pas confirmé ces résultats; l'alcool se dissémine également dans tout l'organisme.

Il nous reste maintenant à déterminer les parties des centres nerveux sur lesquelles l'alcool agit spécialement.

L'action sur la substance grise du cerveau est démontrée surabondamment par les modifications que l'alcool produit dans l'activité de l'intelligence.

Mais il est plus difficile de localiser l'action de l'alcool pour l'explication des troubles de la motilité et delà sensibilité. Les centres cérébraux sensitifs et moteurs sont trop voisins des centres intellectuels pour que l'on ne songe à leur attribuer une juste part dans les phénomènes de l'ivresse. Cependant cela n'exclut pas une action directe de l'alcool sur le bulbe, sur la moelle.

L'action sur le cervelet est-elle prouvée complètement par les expériences de Flourens, qui déterminait des phénomènes analogues, soit en enlevant aux animaux des tranches de cervelet, soit en leur administrant des doses successives d'alcool ? Evidemment non. Car l'incoordination motrice peut tout aussi bien résulter d'une action sur la moelle que d'une

action sur le cervelet. Dans l'alaxie locomotrice, le cervelet n'est pas lésé et l'incoordination motrice est cependant l'un des principaux symptômes de cette maladie. Un premier point est donc établi, c'est que les expériences de Flourens ne sont pas probantes par elles-mêmes; mais nous allons voir que le peu d'action de J'alcooisur la moelle, lorsque les doses ne sont pas très-fortes, vient à l'appui de la manière de voir du grand physiologiste.

Les troubles de la motilité et de la sensibilité peuvent, en effet, provenir aussi bien de modifications du cerveau que de modifications de la moelle. Puisque l'intelligence est primitivement affectée, il y a évidemment, dès le principe, modification de l'activité cérébrale, et il est tout naturel, comme nous l'avons dit plus haut, de rapporter à l'encéphale les troubles de la motilité et ceux, plus légers, de la sensibilité. Aussi sommes-nous étonné qu'un auteur, dont nous nous plaisons à louer les travaux, M. Marvaud, ait émis une opinion trop absolue sur le rôle de la moelle dans les accidents de l'ivresse. « Aux troubles de l'intelligence et de la coordination des mouvements, dit-il, s'ajoutent des désordres de la sensibilité et de la motricité : ces derniers sont assez caractéristiques pour indiquer que la moelle épinière est à son tour impressionnée (1). » Une expérience que cet auteur cite à la page suivante aurait dû lui montrer le rôle important que joue l'encéphale

(1) Marvaud, loc. cit , p. 220.

dans la paralysie des membres postérieurs. Cependant cette opinion semblait confirmée par le fait bien connu que, chez les animaux, les chiens par exemple, les troubles de la motilité se montrent d'abord dans les membres postérieurs, comme l'indiquait tout dernièrement encore notre savant ami le docteur Magnan (1). Pour nous faire une opinion, nous avons jugé à propos de faire vérifier le fait expérimentalement. Voici le résumé d'une expérience faite fort obligeamment, sur notre demande, le 2 mars dernier, par MM. les docteurs Carville et Bochefontaine, dans le laboratoire de M. Vulpian.

Sur un chien de forte taille, on met à nu la moelle épinière à la partie inférieure de la région dorsale. Par une constriction très-forte exercée au moyen d'un fil passé au-dessous de la moelle, on isole le renflement lombaire de la moelle des parties supérieures. On laisse l'animal reposer pendant quatre heures, et l'on constate alors l'intégrité de la sensibilité réflexe dans les membres postérieurs.

A partir de ce moment, on injecte dans une des veines crurales, à huit reprises différentes, et chaque fois à dix minutes d'intervalle, 50 grammes d'une solution alcoolique, à la température de 30° c. et faite en mélangeant 70 grammes d'alcool à 90° avec 300 grammes d'eau.

La première injection ne produit aucun changement notable dans l'état de l'animal.

(1) Magnan, Archives de physiologie normale et pathologique, 1873, p. 115.

Après la seconde, l'animal s'endort profondément sans avoir présenté aucune période d'excitation. On constate la conservation de la sensibilité réflexe aussi bien dans les membres antérieurs que dans les membres postérieurs.

De même après la troisième, la quatrième et même la cinquième injection.

Ce n'est qu'après la sixième injection que la sensibilité réflexe s'émousse. Le pincement des orteils des pattes antérieures y provoque des mouvements, mais il y a retard évident. Dans les pattes postérieures le retard est encore plus considérable, et la sensibilité n'est que difficilement mise enjeu.

Après la huitième injection, les actions réflexes disparaissent complètement dans les membres postérieurs et presque complètement dans les membres antérieurs.

Nous ne voulons pas tirer de cette expérience des déductions trop absolues ; mais la persistance des mouvements réflexes dans les membres postérieurs, alors que l'animal était plongé dans le sommeil de l'ivresse, leur disparition si tardive et se produisant en même temps dans les membres antérieurs et dans les membres postérieurs, nous portent à penser que c'est principalement par son action sur l'encéphale que l'alcool produit des troubles de la motililé et de la sensibilité, et que son action sur la moelle est peu prononcée lorsque l'alcool n'est pas pris à doses excessives, c'est-à-dire toxiques.

L'alcool exerce certainement aussi une action sur

le bulbe, mais de même que tous les anesthésiques, il n'impressionne violemment cet organe que quand il a déjà aboli complètement les fonctions du cerveau et de la moelle.

Est-ce à l'action de l'alcool sur le bulbe qu'il faut attribuer les modifications de la circulation et de la respiration? Il est peut-être convenable de le faire dans une certaine mesure. C'est là une partie de la question qui n'a pas été étudiée spécialement.

En résumé, l'alcool à doses modérées est un excitant des fonctions du système nerveux; à doses considérables, il amène leur perversion, puis leur abolition. 11 agit sur les fonctions intellectuelles, motrices et sensitives. Son action est due en même temps à des modifications de la circulation et à une influence particulière que l'alcool en nature exerce sur les éléments nerveux; elle s'exerce plus particulièrement sur le cerveau et le cervelet; la moelle n'est impressionnée que légèrement ou tardivement, de même que le bulbe.

Action sur la température. — On sait que dans les pays du Nord, l'alcool est consommé en grande quantité et que l'opinion du vulgaire est que l'alcool réchauffe. Les résultats expérimentaux sont entièrement opposés à cette conclusion. Déjà Todd et M. Béhier avaient indiqué l'action anticalorifique de l'alcool dans les affections fébriles, quand l'expérimentation vint confirmer ce résultat de la clinique.

MM. Duméril et Demarquay (1), par des expériences faites sur les animaux, Sydney-Ringer et W. Richards (2), par des expériences faites sur des sujets en bonne santé et sur des fébricitants, E. Smith (3), Maurice Perrin, Marvaud, Magnan (4), et dans ces derniers temps beaucoup d'autres auteurs, ont vérifié le fait; tous sont unanimes sur ce point, c'est que l'alcool fait baisser la température centrale.

Cette diminution est très-peu marquée et se traduit à peine par quelques dixièmes de degré, lorsque l'alcool est pris à petites doses par un sujet en bonne santé. M. Parkes (5), en 1870, a même obtenu des résultats complètement négatifs, ce qui lui a attiré une critique acerbe de la part du professeur Binz, comme si le résultat d'une expérience aussi simple n'était pas indépendant de l'expérimentateur. Depuis cette époque, M. Parkes (1874) a obtenu un abaissement léger avec les mêmes doses d'alcool ; seulement, au lieu de l'administrer au moment du repas comme dans ses premières recherches, il le faisait prendre à jeun.

En augmentant la quantité d'alcool ingéré, on pro-

(1) Duméril et Demarquay, Recherches expérimentales sur les modifications imprimées à la température animale par l'alcool, l'éther et le chloroforme. Paris, 1848.

(2) Sydney Ringer et W. Richards, The influence of alcohol on the temperatur of non fébrile and fébrile persons. (The Lancet, 1866.)

(3) E. Smith, The medico-chirurgical Transactions, 1856-1859 ; Bublinmedic. Press, 1860, et The Lancet, 1861.

(4) Magnan, Études expérimentales et cliniques sur l'alcoolisme. Paris,

(5) Parkes, Vrocecdings of the Royal Soc. London, 1870;

duit une diminution de plus en plus grande de la température, et l'on ne compte plus par dixièmes de degré, mais par degrés.

On sait que la température s'abaisse considérablement chez les gens ivres qui restent exposés au froid. Le docteur Magnan cite dans son travail sur l'alcoolisme une observation fort remarquable, recueillie par M. Duguet, et dans laquelle l'abaissement de température produit par l'alcool et le froid a été de près de 11°. M. Bourneville a observé un fait semblable.

Nous avons tenu à rappeler ces exemples pour montrer combien il importe de distinguer l'effet produit par des doses modérées ou des doses considérables. Les autres conditions différentes de son administration ont également une grande importance, et nous verrons plus tard que des doses d'alcool qui, chez l'homme en bonne santé, déterminent un abaissement à peine marqué de la. température, produisent, au contraire, chez les fébricitants une diminution notable.

^ Nous ne chercherons pas à expliquer l'effet de l'alcool sur la température animale ; les uns invoquent surtout la dilatation des vaisseaux de la périphérie du corps, d'autres l'arrêt des combustions organiques, etc. Le problème est complexe, et il est plus facile d'avancer une théorie sur ce point que de la prouver.

Action sur la nutrition. — Sans parler des modi-

fications que l'abus de l'alcool, longtemps prolongé, produit sur l'organisme, il y a lieu de se demander si l'alcool pris à doses modérées peut exercer rapidement une modification sur la nutrition en général et en particulier sur le poids du corps. Les observations faites tout dernièrement par le docteur Hammondsur lui-même répondent à cette question. D'abord il règle son alimentation et son hygiène de façon à conserver un poids constant. Alors, dans une première série d'expériences, et sans rien changer du reste à sa nourriture et à ses habitudes, il ajoute à son alimentation 50 grammes d'eau-de-vie, et il constate chaque jour une légère augmentation de son poids. Ilfy eut du malaise et de l'inaptitude au travail et à l'exercice.

Dans une deuxième série d'expériences, sa nourriture étant réglée de façon à entraîner chaque jour une légère diminution du poids du corps, il ajouta comme précédemment 50 grammes d'alcool à son alimentation, et la perte du poids se transforma en un bénéfice de peu d'importance. La santé fut excellente pendant toute la durée de cette seconde série

d'expériences.

Enfin, ayant réglé son alimentation de manière à obtenir chaque jour une légère augmentation de son poids, il ajouta encore la même quantité d'alcool que précédemment. Il y eut un malaise très-prononcé, une céphalalgie très-marquée et cependant son poids continua d'augmenter.

Nous avons déjà fait remarquer précédemment

en parlant de ces expériences que le docteur ïïammond ne boit jamais de liqueurs alcooliques.

Ces faits eussent été d'une explication difficile, lorsqu'on regardait l'alcool comme un composé particulier qui s'éliminait en nature ; aujourd'hui leur explication est tout entière dans ces mots dont nous avons établi plus haut l'exactitude : l'alcool est un aliment.

L'étude physiologique que nous venons de faire, si incomplète qu'elle soit, nous permet de conclure :

1° Que l'alcool est absorbé avec une très-grande facilité et qu'il est introduit en nature dans l'organisme.

2° Que tout l'alcool absorbé ne subit pas le même sort. Une partie est brûlée, une autre partie est éliminée sans avoir subi aucune transformation (alcool pur), ou n'ayant subi qu'une légère transformation (aldéhyde).

La proportion entre la quantité brûlée et la quantité éliminée en nature est subordonnée à la dose.

A doses modérées, la plus grande proportion de l'alcool est brûlée, et seulement une partie très-faible éliminée en nature.

A partir d'une certaine dose, variable suivant les circonstances, l'alcool s'accumule dans l'économie et la quantité de ce liquide qui est éliminée sous forme d'alcool pur ou d'aldéhyde augmente rapidement.

3° L'alcool qui est brûlé sert à former de la ch a leur, et peut-être aussi à réparer les tissus.

4° L'alcool qui n'est pas brûlé se répand dans tout l'organisme et agit directement sur les éléments anatomiques.

S0 Cette action directe varie suivant la quantité d'alcool à l'état libre.

6° Elle s'exerce d'une manière particulière sur les éléments du système nerveux.

En faible proportion, l'alcool libre dans l'économie produit une excitation du système nerveux.

A doses toxiques, il déprime le système nerveux et conduit comme les anesthésiques, à l'abolition de l'intelligence, de la motilité et de la sensibilité.

8° L'alcool, à doses, alimentaires, modifie à peine la température; à hautes doses, il l'abaisse notablement.

De la médication par l'alcool au point de vue

général.

L'alcool, comme du reste tous les médicaments, n'était autrefois employé que d'une manière empirique; on s'en servait parce que l'expérience, guidée le plus souvent par le hasard, en avait révélé l'utilité. Mais la médication par l'alcool devait, comme bien d'autres moyens de traitement, subir l'influence des doctrines. Celle de Brown lui fut trèsfavorable. Il était souvent question, pour le célèbre médecin anglais, d'exciter Yincitabilitè, propriété particulière dont étaient douées toutes les parties de l'économie. C'était le règne de l'asthénie, et on lui opposait les excitants, parmi lesquels l'alcool entrait pour une large part.

Lorsque Broussais établit sa doctrine de Y irritabilité, posant en principe que « les irritants sont les seules causes morbifiques », la médication par les stimulants fut entièrement bannie, et en particulier l'alcool, « médicament diffusible, et l'un de ceux qui méritent le mieux le nom d'incendiaires » (Mérat et Delens.) Mais à côté de Broussais se tenaient des personnalités moins bruyantes, sur lesquelles il

n'exerçait pas son empire, et les doctrines duVal-de- Grâce n'empêchèrent ni Laennec, ni Chomel de donner avec profit l'alcool à des sujets atteints de maladies inflammatoires. Toutefois ce n'étaient là que des exceptions, et d'une manière générale on peut dire que l'alcool était tombé dans un oubli presque complet au point de vue de la thérapeutique.

Ce fut un médecin anglais, Robert Bentley Todd, qui lui aussi, s'appuyant sur une théorie, mais avant tout sur les faits, démontra que la médication par l'alcool était d'une extrême utilité dans le traitement des maladies aiguës. Il s'attacha à cette idée et réussit si bien à attirer sur elle l'attention du monde savant, qu'aujourd'hui, en clinique, médication de Todd est synonyme de médication par l'alcool.

En France, la méthode de Todd était complètement inconnue de la plupart des médecins. Quelquesuns cependant avaient gardé la tradition des Laennec et des Chomel. M. Béhier, en particulier, a toujours donné des vins généreux à doses élevées, non-seulement dans la fièvre typhoïde, mais encore dans un grand nombre de maladies aiguës, lorsque existaient certaines indications sur lesquelles nous aurons l'occasion d'insister. C'est à M. Béhier qu'il appartenait d'importer en France les idées de Todd, de démontrer l'importance et l'utilité de la méthode, et de la vulgariser en traçant nettement les règles de son emploi.

M. Béhier s'est fait le défenseur et le propagateur de cette idée que Todd a longuement développée,

qu'il s'agit bien moins, en clinique, de tel ou tel caractère d'une maladie qui serait slhé nique ou aslhénique, que du terrain surlequel elle se développe et de l'importance qu'il y a de soutenir les forces du malade, afin de donner à son organisme la résistance nécessaire pour supporter la maladie. Du restt, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de citer intégralement les conclusions auxquelles Todd est arrivé au point de vue thérapeutique et que M. le professeur Béhier a résumées de la façon suivante dans le Dictionnaire encyclopédique, page 603 :

<r 1° L'idée si longtemps dominante dans les écoles, à savoir qu'une maladie aiguë peut être prévenue ou guérie par des moyens qui dépriment et réduisent les forces vitales et nerveuses, est tout à fait trompeuse.

« 2° Une maladie aiguë ne peut être guérie par l'influence directe d'aucune forme de médicament ou par aucun agent thérapeutique connu, sauf le cas où ceux-ci sont capables d'agir comme antidote ou de neutraliser un poison dont la présence dans l'économie produit la maladie (materies morbi).

« 3° La maladie guérit par une évolution naturelle, pour le développement complet de laquelle le pouvoir vital doit être soutenu. Les remèdes, soit sous forme de médicaments exerçant une action physiologique spéciale sur l'économie, soit sous toute autre forme, ne sont utiles qu'autant qu'ils peuvent exciter, assister ou provoquer celte évolution naturelle curative.

« 4° Le but du médecin (après avoir étudié soigneusement l'histoire clinique de la maladie et s'être rendu maître du diagnostic) doit être de rechercher minutieusement la nature intime de ces processus curateurs, — leur physiologie pour ainsi dire, — de découvrir les meilleurs moyens de les favoriser, de rechercher des antidotes pour les poisons morbides, et de déterminer les méthodes les meilleures et les plus convenables pour soutenir la force vitale * (1).

Le but que se propose Todd en donnant de l'alcool est donc, non pas d'affaiblir directement la maladie, mais bien de fortifier l'organisme, afin que la maladie ait moins de prise sur lui; et guidé par son instinct clinique, le promoteur de la médication par l'alcool accorde à ce médicament les propriétés que lui ont reconnues dans ces dernières années tous les expérimentateurs. Pour Todd, l'alcool agit comme stimulant et comme aliment. On se rappelle que ce sont les mêmes conclusions que la physiologie moderne nous a fait accepter.

Les élèves de Todd en Angleterre et en Amérique, ceux de Béhier en France, ont continué l'étude de la médication par l'alcool. La pratique du médecin anglais était peut-être exagérée; mais le contrôle s'est bientôt établi et a fourni déjà, pour un certain nombre de maladies, un ensemble d'indications et de contre -indications que Ton s'efforce chaque jour de préciser davantage. Béhier, Anstie,

()) Dictionnaire encyclopédique, art. Alcool, p. 603.

Murchison, Lyons, Marvaud, etc., sont les auteurs qui ont le plus contribué à ce résultat.

Béhier, en 1861, a montré que dans la pneumonie l'alcool est indiqué principalement par l'adynamie, parl'ataxie ou. bien encore par la violence même de la fièvre dans la forme nettement inflammatoire, et il a insisté d'une manière toute spéciale sur le mode d'administration de l'alcool, qu'il donne dilué et à doses fractionnées.

Anstie, Briuton, Beale, etc., donnèrent des doses moins fortes que Todd, et, comme Béhier, insistèrent sur le fractionnement des doses.

Murchison et Lyons ont noté, avec un grand, soin de détails, les circonstances qui, dans le typhus et la lièvre typhoïde, réclament ou éloignent l'emploi des alcooliques.

Nous ne voulons pas compléter cette énumération; elle suffit pour montrer que si Todd a établi victorieusement l'utilité de la médication par l'alcool, il a laissé en grande partie à ses successeurs le soin d'en faire une étude détaillée, et, comme nous venons de dire, les progrès dans cette voie ont été rapides.

Cette médication, née d'hier, est une véritable révolution thérapeutique. Et pour montrer combien en peu de temps les idées peuvent changer, nous rappellerons que l'alcool, comme les autres médicaments excitants, était considéré par des thérapeutistes modernes comme capable de déterminer cet ensemble de modifications, que l'on est convenu

d'appeler « fièvre inflammatoire éphémère », et qui est caractérisé <r par un surcroît d'énergie dans l'impulsion du cœur et par la fréquence de ses battements, par l'augmentation de la chaleur de la peau, etc. » (1).

Il est aujourd'hui de notion vulgaire dans la pratique médicale que ce médicament, qu'on appelait autrefois incendiaire, diminue la fièvre et que c'est surtout chez les sujets atteints de fièvre, qu'il produit un abaissement plus considérable de la température. Toutefois, le dissentiment qui semble exister entre Trousseau et Pidoux et leurs successeurs, porte plus sur la vue théorique que sur les applications pratiques, et après avoir parlé des excitants comme capables de produire une sorte de fièvre, ils disent plus loin : « Nous n'hésiterions jamais à donner des excitants énergiques, si, en même temps que l'auscultation nous permettait de constater une péripneumonie fort étendue , nous voyions le pouls petit et faible, la respiration lente, la peau refroidie et les forces musculaires déprimées » (2). C'est qu'en effet, quelle que soit la théorie, le fait existe, et s'il est difficile d'expliquer parfois les bons résultats de telle ou telle médication, si parfois même la théorie est en opposition avec la pratique, cela importe peu au médecin, et le résultat d'une observation sévère n'en reste pas moins acquis à la science.

(1) Trousseau et Pidoux, Traité de matière médicale et de thérapeutique, t. XI, 7° édition, p. 706.

(2) Ibid., loc. cit., p. 886.

C'est surtout à cause de ses propriétés stimulantes que l'alcool est employé. Elles ne sont niées par personne, pas même par les ennemis de l'alcool, et c'est précisément, avons-nous dit, ce qui en faisait rejeter l'emploi par les partisans des doctrines de Broussais. C'est à cause de ces propriétés qu'aujourd'hui on l'emploie fréquemment. Toutefois, comme on le sait, Todd le regardait en outre, non sans quelque raison, comme un aliment d'une assimilation facile. Qelques auteurs ont voulu aller plus loin et sortir de ces généralités, et ils ont expliqué l'action excitante de l'alcool sur le système nerveux, parce que l'alcool nourrirait directement le système nerveux. Selon la remarque de Murchison, c'est là une explication fort ingénieuse, mais qui ne repose sur aucune preuve.

C'est principalement aussi à cause de ses propriétés stimulantes que le professeur Béhier emploie l'alcool ; sans insister autant que Todd sur le rôle alimentaire de ce médicament dans la fièvre, il ne le nie pas, se séparant par là de Murchison qui pense que, dans les affections fébriles, l'alcool n'agit pas comme aliment, mais comme stimulant du système nerveux et des organes de la circulation, augmentant l'activité cardiaque, activant la circulation capillaire générale et cérébrale, arrêtant le délire, simple trouble fonctionnel du cerveau. Aussi pour cet auteur, c'est l'état du cœur et du pouls qui donne le plus souvent les indications elles contre-indications de l'alcool.

Enfin il est encore une indication générale de l'alcool qui n'avait pas échappé à Todd, sur laquelle Béhier a insisté, mais que semblent avoir oublié les élèves de Todd, c'est l'intensité de la fièvre, c'est l'élévation de la température. Il est vrai qu'alors le délire éclate (Hirtz), et avec lui tous les symptômes de l'ataxie, mais il n'est pas indifférent de choisir comme indication du médicament le chiffre élevé de la température ou les symptômes de Tataxie, car dans le premier cas on peut agir avant la manifestation des accidents dus à l'élévation excessive de la chaleur du corps, tandis que dans le second on attend pour remédier au mal qu'il se soit déjà produit.

L'étude générale que nous venons de faire sur la médication par l'alcool, montre que ce médicament agit comme stimulant, comme aliment et comme antipyrétique. La suite de ce travail achèvera de prouver ces conclusions et les complétera.

Étudions maintenant les cas particuliers et les règles qui doivent présider à l'emploi de l'alcool.

Dans un premier chapitre il sera question de l'alcool employé comme topique, mais ce point présentant surtout un intérêt chirurgical ne sera qu'effleuré.

Dans des chapitres successifs nous rechercherons l'action et le mode d'emploi de l'alcool pris à l'intérieur dans les phlegmasies, dans les pyrexies, dans les intoxications et dans les cas fort nombreux où une maladie chronique produit la débilité, soit par un trouble diathésique de la nutrition, soit par le trouble fonctionnel de quelque organe important de l'économie.

Un chapitre spécial sera consacré au mode d'administration de ce médicament, et enfin nous terminerons ce travail en montrant ce que présente de spécial l'abus de l'alcool en thérapeutique.

De l'usage de l'alcool employé comme topique.

Arnauld de Villeneuve, Guy de Chauliac, Paracelse, Àmbroise Paré, etc., Larrey dans les guerres du premier empire, ont employé fréquemment l'alcool dans le pansement des plaies. ïïélaton, Chédevergne (1), Gaulejac (2), ont insisté sur la plus grande aptitude que l'alcool donnerait aux plaies pour se réunir par première intention. Chédevergne a insisté particulièrement sur la rareté de la phlébite après ce mode de pansement, et sur la moindre fréquence de l'infection purulente. Il cherche à expliquer ce dernier résultat par les modifications que l'alcool fait subir à la cellule purulente, mais il convient de l'attribuer soit à l'action antiputride qu'exerce sur la plaie l'alcool employé souvent alors à un haut degré de concentration, soit à l'absorption du médicament qui se fait à la surface de la plaie. Chédevergne a cité des faits d'ivresse consécutifs à ce mode de pansement, et Chaussier avait déjà observé le même phénomène après l'application sur une plaie de

(1) Chédevergne, Bulletin de thérapeutique, 1864.

(2) Gaulejac, Thèse de Paris, 1864.

compresses imbibées d'alcool. Il fait remarquer, à ce propos, que la vaporisation de l'alcool et sa pénétration dans les poumons étaient peut-être la cause de ces effets (1).

On l'a employé également contre les brûlures, et M. Béhier, dans son savant article du Dictionnaire encyclopédique, cite nombre d'auteurs du xvii0 siècle qui en ont fait usage dans ces cas.

L'eau alcoolisée ou le vin aromatique sont entrés depuis longtemps dans la pratique pour le pansement des ulcères chroniques.

M. Ricord traite de même les ulcères syphilitiques; et, d'autre part, l'alcool et le vin sont fréquemment donnés en injection dans les cas d'inflammation chronique de la muqueuse de l'urèthre ou du vagin.

On l'a conseillé également dans les inflammations de la bouche, de la gorge, de la conjonctive, contre les contusions, les engelures, l'intertrigo, l'érysipèle. Nélaton (2) a montré qu'on pouvait prévenir le développement des furoncles en appliquant d'une manière continuelle, sur les points malades, des compresses imbibées d'alcool à 40°. C'est dans un même ordre d'idées qu'en 1776, André Cnôffel, cité par M. Béhier, faisait faire, dès le début de la variole, des lotions sur la face, avec un esprit-de-vin additionné de myrrhe. Ces lotions agissant tanquam pressens remedium contra- variolas faciei, ne tam fortiter

(1) Trousseau, Dictionnaire en 30, art. Alcool.

(2) NéJaton, Gazette des hôpitaux, 1853, p. 387.

confluant, vel faciem dehonestent {Ephem. nat. cur., dec. I, an. IV et V, p. 48).

M. Béhier (1) rapporte un fait qu'il y a lieu de rapprocher des précédents. Il a observé un goutteux qui, à chaque attaque, au fort même de la fluxion articulaire, frictionne vigoureusement les articulations malades avec une brosse rude trempée dans l'alcool, et qui se trouve bien de cette pratique.

On l'a employé également contrela fissure à l'anus ; Chapelle d'Angoulême (2) et Tournié (3) ont ainsi obtenu des guérisons. Trousseau a été moins heureux.

On a cherché également à obtenir la guérison des tumeurs par l'action locale de ce médicament. On s'en est servi fort anciennement contre le cancer de la bouche. Plater employait localement l'eau-de-vie contre toutes les tumeurs en général. M. Houzelot et Nélaton (4) l'ont préconisé contre les tumeurs synoviales du poignet et contre les bourses séreuses de la paume de la main. Brodie, et plus récemment M. Ibre (cités par Béhier), ont retiré de bons résultats de l'emploilocal de l'alcool contre l'hypertrophie des mamelles. Enfin Lanzoni rapporte qu'il guérissait les tumeurs hémorrhoïdales par l'application de cataplasmes de feuilles de vigne imprégnées d'alcool.

On a injecté l'alcool dans la cavité de l'hydrocèle

(1) Béhier, lot. cit., p. 594.

(2) Chapelle d'Angoulême, Académie de médecine, 1SSG.

(3) Tournié, Um'o» médicale, 1864.

(4) Nélaton, Journal de mèd. et de chir. pratiques, 1861.

vaginale, et Jobert de Lamballe(l) n'a pas craint d'avoir recours au même procédé dans un cas où l'abdomen était distendu par un épanchement. Il retira d'abord huit onces de liquide et les remplaça par une injection de même quantité, formée avec de l'eau et une once et demie d'alcool. Après un quart d'heure, il vida l'abdomen et en retira douze litres de liquide. La malade guérit.

On l'a également opposé aux névralgies, et des applications locales de compresses alcoolisées ont souvent diminué les douleurs musculaires, les névralgies dentaires, etc.

Des frictions sont souvent faites avec de l'eau alcoolisée afin d'exciter localement la circulation, dans les paralysies, dans les atrophies, ou sur les parois thoraciques chez les phthisiques. Ces derniers moyens sont sans danger et il n'y a pas lieu de les blâmer.

Très-concentré, l'alcool coagule le sang, et l'on a pu utiliser cette propriété pour arrêter une hémorrhagie.

Nous nous bornerons à cette énumération incomplète de l'usage presque exclusivement chirurgical de l'alcool.

(1) Jobert de Lamballe, Gaz. des hôp., n° 73, p. 277.

De la médication par l'alcool dans les phlegmasies.

Pneumonie. — C'est à coup sûr chez des malades atteints de pneumonie que la médication par l'alcool a été le plus largement expérimentée, et les faits observés par Todd, M. Béhier et leurs élèves, sont aujourd'hui fort nombreux.

Le traitement imaginé par Todd n'était pas absolument nouveau ; Laennec, Chomel, Frank donnaient parfois du vin à leurs pneumoniques ; mais ce qui était assurément nouveau, c'était la systématisation : pour le médecin anglais, l'indication de l'alcool à hautes doses existait dans la pneumonie, comme du reste dans toutes les affections aiguës, chaque fois qu'il y avait tendance à la dépression des forces. Et l'on sait que Todd reconnaissait à toutes les affections aiguës le pouvoir de déprimer les forces vitales, et qu'il trouvait fréquemment l'indication de son traitement. Todd eut à peine vanté les excellents résultats de sa méthode, que M. Béhier (1), dès 1861, l'appliqua sur un très-grand nombre de malades. Et en 1862, il avait déjà recueilli trente-six observations

(1) Conférences de clinique médicale faites à la Pitié en 1861-62,

de pneumonies traitées par la potion de Todd. Les résultats étaient des plus satisfaisants. Sur ces trentesix cas il y eut vingt-neuf guérisons.

Onze fois on observa cette forme grave où dominent les phénomènes ataxo-adynamiques, et sur ces onze cas, on eut onze guérisons. Il est à remarquer que ces symptômes d'ataxie et d'adynamie étaient liés, non pas à une intoxication alcoolique antérieure, mais bien à l'état de faiblesse des malades, dont quelques-uns étaient fort avancés en âge. L'un d'eux avait soixante-six ans, un autre soixante-huit, un troisième soixante-neuf ans et un quatrième soixante-dix-neuf ans. Malgré ces conditions si désavantageuses les onze malades, atteints de la forme la plus grave de la pneumonie, guérirent tous. C'est là une statistique tellement différente de celles qu'on avait l'habitude de recueillir lorsqu'on traitait uniformément tous les malades par la saignée et le tartre stibié, que, même en faisant la part du hasard qui aurait pu favoriser un premier essai, le doute n'était pas permis : la médication par l'alcool donnait plus de guérisons que les autres méthodes thérapeutiques.

Les 7 cas de mort observés dans la série de 36 malades atteints de pneumonie n'affaiblissent en rien la conclusion précédente. Chez 3 de ces malades la pneumonie était au troisième degré au moment de leur entrée à l'hôpital; 3 autres présentaient indépendamment de la pneumonie des lésions avancées de la phthisie, et chez le dernier la pneumonie se

compliquait d'une bronchite intense et généralisée.

De tels résultats ne pouvaient manquer de fixer l'attention des cliniciens, et bientôt la médication par l'alcool passa dans la pratique.

Toutefois une question importante se posait: l'administration de l'alcool dans la pneumonie devaitelle être regardée comme une règle absolue, ou devaitelle être réservée pour lutter contre certains accidents? Dans ce cas quelles étaient les indications ?

Todd lui-même ne regarde pas l'administration de l'alcool comme essentielle dans la pneumonie, mais il ne semble pas croire que ce traitement puisse être nuisible, et selon lui il serait toujours un adjuvant de la cure. La statistique de M. Béhier vient confirmer la manière de voir de Todd, car dans les 29 pneumonies qui ont guéri il y avait des cas où il n'existait aucun symptôme d'adynamie, mais où l'on observait, au contraire, tous les signes de la forme simple et inflammatoire ; c'était chez des sujets âgés de 20 à 30 ans et non alcooliques.

L'examen des modifications observées chez ces malades après l'administration de la Potion de Todd nous montrera en détail l'utilité de l'alcool et nous servira ainsi à en déterminer les indications. Ces modifications ont été énoncées par Todd, par M. Béhier dans ses Conférences, par notre savant maître, M. Charcot (1), observant sur des vieillards à la Salpétrière, etc. Mêmes résultats pour tous.

(1) Charcot, Leçons cliniques sur les maladies des vieillards et les maladies chroniques.

Sous l'influence de l'alcool, Todd a vu disparaître le délire, le coma, et jamais il n'a vu survenir le collapsus. « Comme Todd, dit M. Béhier, j'ai vu l'alcool faire cesser le délire, faire tomber le pouls, abaisser la respiration et déterminer souvent une transpiration abondante, malgré laquelle les forces se relevaient (1). » A ces conclusions, nous ajouterons les suivantes, empruntées à un travail fait sous l'inspiration de M- Béhier par M. le docteur Bidard (2), et dans lequel se trouve étudiée l'influence de l'alcool sur la température et le pouls dans la pneumonie :

« Aussitôt ou presque immédiatement après l'administration de l'alcool, il se produit un abaissement très-marqué de la température, du nombre des pulsations et souvent aussi du nombre des inspirations ;

« La défervescence est presque toujours très-ra- P de;

« La convalescence est à peu près nulle ;

« Le pouls suit à peu près parallèlement les variationsdela température. >

Disons ici que souvent, dans la pneumonie, le délire et l'ataxie ont disparu pendant le traitement par l'alcool, quand on avait employé inutilement contre ces accidents le musc, l'opium, etc. De sorte que l'observation nous montre que l'alcool agit

(1) Béhier, Bict. encycl, p. 606.

(2) René Bidard, Thèse do Paris, 1868, p. 29.

plus spécialement contre les trois ordres suivants de symptômes : l'adynamie, l'ataxie et l'intensité de la fièvre mesurée par le chiffre de la température.

Ce sont là, en effet, les trois grandes indications de la médication par l'alcool dans la pneumonie.

Pour l'adynamie et l'ataxie, quand ces symptômes étaient bien prononcés, Laennec et Chomel n'hésitaient pas à donner du malaga, mais ils n'arrivaient pas ainsi aux doses généreuses de Todd, et surtout ils ne voyaient que rarement l'indication de ce traitement alors peu classique. Mais ils sont formels sur ce point, et Chomel insiste tout particulièrement sur l'amélioration que présentèrent ses malades après avoir pris quelques onces de malaga. Nous ne voyons là qu'une approbation anticipée delà médication par l'alcool.

Dans d'autres cas, la température sera très-élevée sans que pour cela on cesse d'avoir l'ensemble symptomatique de la pneumonie franche à forme nettement inflammatoire. La température élevée est par elle-même un danger, et d'ordinaire elle ne persiste pas longtemps sans s'accompagner de délire ; dans tous les cas la convalescence est plus longue. L'alcool nous donne le moyen de diminuer la fièvre, d'éviter le délire violent qui en serait la conséquence, ainsi que l'affaiblissement excessif du malade et la longueur de la convalescence : il y a donc là une indication bien nette. Les succès obtenus par M. Béhier chez des sujets de 20 à 30 ans, dans sa première série de malades ; les observations 2, 3 et 6 de la

thèse de M. Bidard, pour ne parler que des travaux que nous avons déjà cités , sont probants sur ce point; la température dans ces cas baisse rapidement, il ne survient aucun accident, la guérison a lieu et . la convalescence est moins longue. On nous objectera peut-être que ces malades auraient guéri par l'application d'un traitement différent, ou même par l'expectation pure et simple Le doute serait permis, mais nous nous contenterons de répondre qu'il n'est pas indifférent d'avoir pendant cinq ou sept jours une température de 39°, par exemple, au lieu d'une température de 40°, quand bien même, ce qui n'est pas, les diverses médications devraient amener encore la guérison. Car l'intensité de la fièvre donne la mesure des pertes de l'organisme, et par suite de l'état de faiblesse du- malade après la défervescence, et de la longueur de la convalescence.

Ainsi donc l'alcool est indiqué aussi bien dans la pneumonie franche , lorsque la température est très-élevée, que dans les formes ataxo-adynamiques.

Quant à la pneumonie franche, dans laquelle on ne remarque l'exagération d'aucun symptôme, non plus que l'apparition d'aucun phénomène alarmant, dans la pneumonie la plus simple, en un mot, convient-il d'appliquer ce même mode de traitement? Nous ne voulons pas nous montrer plus partisans de l'alcool que les promoteurs de la méthode, et nous avons déjà dit précédemment que Todd lui-même ne regardait pas cette

médication comme indispensable dans toutes les pneumonies; il ajoute, il est vrai, que la guérison sera plus facile. M. Béhier, dans ses Leçons cliniques, aborde le même sujet et il ne pose pas non plus en principe qu'on devra donner l'alcool dans ces cas ; il dit qu'il y a là une question à résoudre et fait voir que les résultats qu'il a obtenus dans sa série de trente-six malades ne sont pas défavorables à la médication par l'alcool. Depuis cette époque, aucun travail contradictoire n'a été publié sur ce sujet, à noire connaissance du moins, et les premières conclusions sont au moins incontestées. On a seulement publié des cas de pneumonie franche, sans aucune espèce de complications, qui ont été traités avec succès par l'alcool, mais on n'a pas prouvé que c'était là la meilleure méthode de traitement.

Les indications dont nous avons parlé jusqu'ici se rapportent à trois grands chefs : l'adynamie, l'ataxie et l'intensité de la fièvre. Très-souvent dans ces circonstances on observera une sécheresse très-marquée de la peau. Il n'y a là aucune contreindication à l'emploi de l'alcool, comme le pense Ed. Smith, car, selon la remarque du professeur Béhier, l'alcool provoque habituellement dans ces cas une transpiration assez abondante et qui s'accompagne d'un sentiment de bien-être. Les faits observés par MM. Anstie et Gingeot plaident également dans ce sens.

Mais il est une autre indication sur laquelle l'accord est unanime; elle n'avait pas échappé à Chomel;

c'est l'alcoolisme chronique. Chez les ivrognes, en effet, la pneumonie revêt d'ordinaire une forme grave qui souvent se termine par la mort, et Ghomel avait déjà noté que ces accidents disparaissaient facilement, dans bien des cas, sous l'influence du traitement par le vin. Et alors l'éminent clinicien n'applique plus la méthode avec parcimonie; il donne le vin largement, et il note de la manière la plus nette la relation qui existe entre l'administration du vin chez les ivrognes atteints de pneumonie et l'amélioration qui survient. L'expérience a complètement sanctionné l'enseignement de Chomel; les observations de Todd, de Béhier, etc., sont toutes confirmâmes de cette opinion, à un tel point qu'ils ont eu grand soin de faire remarquer que leurs malades n'étaient pas alcooliques quand ils ont voulu prouver l'efficacité de l'alcool contre la forme ataxoadynamique. Aussi ne pensons-nous pas nécessaire d'insister plus longtemps sur cette particularité aujourd'hui classique.

Ce ne sont pas là les seuls cas dans lesquels l'alcool soit indiqué dans la pneumonie; ce n'est pas uniquement lorsqu'il s'agit de telle forme grave, ou bien lorsqu'on se trouve en présence de vieillards ou d'ivrognes, qu'il y a lieu de recourir à cette médication. Ces indications existent pendant toute la durée de la maladie ou du moins pendant la plus grande partie ; il en est d'autres qui peuvent surgir à un moment donné et qui appartiennent à un groupe symptomatique à évolution rapide et

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