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parfois rapidement mortel ; nous voulons parler du collapsus, c'est-à-dire de ce cortège de symptômes alarmants qui se montrent chez les vieillards , chez les ivrognes, chez les gens affaiblis, au moment où s'opère une brusque dépression thermique, comme c'est le cas pour la défervescence dans la pneumonie. La maladie aura suivi un cours régulier, et malgré l'intensité des lésions locales, le grand âge du malade, on est arrivé sans encombre au sixième ou septième jour de la maladie. La température est à 39° ou 40° centigrades; puis survient la défervescence. Alors « brusquement, dans l'espace de quelques heures, la scène change, la physionomie s'altère, les yeux sont excavés, les joues, le nez pâles et glacés. Les extrémités sont froides et cyanosées. Le corps est couvert de sueurs froides. Il y a une grande prostration des forces, parfois même du délire. L'impulsion du cœur est faible et irrégulière, les bruits paraissent sourds et éloignés ; le pouls est filiforme, tantôt accéléré, tantôt ralenti. La respiration rapide et profonde. » (Charcot.) (1).
Nous avons eu assez souvent l'occasion d'observer des faits de ce genre pendant notre internat chez notre savant maître, le professeur Charcot, et nous avons peut-être été moins frappé de la gravité des accidents, pourtant si redoutables, que de leur soudaineté et de leur brusquerie. Il est d'usage alors,
(1) Charcot, Leçons cliniques sur les maladies des vieillards, 2e édition. — Appendice sur la Thcrmométrie , leçons recueillies par A. Joffroy, interne du service.
dans le service de M. Charcot, de chercher immédiatement à ranimer le malade riar une médication stimulante, et c'est plus particulièrement au rhum chaud que l'on a recours. Parfois l'administration du médicament fait bien vite disparaître les symptômes inquiétants, mais d'autres fois les accidents s'aggravent quand même et la mort survient.
Ainsi, les accidents terribles du collapsus ont pour caractère, lorsqu'ils surviennent à la fin de la pneumonie, au moment de la défervescence, d'évoluer avec une très-grande rapidité, de sorte que, dans l'espace de quelques heures, le malade sera mort ou convalescent. On comprend donc de quelle importance il est pour le clinicien de connaître en détail tous les caractères du collapsus et de trouver un guide qui lui permettra d'établir, dès le début des accidents, un pronostic assuré. C'est là un problème difficile que M. Charcot a résolu, et nous pensons qu'il y a lieu de rapporter ici la solution qu'il en a donnée, car c'est ainsi qu'on pourra distinguer les cas où la médication pourra réussir de ceux où elle échouera presque à coup sûr.
Ne prenant d'abord que la température comme signe distinctif, on peut diviser le collapsus en deux classes fort distinctes : 1° le collapsus avec persistance ou augmentation de la température élevée ; 2° le collapsus avec diminution notable de la chaleur centrale.
Dans le premier cas, c'est la mort qui survient. « Si, dans le même temps où les phénomènes exté-
rieurs d'algidité se produisent, la température centrale se maintient à un taux élevé, ou môme s' élève jusqu'au niveau des températures hyperpyrétiques, la mort est certaine. C'est déjà l'agonie qui commence. Bientôt le doute ne sera plus possible; le pouls s'accélérera encore, et le râle laryngo-trachéal ne tardera pas à paraître. » (Charcol) (1). Il est indispensable de bien connaître ces faits, car il est évident qu'alors la médication par l'alcool sera impuissante, ou si on l'emploie il faut savoir qu'elle échouera.
Dans le second cas, lorsque le collapsus s'accompagne d'une diminution de la chaleur centrale, les choses ne sont pas aussi nettes; tantôt c'est la guérison qui survient, tantôt c'est la mort. Quelquefois le problème clinique est tellement difficile qu'on reste dans le doute pendant un assez long temps ; dans ces cas il ne faudra pas hésiter à recourir de suite à l'emploi de l'alcool à hautes doses. Mais quelles que soient les difficultés que l'on rencontre pour porter un pronostic précis, elles ne sont pas toujours insurmontables. C'est ici surtout qu'il faudra tenir compte de l'état de la circulation et de la respiration. « Si le collapsus, dit IL Charcot, n'est que l'exagération des symptômes ordinaires d'une défervescence rapide de bon aloi, en même temps que la température centrale s'abaisse, les mouvements de la respiration et les pulsations artérielles se
([) Charcot, /oc. cit., p. 293.
ralentissent et se régularisent. Le pronostic est favorable en pareil cas, alors même qu'il serait survenu quelque symptôme inquiétant, tel qu'un délire intense.
« Si, au contraire, la température centrale s'abaissant, la fréquence du pouls et des mouvements respiratoires persistent ou même s'accroissent, la situation est des plus graves. Bientôt, quoi qu'on fasse, l'agonie va s'établir. Et tandis que tout h l'heure nous avons été conduits à porter un pronostic favorable, malgré l'apparition d'un délire violent, ici nous devons maintenir le pronostic le plus grave, alors même que la défervescence aurait produit chez le malade un sentiment de bien-être. » (Charcot.)
La médication stimulante, et en particulier celle par l'alcool à hautes doses, est indiquée, nous le répétons, par cet ensemble de symptômes graves qui constituent le collapsus. Mais il faut savoir reconnaître les cas dans lesquels la médication est absolument inutile, de ceux au contraire où elle peut décider de la terminaison de la crise. Les symptômes du collapsus sont dangereux par eux-mêmes, et leur in tensité peut déterminer la mort chez un sujet trop affaibli pour y résister. On comprendra facilement qu'entre les deux classes de collapsus dont M. Charcot a tracé un tableau si frappant, il y a place pour des cas intermédiaires, que du reste il signale luimême avec beaucoup de netteté. C'est dans ces cas tout particulièrement que se trouve indiquée la mé-
dication que nous étudions, car c'est là, nous ne pouvons trop insister sur ce point, qu'un traitement approprié peut changer l'issue de la maladie.
Nous venons de parler du collapsus terminal de la pneumonie; mais il ne faudrait pas croire que cet ensemble de symptômes ne puisse se manifester qu'à cette époque de la maladie ; on peut l'observer pendant le cours, au début et même pendant toute la durée de la maladie, qui présente presque toujours alors une issue funeste.
Pendant le cours de la pneumonie, le collapsus ne survient que si quelque chose d'anormal a modifié le cours naturel de la maladie ; par exemple, sous l'influence de l'action trop accusée d'un médicament comme le tartre stibié ou la digitale, ou bien, comme nous en avons observé deux exemples pendant notre internat à la Salpétrière, lorsqu'il survient une péricardite. Souvent le collapsus apparaîtra après une diarrhée violente, etc. Toujours, dans ces circonstances, il y a lieu d'ordonner Valcool ; il est inutile de dire que si le collapsus est imputable à une médication intempestive ou exagérée, on abandonnera de suite la médication incriminée.
Il faut savoir aussi que cet accident peut se montrer d'une manière transitoire au début delà pneumonie, et que chez les vieillards profondément débilités cet état de collapsus peut persister pendant toute la durée de l'affection. Ce sont ces cas qui ont été désignés par le professeur Charcot sous le nom de pneu-
montes algides. Les malades ressemblent à des cholériques. La face est livide, les yeux excavés, le nez effilé, la voix éteinte, les extrémités sont froides et cyanosées, et la température ne dépasse guère 38° centigrades. (Charcot.)
Il est bien indiqué, par un pareil tableau, de recourir à la médication stimulante, mais il ne faut pas se bercer d'illusions, dans ces cas les succès ne seront pas nombreux ; la mort est la règle.
C'est surtout chez les vieillards qu'on rencontrera les phénomèmes divers qui constituent le collapsus, mais non pas exclusivement chez eux; ils surviennent chez les sujets affaiblis, et ils sont particulièrement frappants chez les convalescents et les alcooliques. (Charcot )
Après avoir parlé du traitement de la pneumonie chez les adultes, puis chez les vieillards, il convient de dire quels résultats la même médication a donnés chez les enfants. Nous emprunterons la plupart des détails relatifs à ce point à la bonne monographie d'un élève du professeur Béhier, le docteur Gingeot (1).
Cette partie de la question n'avait pas encore été traitée d'une manière particulière; cependant, en Angleterre, l'usage de l'alcool existait déjà dans les hôpitaux d'enfants, et l'on avait recueilli dans les publications médicales quelques faits encourageants.
(1) Gingeot, Essai sur l'emploi thérapeutique de l'alcool chez les enfants, Thèse. Paris, 1867.
Todd cite des sujets encore jeunes qu'il a traités avec succès par sa méthode. Beale, cité par Gingeot, rapporte l'observation d'une jeune fille de quatorze ans atteinte d'un rhumatisme articulaire aigu généralisé, avec complication de pneumonie et de péricardite. L'état général était mauvais; on eut recours à la médication par l'alcool qui fut administré pendant onze jours à la dose de 10 onces par jour. La malade guérit. — A côté de ce fait, se trouve une observation du docteur Anstie, relative à un enfant de quatorze mois, également atteint de pneumonie et dont l'estomac se montrait rebelle à toute espèce d'aliments. On lui donna du portwine , les vomissements cessèrent : la dose était de 6 onces par jour, et elle fut continuée pendant douze jours.
Le docteur Mac Cormack(l) est également favorable à cette médication; quant à M. Graily Hewitt (2), il déclare que les avantages de l'alcool sont incontestablement supérieurs pendant la première et la seconde enfance à ceux que l'on retire de l'administration de ce médicament aux adultes.
Quelques médecins cependant ne paraissaient pas avoir retiré de l'alcool chez les enfants d'aussi bons résultats, et M. Chambers (3) dit positivement que la médication par l'alcool donne de bons résultats chez
(1) Mac-Cormack, Stimulants to new-born Infants {The Lancet,
(2) Grailly Herwitt, Stimulants to young Children {The Lancet,
(3) Chambers, C0MMI Lectures on the Treatment of Pimtomia {Lancet, 1862).
les adultes, mais qu'il n'en est plus de même chez les enfants, et que l'emploi de l'acool produirait en particulier une durée plus grande de la maladie.
Ainsi, quand M. Gingeot commença ses recherches, la question de la médication par l'alcool dans les maladies aiguës des enfants était loin d'être réso-? lue. Sans doute, en Angleterre, cette méthode était déjà appliquée largement et regardée comme excellente par un grand nombre de médecins; mais en France, la méthode de Todd n'avait encore été appliquée que chez les adultes.
Les résultats obtenus par le docteur Gingeot sont des plus encourageants, et pour ne parler ici que de ce qui a trait à la pneumonie, disons que chez les enfants, comme chez les adultes l'alcool à hautes doses a produit la cessation du délire et de l'insomnie, le ralentissement du pouls et de la respiration, et l'abaissement de la température ; voici les conclusions du travail de M. Gingeot :
« 1° Le traitement alcoolique peut être appliqué aux enfants sans plus de danger qu'aux adultes et aux vieillards ;
« 2° L'alcool administré à doses fractionnées dans les maladies aiguës fébriles, paraît avoir la même action thérapeutique aux différents âges de la vie;
« 3° Cette action est celle que M. le professeur Béhier a fait, le premier, connaître en France. » (Gingeot.)
(I) Gingeot, loc. cit., p. 92.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur ce qui se rapporte à la pneumonie des enfants. Les mêmes objections que l'on a faites à la médication par l'alcool dans la pneumonie des adultes ont été de nouveau faites à propos de l'administration de cet agent stimulant dans la pneumonie des enfants. Ces objections n'ont pas plus de valeur. L'alcool, dans la pneumonie, agit de même chez l'enfant et chez l'adulte; ses indications sont les mêmes.
Nous avons donné dans ce chapitre une certaine extension aux indications de la médication par l'alcool, aussi pensons-nous qu'il ne sera pas sans utilité de le résumer en quelques lignes.
A. La médication par l'alcool est indiquée dans la pneumonie des adultes :
1° Chaque fois qu'il se montre les symptômes graves de l'ataxie ou de l'adynamie ;
Ces symptômes, délire, coma, stupeur, etc., s'amendent rapidement sous l'influence de cette médication ;
2° Lorsque l'intensité de la fièvre mesurée par le chiffre de la température centrale est considérable;
3° Lorsque les sujets sont affaiblis par une maladie antérieure ou sont alcooliques.
4° Lorsque les indications précédentes n'existent pas, la médication par l'alcool peut être employée sans danger; mais il n'est pas prouvé que ce soit la meilleure méthode. Les arguments de Todd sur ce point ont une grande valeur, mais ils ne sont pas probants.
B. La médication par l'alcool est indiquée trèsfréquemment dans la pneumonie des vieillards :
1° Par leur état de faiblesse antérieur ; 2° Par les symptômes graves de l'ataxie et de l'adynamie;
3° Par le collapsus (qui peut se présenter en dehors de la vieillesse, et particulièrement chez les alcooliques).
C. La médication par l'alcool, dans la pneumonie des enfants, reçoit les mêmes indications que chez l'adulte, et donne les mêmes résultats.
Quant aux résultats généraux de l'application de la méthode de Todd dans la pneumonie, ils se trouvent appréciés par Grisolle (1) de la manière suivante : La mortalité n'aurait été que d'un huitième dans des cas où l'on employait uniquement la saignée et l'émétique (page 737), et il trouve que c'est là un résultat très-favorable. Il reconnaît cependant que dans les cas traités imprudemment par l'alcool, la mortalité n'a été que d'un neuvième. Mais c'est là une méthode qui est tellement opposée aux doctrines qui régnaient alors, que l'auteur du Traité de la Pneumonie ne peut se décider à reconnaître l'efficacité d'une méthode irrationnelle et réprouvée par la science (page 547). Il admet que si elle réussit en Angleterre, cela tient aux habitudes alcooliques des Anglais et à la différence de climat , et il n'hésite pas à dire que ce traitement ne doit pas être employé à
(1) Grisolle, Traité de la pneumonie, 2e édition.
Paris. Nous avons tenu à donner ici le résumé des opinions exprimées par Grisolle, afin de bien montrer que de difficultés il fallait vaincre pour faire .accepter en France la médication par l'alcool.
Pleurésie. — Lanzoni (1) a raconté l'histoire d'un soldat atteint de pleurésie aiguë et dont la guérison se serait opérée du jour au lendemain sous l'influence de la médication alcoolique poussée à ses dernières limites. La pleurésie était caractérisée par un point de côté très-douloureux au niveau du mamelon gauche, de la toux, de la dyspnée et une fièvre violente. Le malade, ayant déjà été saigné deux fois et n'éprouvant aucune amélioration, but un litre d'esprit-de-vin. Il éprouva des symptômes très-accusés d'ivresse, eut des sueurs profuses et le lendemain était guéri.
M. Béhier en parlant de cette observation fait remarquer qu'il n'est pas prouvé que le malade fût réellement atteint de pleurésie. L'observation n'en est pas moins intéressante et nous avons cru devoir en donner le résumé. C'est tout ce que nous dirons ici de la pleurésie, car autant on s'est appliqué à déterminer les effets de l'alcool dans la pneumonie, autant cette étude a été négligée pour la pleurésie. Il y aurait là une lacune à combler et nous pensons que les sueiL S copieuses qui, dans la pneumonie, dans le rhumatisme, etc., succèdent souvent à l'ad-
(1) Lanzoni, De viribus aquœ vitœ, in Ephem. nat. cur., 1715, cent. II, an X, p. 223.
ministration de l'alcool, se produiraient également dans la pleurésie, et ne seraient peut-être pas sans effet sur la résorption de l'épanchement. M. Béhier ayu, dans un cas de rhumatisme articulaire aigu, un épanchement pleurétique double s'amender promptement par l'emploi quotidien de 100 à 120 gram. d'alcool.
Fièvre traumatique. — Fièvres pyogèniques. — La fièvre qui se développe à la suite des grandes opérations chirurgicales présente souvent une telle intensité qu'elle crée par cela même un véritable danger, surtout quand l'opéré devra faire face à une suppuration de longue durée. Aussi l'attention des chirurgiens a-t-elle été attirée depuis longtemps sur ce point particulier, et on a cherché par différents moyens à diminuer et même à éviter la fièvre traumatique. L'expérience, dans ces cas, a sanctionné l'usage de l'alcool, et l'on voit journellement dans les hôpitaux donner aux malades, après les grandes opérations, des vins généreux ou du rhum. Ce que nous avons dit de l'action physiologique de l'alcool nous fait prévoir ce qui se passe dans ces circonstances. L'alcool agit en diminuant la température, c'est-à-dire la fièvre. C'est un fait qu'un grand nombre de chirurgiens français voient chaque jour dans la pratique hospitalière, et qui se trouve confirmé par l'observation des médecins étrangers (Anstie, Binz et Socin). Mais est-ce là tout le profit que l'on peut retirer de la médication par l'alcool à la suite des opérations chirurgicales? L'alcool agit-il dans
les cas d'infection purulente? La question étant posée en ces termes, nous croyons pouvoir répondre par la négative. Velpeau l'a employé sans succès et les autres chirurgiens n'ont pas été plus heureux que lui, et l'alcool n'a pas donné de meilleurs résultats que les autres médicaments qu'on a opposés à cette cause terrible des insuccès chirurgicaux.
C'est encore inutilement qu'on a opposé l'alcool à l'infection purulente des femmes en couches. Mais est-ce bien dans ces termes que la question doit se poser? Nous ne le pensons pas. Il est bien prouvé que l'infection purulente et la fièvre puerpérale sont au-dessus des ressources de l'art, lorsque la maladie est déclarée. Mais n'est-il pas possible de prévenir, au moins dans quelques cas, l'éclosion de cette maladie?L'alcool, en d'autres termes, ne pourrait-il pas, quelquefois au moins, agir comme médicament préventif? Certaines observations cliniques peuvent être interprétées dans ce sens. Nous citerons comme exemple un fait rapporté par le professeur Béhier, et dans lequel il y a eu guérison quoique les accidents eussent été assez graves pour autoriser un pronostic fatal. Il s'agit dans ce cas d'une femme qui fut prise de violents frissons, avec claquements de dents, le troisième Jour après l'accouchement. On administra en vain le sulfate de quinine jusqu'au quatorzième jour. Ce fut alors, la malade étant dans un état complètement désespéré, qu'on administra l'alcool à haute dose. A partir de ce moment, les frissons qui se répétaient fréquemment disparurent, la malade
ne ressentit plus que quelques horripilations; et au bout de quelques jours un vaste phlegmon s'ouvrait dans le rectum. La guérison survint.
Cette observation n'a pas besoin de commentaires ; on connaît toute la gravité des vastes phlegmons péri-utérins s'ouvrant dans le rectum , et si l'on songe à l'état misérable de la malade quelques jours seulement avant l'ouverture de cette grande collection purulente, on ne peut que s'étonner de ne voir la guérison entravée par aucun accident. La résorption purulente, la fièvre putride n'ont peut-être été évitées que grâce à la médication par l'alcool.
Nous sommes loin de vouloir conclure de ce fait à une généralisation et de penser que l'administration de l'alcool serait une barrière infranchissable que l'on pourrait opposer à la fièvre puerpérale et à l'infection purulente, mais il ne nous répugne nullement de croire que si ce n'est pas une barrière infranchissable, c'est un obstacle, et que, si faible qu'il soit, parfois il peut être utile. Et si l'on veut nous permettre de sortir du domaine de la clinique, nous rapporterons ici un fait expérimental qui a quelque rapport avec la question que nous traitons. M. Bouvier (1), ayant narcotisé des animaux par l'alcool, a observé que chez eux l'injection de matières putrides dans les vaisseaux déterminait moins de fièvre que chez les animaux non intoxiqués par l'alcool.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot, c'est qu'il est
(1) Cuny Bouvier (de Bonn), Centralblatt, 1871.
des cas où l'on peut hésiter pour le diagnostic, entre la fièvre qui accompagne la production du pus et la fièvre qui succède à sa résorption ; il va sans dire que dans le doute il faut avoir recours très-largement à la médication alcoolique.
Ce que nous avons dit des accidents graves de la puerpéralité, considérés en général, trouve aussi son application dans ces cas particuliers où se manifestent des lésions articulaires d'un pronostic variable et qui rentrent dans ce groupe palhologique auquel notre maître, le professeur Lorain, a donné le nom de rhumatisme génital.
A la suite de l'accouchement, on peut voir se développer des formes relativement peu sérieuses de ces arthropathies; niais d'autres fois les articulations du carpe, des doigts, du poignet, etc., se gonflent, devienent rouges, tendues, douloureuses; en même temps les gaines tendineuses s'enflamment et se distendent, et il se forme du pus dans les jointures et dans les gaines des tendons. L'état général est mauvais, il y a de la fièvre, des frissons, etc., et souvent la mort survient. Il y a donc pour ces arthropathies, comme pour les inflammations localisées péri-utérines, une série de faits dont la gravité est croissante, et pour lesquels il y a lieu de poser les mêmes indications thérapeutiques générales.
Il faudra donc donner de l'alcool dès qu'on soupçonnera, ou pour mieux dire, dès que l'on craindra que l'arthrite ne devienne purulente. Dans les cas extrêmes, la mort surviendra presque fatalement.
Bronchite. Angine, etc. — Dans la maladie vulgaire que l'on désigne sous le nom de rhume et qui, suivant les cas et leur plus ou moins d'intensité, peut envahir ensemble ou séparément les muqueuses des fosses nasales, du pharynx, du larynx, de la trachée et des grosses bronches, la médication par l'alcool peut, si elle est employée dès le début, arrêter les accidents et juguler la maladie.
Laënnec n'a pas craint de s'abaisser en décrivant dans son style à la fois si simple et si attrayant cette médication populaire ; nous ne pouvons mieux faire que de le citer textuellement :
« Il est une autre méthode également populaire et connue de temps immémorial, quoique les médecins s'en soient peu occupés, peut-être à cause des inconvénients qu'elle semble devoir faire craindre; c'est l'usage des spiritueux. Le vin chaud, l'eau-devie brûlée, le punch, sont les moyens communément employés. Ce traitement est tout à fait héroïque dans un grand nombre de cas. On voit souvent un rhume, qui paraissait devoir être fort intense, arrêté ainsi tout à coup dans l'espace d'une seule nuit. La crainte de changer le rhume en péripneumonie est sans doute ce qui empêche les praticiens de faire un usage habituel de cette méthode. J'avoue que j'ai eu moimême cette crainte, mais je n'ai rien vu qui puisse la justifier; et, en conséquence, j'emploie aujourd'hui les spiritueux toutes les fois qu'il n'existe pas de contre-indications évidentes, comme serait une inflammation bien marquée de l'estomac ou des intes-
tins, une constitution éminemment sanguine, ou trop irritable pour les boissons alcooliques, ou une affection catarrhale assez violente pour faire craindre qu'ils n'amènent la péripneumonie ou le croup.
« Je fais prendre communément au malade, au moment où il se couche, une once ou une once et demie de bonne eau-de-vie, étendue dans le double d'une infusion très-chaude de violette, édulcoréeavec suffisante quantité de sirop de guimauve.
« L'administration de ce médicament est ordinairement suivie, vers le malin, d'une sueur assez abondante ; mais souvent le rhume est guéri dès le premier jour sans que la sueur ait lieu. S'il ne l'est pas entièrement, on continue plusieurs jours de suite.
« C'est surtout au début des rhumes que cette méthode est héroïque : elle est beaucoup moins efficace dès que l'expectoration grasse a commencé(l).»
On vient de voir que Laennec n'a pas dédaigné d'étudier minutieusement la méthode populaire de soigner le rhume par le punch chaud; il a commencé cette étude avec une certaine prévention et l'expérience seule l'a dissipée. Il nous donne tous ces détails ; aussi n'est ce pas sans étonnement qu'on apprendra que son annotateur, Mérkdec Laennec, a cru devoir placer une note pour dissuader le lecteur d'attacher trop de confiance à une méthode aussi contraire aux doctrines du jour et pour recommander l'emploi du sirop d'opium au lieu des spiritueux.
(1) Laennec, Traité de l'auscultation, 4e édition, 1837, p.
C'est en vain que dans la plupart des travaux modernes relatifs à la bronchite, on chercherait l'indication de ce traitement ; presque nulle part il n'en est fait mention.
Toutefois, dans Todd, on trouve plusieurs observations de bronchites aiguës traitées avec succès par l'alcool.
C'est encore dansLaennec que l'on trouve la meilleure et la plus complète indication de l'emploi de l'alcool dans le catarrhe muqueux chronique. Cette médication se trouve indiquée dans les cas où l'ancienneté de la maladie, l'âge et la débilité du sujet sont très-marqués. « Les spiritueux, et particulièrement le punch, réussissent quelquefois parfaitement dans les mêmes circonstances ; mais il faut en continuer l'usage beaucoup plus longtemps que dans le catarrhe aigu (1). »
On trouvera plus loin les indications de l'emploi de l'alcool dans la bronchite capillaire (voir p. 130). Mais avant de terminer ce paragraphe, il convient d'indiquer l'emploi de l'alcool dans la gangrène du poumon et en particulier dans la forme curable étudiée par M. Briquet. D'une manière générale l'état d'adynamie qui accompagne la gangrène quel que soit son siège (poumons, bouche, vulve, etc.), est une indication bien nette de la médication par l'alcool.
Rhumatisme articulaire aigu. — Dans le rhumatisme articulaire aigu, l'expérimentation de la mé-
(i) Laennec, loc. cit., p. 130.
thode de Todd n'a pas été faite d'une manière méthodique comme dans la pneumonie, et c'est à peine si l'on trouve çà et là quelques publications relatives à ce sujet et provenant presque toutes du service de M. Béhier. Toutefois il faut dire que déjà Stokes avait publié des cas de guérison par l'emploi de l'alcool.
Dans son article du Dictionnaire encyclopédique M. Behier (1864), ne parle que de cinq cas(l). Dans l'un, l'alcool ne fit rien; dans un autre, l'alcool calma rapidement les douleurs ; dans un troisième cas, où il existait un épanchement pleurétique double, l'amélioration fut rapide ; mais ce sont les derniers faits qu'il nous reste à rapporter qui sont de beaucoup les plus intéressants. Chez ces deux malades, il existait des complications cardiaques, pericardite dans un cas, endocardite dans l'autre, et en même temps il y avait un délire assez intense qui avait résisté au musc et à l'opium et qui céda immédiatement à l'emploi de l'alcool.
Des faits non moins probants de l'utilité des spiritueux dans le cours du rhumatisme articulaire aigu ont été publiés depuis cette époque ; nous ne mentionnerons ici que ceux qui se trouvent à la fin de a thèse du docteur Bidard (2) et où l'on voit que la coexistence d'une endocardite n'est nullement une contre-indication et n'empêche pas une amélioration rapide de se produire.
(1) Béhier, Dict. eneyclop., art. Alcool, p. 608.
(2) René Bidard, De l'influence de l'alcool sur la température et le pouls dans la pneumonie. Thèse de Paris, 1868.
A l'hôpital du Val-de-Grâce, M. Marvaud (1) nous paraît avoir opposé systématiquement l'alcool au rhumatisme articulaire aigu, et il en a obtenu la cessation des douleurs, la disparition du délire, une diminution considérable de la fréquence du pouls et une chute assez rapide de la chaleur fébrile du quatrième au onzième jour de la maladie.
Mais dans quatre cas compliqués d'endocardite grave, M. Marvaud n'a pas osé employer cette médication.
De même que dans la pneumonie où souvent l'amélioration se produit après une diaphorèse abondante, dans le rhumatisme articulaire aigu les douleurs disparaissent après des sueurs profuses.
Les indications de la méthode de Todd, appliquée au traitement du rhumatisme, sont donc l'adynamie, l'intensité de la fièvre et l'acuité des douleurs.
Les complications cardiaques ne constituent pas une contre -indication suffisante (Béhier), à moins que leur gravité ne soit excessive (Marvaud).
(i) Marvaud, loc. cit., p. 481.
De la médication par l'alcool dans les pyrexies et les maladies infectieuses.
Typhus. — Depuis longtemps les Anglais ont employé le vin et les spiritueux dans le traitement du typhus, comme le prouve le travail de Carmichael Smith (1) qui, d'après des observations faites en 1780, établit l'utilité et les avantages du vin à toutes les périodes du typhus. Plus récemment, Graves, Stokes (2), Corrigan (3), etc., ont insisté sur le même point; mais c'est dans des publications plus récentes que l'on trouve étudiées d'une manière très-minutieuse les indications et les contre-indications de l'alcool dans le typhus. C'est plus particulièrement aux travaux de Lyons (4) et de Murchison (5) que la science est redevable de connaissances très -précieuses.
(1) Carmichael Smith, Description of the j ail distemper among the prisoners of Winchester in 1780. London, 1798,
(2) Slokes, Researche* on the state of the heart, and the use of mnc in typhus fever {The Dublin Journal of médical scienee, 1839).
(3) Corrigan, Lectures on the nature and heatment of fever. Dublin,
1853, lect. VI.
(4) Lyons, A Treatise on fever. London, 1861.
(5) Murchison, A Trealise on the continued fevers of Great Bntain.
London, 1862.
On sait que dans la forme régulière du typhus on distingue deux périodes différentes qui correspondent au premier et au second septénaire. C'est dans cette dernière période de la maladie que se développent les symptômes les plus graves de l'adynamie ou du collapsus contre lesquels la médication stimulante est plus particulièrement dirigée ; mais il faut bien savoir que ces indications peuvent se montrer beaucoup plus tôt, et qu'en temps d'épidémie en particulier on voit souvent apparaître tous ces symptômes alarmants dès le troisième ou le quatrième jour, et la mort survient même avant que l'éruption se soit manifestée. « Lorsque le cas est aussi grave, dit M. Charcot, à la suite du frisson initial, paraissent les symptômes suivants : la face est pâle ou livide; les extrémités sont froides; la respiration est difficile, irrégulière ; il y a une anxiété extrême, l'abattement des forces est porté à son comble ; le pouls est fréquent, petit, serré, inégal; bientôt il devient formicant, presque insensible... » (Charcot) (1). Nous avons cru devoir faire cette citation, parce que la description qu'elle renferme est absolument celle que nous faisions précédemment en décrivant le collapsus dans la pneumonie. Les indications thérapeutiques sont également les mêmes et tous les médecins anglais sont d'accord sur ce point, qu'il faut recourir dans ces cas à l'alcool et aux vins généreux. Mais en dehors de ces cas exceptionnellement graves
(1) Charcot, Eléments de pathologie médicale de Requin (Pyrexies p. 77). v a '
qui ne se présentent guère qu'en temps d'épidémie, on ne doit pas recourir aux boissons spiritueuses avant le deuxième septénaire.
Tous les auteurs à peu près sont unanimes sur ce point, et Lyons revient à cette indication avec insistance. Le docteur George Buchanan (1) dit aussi qu'on a rarement l'occasion d'administrer l'alcool avant que l'éruption ne se soit manifestée, mais qu'il devient nécessaire dans le deuxième et dans le troisième stade de la maladie, c'est-à-dire au moment où l'on approche de la crise.
Mais ce n'est pas à ces indications générales que se bornent les connaissances cliniques sur ce point, et Stokes, Graves, Lyons, Murchison, Todd, Buchanan, etc., se sont attachés à indiquer d'une part les catégories de malades, d'autre part les accidents particuliers justiciables de la médication alcoolique.
L'alcool se trouve indiqué par cela même que la maladie se développe chez un vieillard, chez un ivrogne ou chez un sujet déjà affaibli au moment de l'invasion du typhus, et cette seule circonstance suffit pour justifier l'emploi précoce des spiritueux. On doit, par cette médication, prévenir les accidents de l'adynamie et non pas les attendre. Il vaut mieux, dit Lyons, courir la chance d'employer inutilement les stimulants que de laisser la prostration s'établir et faire des progrès.
Mais c'est surtout sur les indications tirées de
(1) George Buchanan, art. Typhus : System of médiane edited by Reynolds, 1. 1, p. 553 et entantes, 1866.
l'examen du malade et de la marche de la maladie qu'ont insisté les auteurs anglais.
Pour Stokes, Murchison, Lyons, etc., ce sont les organes de la circulation qui souvent donnent les meilleures indications.
La mollesse, la compressibililé du pouls, surtout son irrégularité et sa faiblesse sont de plus grande valeur que sa rapidité.
Un pouls exceptionnellement lent indique l'usage de l'alcool bien plus qu'un pouls rapide.
Et pour Murchison, pour Graves, etc., il est delà plus grande nécessité d'observer les modifications survenues sous l'influence de la médication pour savoir s'il convient de la continuer. Ainsi, lorsqu'un pouls déjà fréquent s'accélère encore sous l'influence des boissons alcooliques, il faudra supprimer le vin ou l'alcool; si au contraire le nombre des pulsations diminue, on a la preuve que les spiritueux conviennent, et alors il faut continuer leur usage et même souvent augmenter la dose.
Mais c'est le cœur bien plus que le pouls qu'il convient d'interroger, et comme disait Prus en parlant de la pneumonie des vieillards : c'est au cœur qu'il faut tâter le pouls. Non-seulement on connaît ainsi le nombre des pulsations, mais par l'intensité des bruits du cœur et les modifications qu'ils subissent, on a en quelque sorte la mesure du degré de gravité de la maladie et du degré de prostration du malade.
Parfois les bruits du cœur seront normaux, le cœur
battra avec une énergie normale et il n'y aura pas de ralentissement des pulsations ; alors il sera inutile de donner l'alcool. Mais quand le premier bruit devient sourd ou môme vient à manquer, il faut, sans perdre de temps, donner l'alcool libéralement. L'auscultation du cœur fournira parfois seule cette indication, car les accidents généraux n'auront pas encore révélé la gravité de la situation, et l'examen du pouls n'indiquera pas cette modification du premier bruit cardiaque.
Dans d'autres cas, on observe un affaiblissement bien plus marqué encore des pulsations cardiaques. Stokcs a insisté sur ce fait, il a noté que l'impulsion pouvait être à peine perceptible, et il a comparé les bruits à ceux du cœur d'un fœtus. 11 y a alors tendance à la syncope, c'est une indication formelle de
recourir à l'alcool.
Murchison regarde également comme une indication des stimulants l'abondance des pétéebies et l'exagération des symptômes typbiques.
Le délire n'est pas pour ces auteurs une indication aussi pressante que les précédentes, et ce n'est pas sur son existence que se fondent les médecins anglais pour accepter le traitement par l'alcool. H faut, dans ces cas , consulter l'état du pouls et se conduire comme on l'a vu plus haut; et si le délire augmente, on supprime l'alcool. Il est inutile de dire qu'il n'est question ici que du délire nerveux, et tout le monde est d'accord pour rejeter l'emploi de l'alcool dans les cas où il y aurait une inflammation cérébrale. Et
même parmi les différentes formes de délire nerveux, Murchison signale le deliriwn ferox ne se rattachant pas à une inflammation cérébrale, comme une circonstance où l'alcool est plutôt nuisible qu'utile.
La congestion des yeux, de la face, la sécheresse de la peau, de la langue, la diminution de l'urine, sa suppression paraissent au même auteur être des contre-indications à l'emploi des spiritueux.
Mais il ne faudrait pas prendre à la lettre toutes ces contre-indications, et Graves, dont l'opinion se rapproche cependant beaucoup de celle de Murchison, s'est souvent bien trouvé de prescrire le vin à une période avancée du typhus , quoique la langue fût sèche, de la couleur du vieil acajou, ou bien couverte de fuliginosités, à ce point que le malade pouvait à peine la sortir de la bouche. Avec cet état de la langue, dit-il, le vin et le porter en petite quantité semblent, en général, être plus convenables que l'opium.
Nous pourrions, à propos de la sécheresse de la peau, montrer que ce n'est pas là non plus un signe absolu.
La prostration des forces, le collapsus, la tendance à la syncope, la faiblesse du cœur, le ralentissement du pouls fournissent donc aux médecins anglais des notions bien plus importantes que l'état de la langue, de la peau, et même que le délire.
Quand il existe une complication, telle qu'elle soit (érysipèle, bronchite, pneumonie hypostatique, gangrène, pyohémie), il y a généralement lieu d'appli-
quer largement le traitement par les boissons alcooliques.
On voit avec quels détails d'une observation minitieuse s'est faite l'étude de la médication par l'alcool dans le typhus ; il n'en faudrait pas conclure que les médecins qui ont consacré un si long temps à cette étude se soient crus autorisés à poser des règles fixes et à prescrire ou à défendre le médicament d'une manière formelle dans tel cas pris en particulier. Bien loin de là, cette médication exige une surveillance de chaque jour d'après Graves; et Lyons dit aussi qu'il faut apporter dans ce traitement beaucoup de prudence et d'habileté. Plus d'une fois le médecin le plus sérieux ne pourra juger que par le résultat de la valeur du traitement.
Fièvre typhoïde. — C'est encore chez les Anglais que nous trouvons le plus de renseignements relatifs à l'étude de la médication parles stimulants, et en particulier par l'alcool, dans la fièvre typhoïde; et les mêmes auteurs qui ont étudié l'emploi de ce médicament dans le typhus nous donneront encore ici le plus d'indications. Mais nous pouvons remarquer de suite qu'ils se sont étendus moins complaisamment sur le traitement par l'alcool à propos de la fièvre typhoïde qu'à propos du typhus, et qu'ils ne semblent pas dans le premier cas y attacher autant d'importance que dans le second.
D'un autre côté, on voit en France les médecins du commencement du siècle employer dans certaines formes de fièvre typhoïde des vins généreux, et
vanter les bons effets qu'ils retirent de cette pratique.
Mais tandis que c'est à peine si l'on trouve l'emploi du vin indiqué dans les ouvrages de Petit et Serres, et de Pinel, Chomel dans sa Clinique médicale, en 1834, lui consacre un passage assez étendu : « Le vin, dit-il, qui est à la fois pour les malades un remède énergique et un aliment précieux, est d'un grand secours dans le traitement de la fièvre typhoïde adynamique. Mais il ne convient pas également dans tous les cas; s'il existe du délire ou des signes évidents de congestion sanguine vers la tête, on doit renoncer à l'emploi de ce moyen dont l'effet serait d'aggraver presque infailliblement ces accidents. Dans les autres cas, le vin sera généralement utile » (1).
M. Béhier, Trousseau , Monneret (2) , Stokes , Bricheteau ont été plus loin que Chomel, et donnèrent du vin à fortes doses dans la plupart des fièvres typhoïdes, dès le début des accidents. Les effets qu'ils obtenaient parurent d'autant plus satisfaisants qu'on pouvait les comparer avec ceux que fournissaient chaque jour les malades traités par la méthode spoliatrice.
Plus tard, Todd employa contre la fièvre typhoïde le traitement qu'il opposait avec succès à la pneumonie, et obtint également des guérisons. Ici, ce n'est plus de vin qu'il s'agit, même à la dose d'un demi à
(1) Chomel, Clinique médicale, t. I, p. 487, 1834.
(2) Monneret, Revue médico-chirurgicale, 1862, t. X, p. 485.
un litre par jour, mais d'eau-de-vie administrée également dès le début et portée rapidement jusqu'à la dose de dix onces et plus par vingt-quatre heures.
Dans les deux cas, on emploie des boissons alcooliques dès le début, mais la différence des doses est telle qu'on peut dire qu'il y a là deux méthodes différentes. Il convenait de les examiner toutes deux.
M. Béhier rapporte, dans le Dictionnaire encyclopédique, qu'il a appliqué à cinq malades le traitement par l'alcool, suivant la méthode de Todd, et il dit formellement qu'il n'en a retiré aucun bon effet. Il est vrai qu'il s'agissait de formes très-graves, et que déjà la maladie était ancienne quand on commença à donner de l'alcool. D'autres auteurs, cependant, affirment qu'ils ont, comme Todd, retiré d'excellents résultats de l'emploi des alcooliques dans la dothiénenterie, etM.Marvaud, en particulier, affirme que les recherches faites par lui au Val-de-Grâce l'ont confirmé dans l'opinion que l'eau-de-vie est d'une grande utilité dans le traitement de la fièvre typhoïde. Les cas graves où domine l'adynamie seraient ceux dans lesquels le médicament paraît appelé à rendre le plus de services. Ainsi, la dépression considérable des forces, la stupeur pour ainsi dire exagérée, l'engouement pulmonaire, etc., seraient les symptômes généraux qui indiqueraient l'utilité de la médication par les spiritueux.
Le pouls avec les modifications spéciales qu'il présente dans cette maladie devient aussi un bon conseiller, en donnant en quelque sorte la mesure de la
gravité de l'affection. Ainsi le dicrotismeplus accusé, indice d'une prostration plus grande des forces, marquerait, par son intensité même, l'indication plus pressante de l'alcool,
Il est certain que l'administration de ce médicament a pour conséquence de modifier rapidement les caractères du pouls, et que le dicrotisme diminue tout d'abord; l'on trouve, en effet, dans l'ouvrage de M. Marvaud des tracés qui montrent avec quelle rapidité on peut ainsi obtenir ces modifications. Mais ce qu'il est beaucoup plus important de noter, c'est que, dans le même temps, les symptômes de l'adynamie s'atténuent et que l'on compte ainsi des guérisons dans des cas où la terminaison fatale était à craindre.
D'après le même auteur, le délire serait aussi calmé par l'administration de l'alcool. Qu'il s'agisse du délire survenant au cours des maladies aiguës chez les sujets depuis longtemps adonnés aux boissons alcooliques, ou du délire nerveux qui survient chez les sujets sobres sous l'influence des troubles de la circulation cérébrale déterminés par la fièvre typhoïde, le résultat serait le même.
Enfin, ayant constaté que la fièvre devenait moins vive par l'emploi de l'alcool, M. Marvaud regarde l'élévation considérable de la température comme une indication de donner l'eau-de-vie.
Tous ces faits se trouvent réunis dans la thèse de M. Autellet (1) qui rapporte en détail les observations
(1) Autellet, Thèse de Paris, 1871.
de quinze malades traités par les spiritueux. Nous nous contenterons d'extraire des conclusions de l'auteur le passage suivant : « La température dépasse rarement 39°5, le plus souvent elle est audessous de 39°. Cefastigium, au lieu de se reproduire tous les jours, n'apparaît que tous les deux ou trois jours, pour faire place à une dépression notable de la chaleur anormale. Nous voyons même que, dans les deux cas de mort, la température comparativement peu élevée n'a pas causé la mort, ce qu'ont montré les autopsies... » (1). Si nous avons fait cette citation, c'est qu'il ne nous semble pas qu'on puisse admettre comme règle générale que dans la fièvre typhoïde l'alcool empêchera toujours la température centrale de s'élever à plus de 39°, 5. Et d'autre part, nous ne pouvons consentir à regarder comme un progrès un semblable résultat quand la maladie a d'ailleurs une issue fatale.
En résumé, dans la fièvre typhoïde, les indications de l'emploi de l'alcool, d'après les recherches de M. Marvaud, sont les suivantes : en première ligne l'adynamie, révélée et pour ainsi dire mesurée par l'intensité du dicrotisme, puis le délire et l'exagéralion de la fièvre.
Les médecins anglais, Graves, Lyons, Murchison etc. , n'ont pas généralisé de la sorte leurs indications et dans la fièvre typhoïde comme dans le typhus, ce qui les déterminera à employer l'alcool sera bien
(1) Autellet, ïoc. cit., p. 45.
moins la considération de l'adynamie, ensemble symploma tique variable, que celle des résultats fournis par l'examen des organes séparés, tels que le cœur, la langue, etc.
D'abord ils ne pensent pas que l'alcool doive être donné au malade dès le début, et sauf de rares exceptions, il n'y aurait pas lieu, suivant eux, d'ordonner son emploi avant le dixième ou le douzième jour. « Je me suis convaincu autrefois, ditMurchison, qu'il n'y avait aucun avantage à le donner dès le début je réserve l'alcool pour les cas où la circulation s'affaiblit. » Et, comme pour le typhus, c'est à l'auscultation du cœur qu'il conviendra de recourir. Nous n'entrerons pas ici dans de grands détails et nous n'énumèrerons pas tous les signes qui peuvent indiquer l'usage des spiritueux, nous renverrons le lecteur à l'étude qui a été faite précédemment à propos du typhus. Mais nous ferons remarquer que les auteurs auxquels nous avons emprunté les détails d'une grande partie de ce chapitre avaient parfaitement observé ces modifications desbruits cardiaques, dont l'explication nous a été donnée par des recherches récentes d'anatomie pathologique : c'est ainsi qu'ayant signalé l'affaiblissement des bruits du cœur et insisté sur la disparition du premier bruit, ils ont encore noté que cette altération des bruits survenait dans la fièvre typhoïde plus tard que dans le typhus.
Il nous reste à traiter un dernier point fort impor-
tant : L'influence exercée par l'usage de l'alcool sur la longueur de la convalescence dans la fièvre typhoïde. La question ne nous paraît pas pouvoir être aujourd'hui tranchée. D'après M. Autellet,«la convalescence a été rendue plus facile et moins longue, car les sujets ne présentaient pas en général cette émaciation, cette consomption organique qui prédispose si facilement aux complications dangereuses. » Il est bien certain qu'un semblable résultat s'allie parfaitement avec la théorie. Qu'on fasse de l'alcool, comme MM. Perrin, Marvaud et Àutellet, un aliment d'épargne, ou qu'on en fasse comme MM. Bouchardat, Anstie, Dupré et nous-même un aliment, ce résultat heureux est facile à expliquer. Dans la première théorie l'alcool empêche directement la dénutrition, dans la seconde il nourrit ; le résultat peut se prévoir, l'amaigrissement sera moins prononcé. Malheureusement les problèmes de la clinique ne peuvent pas se résoudre avec cette exactitude mathématique, et une observation prolongée et multipliée est nécessaire pour connaître la vérité. Or, nous ne pouvons regarder la conclusion de M. Autellet comme incontestable, parce que le nombre de ses observations de guérison n'est que de treize, que la plupart des cas étaient peu graves et qu'à partir du moment où la vie des malades n'est plus en danger, les détails donnés sur leur état sont d'une extrême concision.
D'autre part, ce n'est pas à de telles conclusions que sont arrivés les médecins anglais qui ont étudié l'action de l'acool dans la fièvre typhoïde avec une
persévérance et un talent d'observation qu'on aurait mauvaise grâce à méconnaître. Nous ne citerons pour preuve que l'opinion de Murchison, formulée à peu près en ces termes : L'eau-de-vie n'empêchera le malade ni de perdre ses forces ni de maigrir, la prostration sera aussi grande et l'émaciation aussi rapide, qu'on emploie l'alcool ou qu'on ne l'emploie pas (1). Les conclusions de M. Àutellet et de Murchison sont donc absolument contradictoires et l'examen prolongé des malades peut seul trancher le différend.
Il ne sera dit qu'un mot du relapsing fever, dans le traitement duquel les stimulants tiennent à peu près la même place que dans celui de la fièvre typhoïde. L'utilité de la médication par l'alcool dans la première de ces maladies est reconnue par la plupart des auteurs, en particulier par Lyonset Murchison, et les indications qu'ils donnent de son emploi sont fort écourtées et ne sont qu'un résumé de celles déjà données à propos du typhus et de la fièvre typhoïde. Les troubles circulatoires sont encore les signes dont ils tiennent le plus de compte, et c'est encore la crainte de la syncope qui paraît les préoccuper davantage et les faire recourir plus tôt à l'usage de l'eau-de-vie.
Nous ne ferons également que signaler la dyssenterie, maladie qui réclame parfois l'usage des boissons alcooliques. On aura recours au vin générale-
(i) Murchison, loc. cit., p. 572.
ment associé au quinquina, à l'opium ou au sulfate de quinine. Le moment le plus opportun pour l'administrer sera la fin des dyssenteries aiguës ou l'établissement de l'état chronique (Hardy et Béhier).
Si le malade tend à se refroidir, l'algidité sera combattue par le thé punché, la chartreuse, etc.
Variole. — Scarlatine. — Rougeole. — C'est en vain que l'on chercherait dans les auteurs une étude approfondie des résultats que donne la médication par l'alcool dans les fièvres éruptives. Cependant, pour la variole en particulier, cette médication a été fréquemment mise en usage, et pendant l'épidémie de 1870-1871 beaucoup de médecins l'ont employée. Il ne faudrait pas croire, du reste, que Todd a été le premier à donner l'alcool dans la variole, car avant lui Graves et Stokes l'avaient prescrit avec succès contre les fièvres éruptives, comme nous l'apprend M, Marvaud dans un chapitre qu'il consacre à l'étude de l'alcool dans la variole, et où se trouvent relatés les résultats qu'il a obtenus au Val-de-Grâce dans le service des varioleux, pendant la dernière épidémie.
Pour la variole, plus encore que pour la fièvre, il importe dans une étude du genre de celle-ci de distinguer la forme des cas observés; c'est ce que n'a pas manqué de faire M. Marvaud, et après nous avoir dit qu'il s'est bien trouvé de l'emploi de l'alcool contre le délire, tant à la période d'invasion de la maladie qu'à la période d'éruption, il passe à l'étude des cas véritablement intéressants, c'est-àdire des cas graves.
M. Marvaud a observé et traité par l'alcool à haute dose, seize malades présentant la forme hémorrhagique primitive de la variole. L'adynamie était excessive, il y avait des pétéchies, des suffisions sanguines; l'éruption a été lente et difficile. La statistique est excellente, il y a eu six guérisons.
Le nombre des cas de variol hémorrhagique secondaire traités de la même manière s'est élevé au chiffre de cinquante-six, et il n'y a eu que dix-huit décès.
Ce sont là des résultats exceptionnellement favorables et que nous ne pouvons pas regarder comme devant donner la mesure de la mortalité dans les varioles graves traitées par l'alcool. Nous avons vu pendant la même épidémie, également à Paris, un grand nombre de varioles où l'on avait affaire à la forme hémorrhagique; nous n'avons jamais vu aucun exemple de guérison, quelle qu'ait été du reste la médication employée, et souvent c'était la médication par l'alcool. Dans les cas de varioles confiantes simples, la mortalité était encore supérieure à celle que donne la statistique de M. Marvaud pour les varioles hémorrhagiques primitives. Il est à regretter que ses faits ne soient pas publiés avec tous les détails nécessaires pour convaincre le lecteur.
Nous ne voudrions pas cependant laisser croire que nous n'accordons aucune valeur à l'emploi de l'alcool dans la variole. Notre pensée est toute autre. Nous croyons que l'alcool sera souvent utile dans les varioles confluentes simples et dans les varioles
cohérentes, mais nous n'osons croire que l'alcool puisse arracher à la mort un malade atteint de variole hémorrhagique confluente ou discrète.
Quant aux indications, elles ne diffèrent pas essentiellement de celles que nous avons discutées à propos du typhus et de la fièvre typhoïde. Par conséquent, nous ne regardons pas les altérations du myocarde comme une contre-indication, mais au contraire comme une indication pressante.
Dans les scarlatines et les rougeoles, l'emploi de l'alcool sera soumis aux mêmes règles.
Érysipèle. — Les Accidents généraux qui accompagnent l'érysipèle spontané, et en particulier celui de la face, présentent une trop grande analogie avec ceux de la pneumonie pour qu'on n'ait pas songé à leur appliquer le même mode de traitement.
ïodd cite trois cas d'érysipèle de la face traités par l'alcool, et il fait observer qu'il n'y a pas de maladies dans lesquelles les effets de l'alcool soient plus évidents que dans l'érysipèle. Il semble, dit-il, que l'alcool soit un antidote direct du poison érysipélateux. D'après le même auteur, quand l'alcool est administré dès le début et hardiment, non-seulement la durée de l'érysipèle est abrégée, mais encore la suppuration est préveuue. Mais parmi les symptômes généraux de l'érysipèle, le délire serait celui sur lequel cette médication aurait le plus d'influence, et il est important de savoir que l'alcool peut fournir ce résultat, là où l'opium n'a pu réussir. M. Béhicr insiste sur ce fait clinique, et il dit avoir recueilli
qualre observations d'érysipèle dans lesquelles l'alcool a arrêté le délire que l'opium n'avait pu calmer (1).
Quand l'érysipèle est ambulant, on observe souvent les symptômes les plus prononcés de l'adynamie. 11 en est de même quand l'érysipèle survient chez des gens affaiblis ou débilités par une maladie antérieure. Chez ces malades la médication alcoolique est indiquée de la façon la plus formelle. D'ailleurs, il y a longtemps déjà que l'on donne du vin aux malades dans ces circonstances. L'érysipèle présente deux formes extrêmes, dit le Dr M'Dowell; la forme inflammatoire franche exige un traitement antiphlogistique, mais il en est une autre qui exige, dès les premiers jours, un traitement directement opposé.
Ainsi, en résumé, l'alcool est ordonné dans l'érysipèle par la plupart des médecins quand il y a de l'adynamie; par Todd, M. Béhier et d'autres quand le délire est violent ; enfin par Todd et ses partisans chaque fois qu'il y a érysipèle.
Nous n'avons que peu de chose à ajouter relativement à l'érysipèle chirurgical, qui est, comme on le sait, une complication souvent fatale, toujours trèsgrave, et qui s'accompagne d'ordinaire soit d'une grande prostration des forces, soit d'une agitation parfois excessive. Dans ces cas l'indication n'est pas douteuse : ce que nous venons de dire de l'érysipèle
(1) Béhier, Dict. encyclop., art. Alcool, p. G08.
spontané et ce que nous avons dit précédemment de la fièvre purulente pouvaient le faire prévoir. Mais souvent alors, de même que dans l'infection purulente, la mort surviendra quoi que l'on fasse.
Il est d'autres affections dans lesquelles on a recours parfois à la médication alcoolique, sans que l'on puisse trouver dans les auteurs d'indications fort étendues sur les circonstances particulières qui feront accepter ou repousser l'emploi du vin et de l'alcool. Nous ne ferons que mentionner la grippe; et quoique dans certaines épidémies on ait opposé sans succès à cette maladie une médication stimulante, nous sommes porté à penser que l'emploi de l'alcool est parfois utile. Tel est du reste l'avis de l'auteur d'un article récent publié dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. « La médication alcoolique (potion de Todd), dit M. Desnos, produit d'heureux résultats, lorsque la grippe se complique d'un état ataxo-adynamique. »
Nous ne ferons également que mentionner la diphthérie, qui produit souvent des symptômes généraux très-graves contre lesquels les médecins conseillent les toniques, entre autres le vin. On ne se borne cependant pas à l'administration du vin, et, malgré le silence presque unanime des auteurs, nous avons vu fréquemment donner du rhum aux enfants opérés du croup, tant à l'hôpital des Enfants-Malades qu'à l'hôpital Sainte-Eugénie. Mais ce n'est là qu'une médication adjuvante et, comme bien d'autres, sans action contre les formes toxiques de la diphthérie.
Fièvre intermittente. — L'emploi de l'alcool à doses élevées contre la fièvre intermittente ne date pas de nos jours, comme le prouvent les faits déjà anciens rapportés par le professeur Béhier(l). Lanzoni (2) a observé un cas remarquable de guérison par l'ingestion de cinq onces d'alcool prises à jeun. Il s'agissait d'une fièvre quarte rebelle chez un homme encore jeune. L'eau-de-vie détermina l'ivresse, mais la fièvre fut guérie. J.-P. Albrecht a observé des faits semblables , et Heuermann a conseillé le punch avant l'accès et en a vanté les bons effets. Sydenham était également partisan des alcooliques dans le traitement des fièvres d'accès. On pourrait multiplier ces citations.
Dans ces dernières années, on s'est occupé de nouveau de l'emploi de l'alcool dans le traitement des fièvres intermittentes, et MM. Jules Guyot et Burdel (3) ont publié des faits du plus haut intérêt. Nous exposerons brièvement les circonstances dans lesquelles ils ont donné l'eau-de-vie et les résultats qu'ils ont obtenus. Au moment du frisson, dans la fièvre intermittente, ils font prendre à leurs malades deux ou trois petits verres de rhum. Il se produit alors une sorte de petite crise qui dure à peine quelques minutes, puis le froid diminue, le frisson cesse, la chaleur reparaît, et dans certains cas la guérison est complète. D'autres fois la guérison n'est
(1) Béhiei-j loc. cit., p. 602.
(2) Lanzoni, loc. cit., p. 221.
(3) Jules Guyot et Burdel, Union médicale, 1800-1862.
obtenue qu'à l'un des accès suivants, accès déjà moins complet.
M. Hérard (1) expérimenta la méthode de M. Guyot aussitôt qu'elle fut connue, et, dans deux cas, il obtint les résultats les plus nets, la guérison s'étant montrée complète dès le second accès. On remarquera en lisant ces observations qu'il s'agit dans les deux cas de malades depuis longtemps atteints de fièvre intermittente et chez lesquels on observait les signes bien manifestes de la cachexie palustre.
Malheureusement l'alcool n'a pas toujours cette efficacité, et le docteur Leriche (2) ayant soumis treize malades, atteints de fièvres intermittentes tierces, à l'usage de l'alcool à 55% n'a pas obtenu un seul cas de guérison. Mais les résultats n'ont pas ete nuls pour cela et l'on a obtenu une diminution fort marquée du stade de frisson et du stade de chaleur.
M Hérard, frappé des insuccès que l'on éprouve même par l'emploi du sulfate de quinine, a pensé qu'il y aurait utilité à réunir ces deux médicaments; et il a expérimenté avec succès la solution alcoolique de sulfate de quinine. Les faits relatif, à cette étude se trouvent consignés dans un travail de M. Dorville (3). Il faut se demander alors si
(1) Hérard, Gazette des hôpitaux, 1861, n° 88, p. 349.
(2) Leriche, Gaz. médicale A ^ ™î^!tf *■ fièvres 3 Dorville, ConsidéraUons sur le traite me ntd* sj^r
tentes par le sulfate de quimne associé a l alcool.
c'est l'alcool qui agit ou si c'est le sulfate de quinine, et quel est le moment de leur action.
Dans la fièvre intermittente, l'absorption de l'alcool est très-rapide et ses effets sont presque immédiats, les faits de M. J. Guyot sont probants. On sait, d'autre part, que le sulfate de quinine ne commence guère à produire quelques effets sur l'organisme que deux heures environ après son ingestion, et que ce n'est qu'au bout de trois ou quatre heures au plus tôt que son action sur l'économie atteint son maximum. Il n'y a pas lieu de penser que l'absorption du sulfate de quinine soit activée parla présence de l'alcool, et il est probable que les deux médicaments agissent séparément et chacun à leur moment; mais ce n'en est pas moins là une association fort utile, puisqu'en même temps on administre au malade deux médicam ents dont l'action isolée peut arrêter tous les accidents de la fièvre intermittente.
En parlant de la méthode de M. Guyot, le professeur Béhier fait ressortir tout le profit qu'on en peut tirer quand on se trouve pris de court et qu'on n'a pas le temps d'administrer le sulfate de quinine. Cette circonstance pressante se rencontrera surtout dans les cas de fièvres paludéennes pernicieuses, lorsque le malade est saisi à l'improviste et que la gravité des accidents exige une intervention immédiate. Nous avouons qu'en présence d'accidents aussi graves, nous aurions moins de confiance dans l'action de l'alcool que dans celle du sulfate de quinine, médicament dont l'extrême utilité
est depuis longtemps hors de toute contestation. Mais on n'est pas obligé de choisir l'un ou l'autre des deux médicaments, et pouvant les administrer tous deux à la fois nous pensons que c'est à la solution alcoolique de sulfate de quinine qu'il convient de s'adresser au début d'un accès de lièvre pernicieuse.
Nous n'avons pas parlé de l'usage du vin dans les fièvres intermittentes. Son emploi est de toute antiquité, Hippocrate, Galien, Arétée, Celse, etc., le conseillaient déjà ; mais il y a loin de là à la méthode de M. Guyot.
Choléra. — Pendant l'épidémie de choléra de 1832, Magendie employa le rhum d'une façon à peu près systématique, et dans les épidémies plus récentes c'est encore au rhum que l'on s'adressait de préférence pendant la période d'algidité. Ce sont même les succès qu'il a obtenus dans ces cas qui ont donné à M. Guyot l'idée d'employer l'eau-de-vie dans le stade de froid de la fièvre intermittente. « En voyant ainsi disparaître, dit-il, le frisson cholérique en quelques minutes sous l'influence de l'alcool potable, je songeai naturellement au frisson des fièvres intermittentes » (1). M. Guyot est en effet très-affirmatif sur l'utilité du rhum, de l'eau-de-vie, ou d'une liqueur alcoolique quelconque à 50° environ, sans mixtion ni dilution aucune, administré au début de la période algide du choléra. On arrêterait ainsi la sidéralion des forces. En fait, les succès ne
(1) Citation empruntée à la thèse de M. Dorville, p. 8.
sont pas rares et on en a publié un certain nombre. Mais tous les médecins ne sont pas partisans de cette méthode, et Récamier reproche à l'emploi des alcooliques dans la période algide d'aggraver la période de réaction. Ce reproche ainsi formulé nous paraît complètement immérité, car il est hors de doute, que par la médication stimulante, et en particulier par l'emploi des spiritueux, on a souvent empêché la mort de survenir pendant l'algidité et il n'y a pas lieu de s'étonner que dans des cas aussi graves, la réaction n'ait pas été sans danger, et nous dirons avec M. le professeur Béhier que, dans une pareille affection, c'est déjà un succès que d conjurer les dangers de la période algide.
Du reste, l'ensemble des symptômes qui domine dans la période algide du choléra justifie complètement la pratique de Magendie. Si l'on se reporte à ce que nous avons dit précédemment de la pneumonie et du collapsus qu'elle peut engendrer, on verra que tous les caractères de ce dernier état se retrouvent dans la période algide du choléra. Et comme le collapsus crée par lui-même un danger imminent, il convient, sans tenir compte de ses causes probables, de lui opposer une médication énergique. L'alcool remplit cette indication par la stimulation qu'il exerce sur le système nerveux, par son action manifeste sur le cœur dont il fortifie les contractions, par l'impulsion générale qu'il donne à la circulation, et enfin et surtout par la rapidité avec laquelle l'alcool produit tous ses effets.
Ces indications générales montrent que ce n'est pas comme un antidote du choléra que l'alcool est employé, mais uniquement comme un médicament opposé à un ordre de symptômes. Si importante qu'elle soit, la médication stimulante ne remplit ici que des indications secondaires.
Ce n'est pas seulement pendant la période d'algidité que les spiritueux seront donnés dans le choléra ; pendant la période de réaction leur emploi sera parfois réclamé; ce sera par exemple quand le pouls reste lent et faible.
Les phénomènes du collapsus se présentent nonseulement au début du choléra, mais ils sont également très-fréquents dans un grand nombre d'états différents. Ils constituent un des caractères de la forme sidérante de la plupart des maladies pestilentielles; on l'observe au début ou pendant le cours de la fièvre jaune, de la peste, du typhus, de la suette miliaire, etc. Dans tous ces cas, l'indication est la même, le premier soin du médecin est d'échapper à un danger pressant, la médication par les stimulants est indiquée, et parmi eux l'alcool d'une manière spéciale.
De l'alcool comme antipyrétique.
La fièvre est le symptôme commun des phlegmasies et des pyrexies. Il est donc naturel de rechercher comment elle se trouve modifiée par l'emploi de l'alcool, si utile dans la plupart de ces affections.
On sait que chez le fébricitant, la température centrale est augmentée, que la circulation est modifiée d'une manière différente suivant les cas, ainsi que la respiration, l'innervation et la nutrition.
Les termes constants sont l'élévation de la température, la diminution du poids du corps et l'augmentation de l'acide carbonique expiré.
A mesure que la fièvre deviendra plus violente, la température montera plus vite, l'amaigrissement se fera plus rapidement et l'exhalation d'acide carbonique s'élèvera dans les mêmes proportions.
On sait d'autre part que l'ingestion de l'alcool, à dose alimentaire, produit chez l'homme sain comme chez les animaux un abaissement (peu considérable) de la température, une augmentation du poids du corps et une diminution de la quantité d'acide carbonique exhalé.
En prenant des quantités plus considérables d'alcool, les effets s'accusent, la température baisse d'une façon notable, la quantité d'acide carbonique diminue davantage, et le poids du corps augmente plus vite.
Si l'empirisme n'avait pas montré les bons résultats que l'on obtient de l'emploi de l'alcool dans les phlegmasies et les pyrexies, les études physiologiques faites dans ces dernières années auraient fait voir quels avantages on pouvait tirer de ce médicament. Mais une expérience préalable était nécessaire : il fallait savoir si chez le malade atteint de fièvre, l'alcool produisait les mêmes effets que chez l'homme sain. Nous connaissons en partie la réponse qu'aurait fourni l'observation clinique : L'alcool n'agit pas de même chez un sujet fébricitant et chez un sujet apyrétique; ses effets salutaires sont plus marqués et sont plus favorables que ne permettait de le supposer l'action physiologique de l'alcool sur un organisme sain. C'est là une particularité qui a frappé tous les observateurs; l'alcool abaisse bien plus la chaleur fébrile que la chaleur normale. Cela résulte des observations de Todd, de M. Béhier et de ses élèves. Anstie en a fait la remarque, ainsi que MM. Binz, Strasburg, etc., et cette opinion se trouve surabondamment confirmée par l'examen des tracés recueillis sur les malades atteints de fièvre typhoïde, de pneumonie, de rhumatisme articulaire aigu, d'érysipèle de la face, etc., et traités par les spiritueux. Donc l'alcool, qui ne traduit son action sur
la température que par une diminution de quelques dixièmes de degré chez l'homme sain , produit fréquemment une diminution plus marquée, d'un degré, par exemple, si le malade a une fièvre typhoïde, et une température centrale de 40°.
L'alcool agit donc sur l'élément le mieux connu de la fièvre, sur la chaleur : il la diminue. Mais ce résultat, est-il constant? Nous ne sommes pas en mesure de l'affirmer, et nous ne sommes nullement persuadé que l'alcool administré à doses médicamenteuses, fût-ce même aux fortes doses (douze onces, par exemple) empêcherait la température de s'élever pendant la phase d'agonie d'une pneumonie lobaire. L'action de l'alcool dans la fièvre n'est donc pas toujours également puissante. Quel est donc son rôle précis?
Quelle que soit la théorie que l'on se fasse de la chaleur animale, il est certain qu'elle se régularise constamment aussi bien chez l'homme atteint de fièvre, que chez l'homme en bonne santé; seulement chez l'un la régularisation se fera vers 37°, tandis que chez le fébricitant elle se fera vers 39 ou 40°, de la même manière que chez un urémique elle aurait lieu vers 36° par exemple. Sans nous inquiéter du siège de ce pouvoir régulateur, sans chercher à le localiser dans un petit point du bulbe, ou à montrer qu'il est partagé entre la plupart des diverses parties du système nerveux central, nous pouvons constater son existence et formuler cette loi générale: l'alcool donné à dose alimentaire maintient à son
taux physiologique le pouvoir régulateur de la chaleur animale, ou tend à l'y ramener lorsqu'il s'en est éloigné. En d'autres termes, l'alcool tend à diminuer la température quand elle est augmentée; il tend à l'accroître quand elle est diminuée, et il ne l'augmente ni la diminue quand elle est normale.
Cette loi n'est vraie que dans certaines limites que nous devons fixer, en même temps que nous justifierons notre proposition.
Qu'est-ce d'abord que cette dose alimentaire? Où finit-elle? Et où commence la dose toxique?
Tant que l'alcool se brûle, que l'absorption ne dépasse pas la combustion au point de produire une grande accumulation dans l'économie, l'alcool agit comme aliment. Quand au contraire l'alcool est absorbé en trop grande quantité, qu'une partie seulement est brûlée et que l'autre est éliminée sous forme d'alcool pur ou sous forme d'aldéhyde, pour peu que la proportion d'alcool non brûlé soit notable, la dose alimentaire a cessé, on en est à la dose toxique (1).
(1) Pour distinguer la dose alimentaire de la dose toxique, on pourrait prendre l'ivresse comme point de repère. Mais ce serait un mauvais signe, car il est des buveurs qui ont acquis une sorte de mithridatisme à l'égard de l'alcool, on accordera donc plus de confiance à l'odeur des gaz expirés et particulièrement à celle si caractéristique de l'aldéhyde. A la suite de l'absorption d une quantité même peu considérable d'eau-de-vie, les gaz de 1 expiral.on répandent pendant quelque temps une odeur alcoolique résultant de la vaporisation de l'alcool qui imprègne la muqueuse buccale. L'odeur de l'alcool n'est donc pas un signe qui indique d'une manière absolue que la dose est toxique, l'odeur de l'aldéhyde est au contraire un signe certain.
Quand cette dose est très-forte, l'alcool cesse d'avoir les mêmes effets ; il cesse d'agir comme stimulant, il ralentit le jeu du cœur et des poumons au lieu de l'accélérer, et au lieu de régulariser la chaleur du corps et de rapprocher de son taux normal le chiffre de la température qui s'en est éloigné, il tend constamment à l'abaisser. Il importait donc de fixer la dose.
Après ce que nous avons dit en étudiant l'action physiologique, il n'est plus nécessaire de revenir sur ce point de notre proposition, à savoir que chez l'homme sain la chaleur animale est sensiblement maintenue à son taux normal après l'ingestion d'une dose alimentaire d'alcool.
Il ne serait pas davantage nécessaire d'insister de nouveau sur la diminution de la chaleur fébrile, après l'ingestion de l'alcool à doses médicamenteuses, si ces doses ne s'élevaient parfois à une quantité qui a priori peut paraître toxique. Mais on verra dans un chapitre ultérieur que la dose alimentaire varie avec l'état du malade, et que chez les fébricitants on a pu donner des doses parfois considérables d'alcool sans produire aucun signe d'ivresse et sans que les malades eussent exhalé une odeur alcoolique ou aldéhydique. La dose alimentaire est donc généralement plus élevée pour le fébricilant que pour l'homme apyrétique; c'estlaseuleremarque qu'il était nécessaire de faire.
Le troisième point de la loi n'est pas plus discu-
table : l'alcool tend à relever la température quand elle est descendue au-dessous de la normale. Déjà précédemment en parlant du collapsus dans la pneumonie, nous en avons cité des exemples; on en trouvera d'autres lorsque nous parlerons des venins.
Si donc, on admet que l'alcool mérite le nom de médicament antipyrétique, puisqu'il abaisse la température exagérée de la fièvre, on doit aussi lui donner le nomd'antialgide — ou quelqu' autre analogue
puisqu'il relève les températures inférieures de
l'algidité.
Nous sommes bien loin, comme on le voit, des conclusions que nous fournissait l'étude physiologique de l'alcool agissant sur un organisme sain.
Mais dans la fièvre, la température n'est qu'un élément qui ne doit pas seul nous occuper. Malheureusement les autres modifications que subit l'économie pendant le cours des fièvres sont peu étudiées et on ne peut le plus souvent vérifier sur elles l'action des médicaments. Cette étude serait aussi facile à faire pour le poids des malades que pour leur température, mais on chercherait vainement la courbe du poids d'un malade atteint de pneumonie et traité suivant la médication de Todd.
On n'a pas non plus recherché si dans la fièvre l'administration de l'alcool diminuait l'exhalation d'acide carbonique dans les mêmes proportions que la température, et si probable que la chose puisse nous paraître nous ne pouvons l'affirmer en aucune manière. Mais on est plus avancé dans la connais-
sance de l'action exercée par l'alcool sur la respiration et, la circulation chez les fébricitants.
La respiration et la circulationquiétaientaccélérées subissent souvent un ralentissement marqué, mais ici les modifications produites par l'alcool varient beaucoup selon les cas, suivant la gravité des affections, suivant leur forme, etc., ainsi, nous n'ignorons pas qu'un malade peut avoir une fièvre très-vive avec un pouls ralenti et c'est même en général l'indication la plus pressante de recourir à l'alcool qui puisse être fournie par l'examen du pouls. On remarquera ici encore le rôle régulateur de l'alcool qui s'exerce sur le cœur comme sur la température : si chez un fébricitant le cœur bat vite, l'alcool le ralentit; s'il bat lentement, l'alcool l'accélère.
Le système nerveux subit aussi différemment, suivant les cas, l'influence de la fièvre et son activité s'exagère ou diminue. Tantôt les malades sont agités, bruyants, loquaces, d'autres fois au contraire ils sont affaissés, prostrés et comme écrasés parla maladie. Ici encore le plus souvent l'alcool rapproche de leur niveau normal les fonctions du système nerveux, il calme le délire et dissipe la stupeur.
Cette révision rapide des principaux symptômes de la fièvre et de l'action que l'alcool exerce souvent sur eux pour les modifier d'une façon favorable justifie, en définitive, l'opinion de ceux qui regardent l'alcool comme un antipyrétique et pour qui l'intensité de la fièvre est une indication suffisante de recourir à ce médicament.
Isoler ainsi le symptôme fièvre, parmi les autres symptômes d'une affection fébrile, n'est pas une abstraction uniquement théorique; elle a son application pratique, et chaque jour nous voyons les médecins considérer ainsi séparément un symptôme ou un ordre de symptômes et diriger contre lui seul tous les efforts de leur médication. La fièvre, à ce titre, méritait notre attention particulière; car souvent elle constitue le danger, même dans les affections avec lésion locale. « Reconnaissons en premier lieu, dit M. Charcot, que ce trouble, qui porte sur l'ensemble de l'économie et qu'on nomme fièvre, constitue un danger par lui-même lorsqu'il est intense, indépendamment, en quelque sorte, de la cause qui l'a produit. Un malade est atteint de pneumonie, les fonctions respiratoires ne sont pas plus troublées que de coutume en pareil cas; il n'y a pas de complication, et cependant le malade succombe au milieu d'un appareil fébrile intense. L'autopsie révèle une hépatisation lobaire reconnue pendant la vie, mais qui est restée limitée à une si petite étendue d'un lobe pulmonaire, qu'il est impossible d'admettre que la lésion locale rende seule compte ici de l'issue fatale... C'est l'état général et, dans l'espèce, l'état ébrile qu'il faut accuser. » Cette citation prouve amplement quelle importance il faut accorder à l'intensité de la fièvre.
Mais on pourra s'étonner de voir un aliment diminuer la chaleur fébrile. Cette objection ne nous embarrasse nullement. Chez un malade qui a la
fièvre, il y a des combustions et elles sont trèsactives puisqu'il y a une température très-élevée. Si Ton donne de l'alcool et qu'il soit brûlé, il n'en résulte pas, même théoriquement, qu'on ait jeté de l'huile sur le feu, que les combustions augmenteront et avec elles la température. Il peut fort bien arriver que l'alcool brûle et que, pendant ce temps, les autres matières combustibles soient épargnées. La somme des combustions n'est donc pas fatalement augmentée par l'ingestion de l'alcool, et, en nous montrant l'abaissement de la température, l'observation clinique nous permet d'aller plus loin et de dire : puisqu'il y a moins de chaleur, il est presque prouvé qu'il y a moins de combustion.
L'étude que nous venons de faire nous montre que l'alcool possède, entre autres propriétés, celles qui constituent le médicament antipyrétique. Faut-il en conclure qu'il conviendra de le donner chaque fois qu'il y aura de la fièvre ? Assurément, non ; et la lecture des chapitres précédents montre bien que dans la même maladie l'alcool peut être ou bien indiqué , ou bien conlre-indiqué. La fièvre est un ensemble symptomatique qui non-seulement varie d'intensité et de durée suivant les affections, mais qui varie aussi de forme suivant le terrain sur lequel elle se développa. Avec ces variations infinies, on verra changer les indications thérapeutiques, et c'est pour cette raison qu'un médicament antipyrétique n'est pas toujours bon à opposer à la fièvre, par cela seul qu'il est antipyrétique.
Emploi de l'alcool contre l'intoxication par l'arsenic ou par des venins.
Il y a un certain rapprochement à faire entre les maladies infectieuses elles états que produit l'introduction des poisons et des venins dans l'organisme. Si nous ne l'avons pas fait lorsqu'il était question des maladies infectieuses, c'est que dans les maladies infectieuses la substance morbide, intreduitedans l'économie , ne devient poison qu'après avoir subi une élaboration, une incubation.
Empoisonnement par l'arsenic. — D'après MM. Bouchardat et Sandras, l'antidote de l'arsenic est le sesqui-oxyde de fer; on peut également employer l'hydrate de sesqui-oxyde de fer sec, connu vulgairement sous le nom de safran de mars apéritif. Mais on n'a pas toujours sous la main ces préparations ferrugineuses, c'est ce qui donne de la valeur aux faits qui vont être signalés et qui prouvent l'utilité de l'administration de l'alcool dans l'empoisonnement par l'arsenic. Déjà Rognetta l'avait propose avec l'emploi simultané du vin et du bouillon. - Lu
juillet 1847, le docteur C... (1) publia un fait confirmatif de cette opinion. Enfin, le docteur de Larue (2) (de Bergerac) traita trois adultes et deux enfants empoisonnés par l'acide arsénieux, et tous cinq dans l'état le plus grave ; 90 grammes d'alcool pour les adultes, 60 grammes pour les enfants suffirent pour produire la guérison.
Ces faits sont importants à connaître, mais il ne faudrait pas négliger l'emploi des sels de fer pour faire usage de l'alcool.
On n'a pas signalé l'utilité de l'alcool dans des empoisonnements par d'autres substances que l'arsenic ; il y aurait peut-être cependant lieu de l'utiliser quand il se produit des phénomènes très-marqués de prostration et que les malades tombent dans le collapsus, en un mot, dans les empoisonnements par les hyposthénisants.
Morsures par des serpents venimeux. — Williams Paterson a rapporté, en 1791, que les Cafres mordus par des serpents venimeux échappaient à la mort en buvant de grandes quantités d'eau-de-vie et de vin de Madère. Le fait observé par un industriel, M. de la Gironnière (de Manille), et communiqué à l'Académie des sciences par M. J. Cloquet, en 1861, est confirmatif du précédent. Un Indien fut mordu par un serpent de l'espèce la plus dangereuse, et la gué-
(1) Dr C... Annales de Thérapeutique, juillet 1847.
(2) Dr Do Larue, de Bergerac, Revue de Thérapeutique médicochirurgicale, septembre 1857,
rison fut obtenue rapidement après l'ingestion de trois bouteilles de vin de coco (alcool à 16°).
Il serait facile de multiplier ces exemples qui ne sont pas très-rares, mais ce qu'il est moins commun de rencontrer dans les observations de ce genre, ce sont des détails précis qui permettent de se rendre un compte assez exact de la situation du malade et de l'action du médicament. A ce titre, nous signalerons comme fort intéressante une observation du docteur John Shortt (1). Le malade fut mordu dans la maison même du docteur Shortt, et par suite de cette circonstance, le traitement put être employé immédiatement. Malgré cela, non-seulement on vit se produire des accidents locaux de la plus sérieuse gravité, mais en outre, le malade présenta les symptômes les plus alarmants du collapsus. Sa température, s'abaissa rapidement, au bout de trois heures elle n'était plus que de 33°, elle descendit même jusque près de 30° et ne commença à se relever lentement que cinq heures après l'accident. Douze heures après la morsure, la température était revenue à son chiffre normal, et pendant ces douze heures on avait fait boire au malade dix onces d'eau-de-vie et une bouteille de congee.
Il ne viendra pas à l'esprit d'attribuer à l'alcool cet
(1) John Shortt, médecin-chirurgien de l'armée indienne. The Lancet, 16 avril 1870, p. 540. — Cas de morsure de serpent (Cobra), iraité avec succès par l'eau-de-vie à fortes doses. Celte observation est rapportée in-extenso dans la thèse du Dr Radouan, sur l'Âlgidxte centrale, Paris, 1873.
abaissement de température, car l'alcool a été donné continuellement à doses fractionnées et lorsque le malade ne présentait guère plus de 30° il n'en avait encore bu que sept onces. Un abaissement de température de sept degrés ne peut, en aucune manière, être attribué à l'ingestion de 220 grammes d'alcool, et du reste l'élévation qui s'est produite après l'ingestion d'une dose plus forte achève de répondre à une interprétation évidemment inacceptable.
C'est là un fait des plus importants et qui conduit à cette règle capitale dans la médication par l'alcool : c'est que l'abaissement même considérable de la température n'est pas une contre-indication du traitement par les spiritueux, même à fortes doses.
On pouvait supposer qu'à la suite des morsures de serpents venimeux, il y avait un refroidissement considérable. Mais le fait n'était nullement certain et ce que l'on observe, dans la période algide du choléra, des fièvres intermittentes, etc., prouve bien qu'on ne peut conclure de la température périphérique à la température centrale. Aussi les cas de guérisons annoncés par Paterson, M. delà Gironnière et d'autres ne permettaient pas de conclure que l'alcool peut relever la température considérablement abaissée. L'observation du docteur Shortt est donc à ce point de vue d'une valeur toute particulière.
Médication par l'alcool dans les maladies chroniques et pendant la convalescence.
La nutrition n'est pas seulement troublée quand il y a excès de combustion et augmentation de chaleur. Ilpeut se faire, en effet, que les pertes de l'économie soient exagérées sans qu'il y ait de fièvre. Il peut se faire également que les combustions soient imparfaites, que l'assimilation ne se fasse plus régulièrement et que la nutrition générale soit en souffrance avec des pertes minimes. Ce sont là des caractères généraux qui appartiennent aux mauvais états de l'organisme et que l'on rencontre à des degrés divers dans les maladies chroniques et pendant la convalescence. C'est de ces états qu'il sera maintenant question. Parfois, l'élément fièvre interviendra encore, et la médication par l'alcool sera même parfois dirigée spécialement contre lui; mais, en général, l'ensemble symptomatique que l'on cherche à combattre dans ces cas est plutôt l'état plus ou moin* misérable de l'économie que la fièvre qui manque du reste le plus souvent.
Polyurie simple. — La polyurie simple qu'il ne
faut pas confondre avec le diabète insipide et qui est caractérisée par l'émission abondante d'urines aqueuses sans augmentation de la masse totale des matières fixes éliminées dans les vingt-quatre heures n'est pas à proprement parler une maladie, c'est une incommodité, une infirmité tout au plus; elle est compatible avec une conservation parfaite de la santé. Cet état fonctionnel anormal qui a parfois été provoqué par les excès alcooliques ne saurait être traité avantageusement par l'alcool. La preuve empirique en est fournie par les malades eux-mêmes qui souvent pour satisfaire leur soif absorbent de grandes quantités devin sans améliorer leur état. La seule particularité que je puisse signaler relativement à l'action de l'alcool chez ces malades, c'est que, grâce à la rapide élimination opérée par les reins, ils peuvent sans ressentir les symptômes de l'ivress prendre de grandes quantités de boissons spiritueuses. Cette remarque est applicable à tous les diabètes.
Diabète insipide. Âzoturie. — Quand la polyurie s'accompagne d'excrétion exagérée des matières fixes qui entrent dans la composition des urines; dans ces cas d'azoturie surtout où les produits azotés de la désassimilalion, urée, matières extractives surabondent, on pourrait penser d'après une vue théorique que l'alcool est indiqué puisque cet agent diminue la production de ces substances. L'alcool a été en effet employé dans le traitement du diabète insipide (polyurie avec azoturie), les résul-
tats de ces tentatives sont divers; mais nous devons dire que dans les cas heureux l'alcool n'était pas le médicament exclusif; on lui avait associé d'autres médicaments antidéperditeurs. En tout cas son rôle encore contestable ne saurait en aucune façon être comparé à celui de la valériane qui donne dans cette maladie de si remarquables résultats. Disons toutefois qu'il convient peut-être de lui réserver une place comme adjuvant. Il sera bon alors de ne l'administrer que dilué et à dose modérée, et d'employer le vin de préférence à l'eau-de-vie. On doit se rappeler en effet que les excès alcooliques ont été fréquemment invoqués comme cause du diabète insipide.
En parallèle avec les résultats encore obscurs de l'emploi empirique de l'alcool dans le diabète insipide, nous devons dire que son administration est justifiée par des considérations déduites de la physiologie. On peut dire que ce n'est pas sur l'élément polyurie qu'il agirait dans ces cas, mais qu'il pourrait influencer avantageusement l'azoturie, puisqu'il modère les actes de la dénutrition, s'il est vrai toutefois, comme on l'a prétendu que l'azoturie est essentiellement une dénutrition exagérée.
Diabète sucré. — La théorie semble, au contraire, devoir faire exclure l'alcool de la thérapeutique du diabète sucré. Quelle que soit la conception physiologique de la glycosurie à laquelle on croit devoir s'arrêter, il est dans le diabète sucré un élément pathogénique important, mis en lumière par les tra-
vaux de Pettenkofer et Voit, c'est la diminution de la consommation de l'oxygène et de la production de l'acide carbonique. L'alcool ne pourrait qu'aggraver cette circonstance pathologique. Et de fait, l'alcool augmente la production du sucre. Mais l'azoturie s'associe souvent au diabète sucré. C'est dans ces cas seulement, caractérisés par l'amaigrissement et la surabondance de l'urée dans les urines, qu'on pourrait recourir à l'usage de la médication alcoolique, la glycosurie étant reléguée au second rang Cette considération, dont n'ont pas tenu compte les médecins qui ont employé l'alcool arbitrairement chez toutes sortes de diabétiques, explique peut-être les contradictions auxquelles sont arrivés ceux qui ont formulé des conclusions relatives à l'action favorable ou nuisible de ce médicament dans le diabète sucré. Nous croyons pouvoir dire que si l'alcool convient au diabète sucré, il faut cependant repousser l'emploi de l'alcool concentré. En effet, M. Durand-Fardel ayant signalé les inconvénients de l'eau-de-vie et du rhum, dans le diabète consomptif, c'est au vin qu'il convient de s'adresser. Le vin mérite l'insistance avec laquelle le recommande M. Bouchardat, qui sans restreindre son emploi aux cas compliqués d'azoturie, a vanté ses heureux effets dans le diabète sucré en général, Même à l'état de simplicité le diabète sucré peut, malgré ce que nous avons dit plus haut, réclamer l'emploi du vin, parce que le vin est un tonique et non parce qu'il est alcoolique; nous dirions volon-
tiers : quoiqu'il soit alcoolique. Ajoutons qu'on ne devra pas prescrire des quantités exagérées de vin, mais on pourra sans inconvénient dépasser un peu la dose normale de l'homme sain; car, grâce à la rapidité de l'élimination chez le diabétique, la dose moyenne n'est chez lui qu'une faible dose.
Phthisie pulmonaire. — La question de la curabililé de la phthisie ne peut être traitée ici à tous ses points cle vue , mais nous devons en dire un mot. 11 y a quelques années à peine, en 1865, M. Fuster, professeur à Montpellier, annonça ù l'Académie des sciences, qu'à l'aide de sa médication il avait , en deux mois , parfaitement guéri plusieurs malades atteints de phthisie pulmonaire. Or, le traitement qu'il employait consistait dans l'emploi de 100 à 300 grammes de viande crue associée à 100 grammes d'alcool à 20 degrés Réaumur pour 300 grammes de véhicule. Malheureusement ces résultats n'ont pas été entièrement confirmés, et nous ne pouvons mieux faire connaître les effets de cette méthode qu'en citant les passages suivants de MM. Hérard et Cornil (1) : « L'honorabilité et la haute position scientifique de l'auteur nous imposaient le devoir d'essayer un traitement au fond rationnel, et ne présentant d'ailleurs aucun inconvénient Les résultats obtenus ont été ce qu'ils
devaient être : souvent une amélioration momentanée, le retour des forces et de l'appétit, la diminu-
(1) Hérard et Cornil, De la Phthiùc pulmonaire, 18G7.
lion ou la cessation de la diarrhée, mais les graves altérations pulmonaires n'étaient pas et, disons-le, ne pouvaient pas être sensiblement modifiées, alors môme que la médication avait été continuée longtemps et avec les précautions indiquées par l'auteur. »
Dans ces derniers temps, on a préconisé le koumis (1), et l'on en a retiré des avantages analogues. Ces avantages ne sont également que temporaires. Du reste, le vin a été proposé depuis longtemps dans la phthisie pulmonaire, et le professeur Fonssagrives (2) a rendu un grand service, en insistant sur son utilité et en montrant que la toux n'était pas une contre-indication.
Sans parler de l'emploi de l'alcool dans la fièvre hectique des phthisiques, des avantages que la clinique peut en retirer temporairement, il nous reste à mentionner l'usage que l'on a fait de l'eau-de-vie contreles vomissements des phthisiques (Tripier) (3), et du vin administré en lavement (Àran) (4), soit comme moyen d'arrêter la diarrhée, soit comme moyen de nourrir les malades, quand l'intolérance de l'estomac s'oppose à une alimentation régulière.
L'alcool joue donc un grand rôle dans la thérapeutique delà phthisie; et sous forme d'eau-de-vie, de rhum, de vin, de koumis, on le donne tour à tour
(1) Labadie-Lagrave, Du koumis et de ses applications thérapeutiques. — Gazette hebdomad., 1874, n°s 36 et 38.
(2) Fonssagrives, Thérapeutique de la phthisie pulmoîiaire. ( i) Tripier, Bulletin de Thérapeutique, 1S64.
(4) Aran, Bulletin de Thérapeutique, 1858.
en boisson contre l'état de débilité générale de l'économie, contre la fièvre, contre les vomissements, et sous forme de lavements vineux on l'oppose à la diarrhée et à l'inanition qui devient souvent une grave complication à une période avancée de la maladie. On ne guérit pas la phthisie par l'alcool, mais on peut ainsi prolonger l'existence des phthisiques.
Scorbut. — À côté des affections dont nous venons de parler et qui présentent comme caractère commun un état plus ou moins marqué de débilité générale, nous placerons le scorbut ; et sans nous attarder à ces questions de pathogénie qui le font dépendre d'un vice dans l'alimentation ou d'une infection de l'économie, nous examinerons de suite le rôle que joue l'alcool dans la prophylaxie et le traitement du scorbut.
Il est de toute nécessité d'établir entre le vin et l'eau-de-vie une distinction qui semble résulter de la présence dans le vin d'une forte proportion de sels de potasse, ce qui lui permettrait de remplacer les légumes verts dans une certaine mesure. C'est sans doute ainsi qu'il faut expliquer l'action favorable du vin comme antiscorbutique, propriété que ne possède nullement l'eau-de-vie (Bryson). On a cité des exemples nombreux à l'appui de cette opinion. Ainsi on a remarqué que dans une armée la diminution du vin et l'augmentation de l'eau-de-vie exerçaient une fâcheuse influence sur le développement du scorbut; d'autres fois on a vu parmi les
détenus d'une prison, la maladie épargner ceux qui pouvaient acheter du vin à la cantine et atteindre tous les autres. Ce sont là des faits qu'il importe de bien connaître et qui prouvent qu'il n'est pas indifférent, dans un cas donné, de s'adresser à telle ou telle boisson alcoolique.
Convalescence. — Les alcooliques exerceront une action favorable sur la marche de la convalescence, en agissant comme tonique et stimulant. On devra alors s'attacher à les donner dans des proportions telles, et variables suivant les cas, qu'on atteigne le but sans le dépasser. Le but sera souvent de stimuler la force du cœur et de ranimer une circulation languissante; ce sera de faciliter les sécrétions de l'estomac, du pancréas, de l'instestin (Cl. Bernard) et de favoriser ainsi le travail de la digestion.
Il serait ici difficile de tracer des règles fixes, et l'on devra, nous le répétons, agir suivant les cas et se guider sur les résultats obtenus pour augmenter ou diminuer la quantité des boissons alcooliques. C'est surtout aux vieux vins de bonne qualité que l'on aura secours, mais i'eau-de-vie, les liqueurs prises après le repas pourront également devenir de précieux auxiliaires.
Nous aurions pu parler dans ce chapitre d'un assez grand nombres d'états caractérisés essentiellement par la délibité générale, et dans lesquels les boissons alcooliques peuvent rendre quelque service. Nous ne ferons que mentionner la chloro-anémie, le rachitisme (Antoine Dubois, Aran), les différentes
cachexies, le béribéri, l'albuminurie et les bydropisies (Bouchardat), etc. On peut se demander à ce propos quel effet l'alcool produirait sur l'abaissement de la température dans l'urémie? Nous n'avons trouvé aucun renseignement relatif à ce sujet.
De la médication par l'alcool dans quelques affections des principaux appareils ou organes de l'économie.
Appareil de la circulation. — Hèmorrhagie. — Il n'est pas toujours facile d'arrêter une hèmorrhagie, et en particulier une métrorrhagie, aussi est-il nécessaire de connaître les différents moyens qui ont chance de réussir, et principalement ceux qui agissent avec le plus de rapidité. L'alcool à hautes doses doit être tout particulièrement désigné parmi ces derniers, à cause de sa double action sur l'arrêt de l'hémorrhagie et sur la cessation de la syncope qui est, dans une hèmorrhagie abondante, une complication redoutable.
C'est une pratique populaire, dans certains pays, de donner, après l'accouchement, du vin en assez grande quantité, mais il serait difficile de voir là l'origine d'ane médication dans laquelle on a recours à l' eau-de-vie, au rhum et aux liqueurs fortes et cela à des doses très-élevées et administrées dans un temps très-court. Après l'accouchement, après l'avortement, dans les métrorrhagies liées à la présence
d'un corps fibreux (Béhier), la perle de sang attein parfois de telles proportions que la vie des malades est sous l'imminence d'un danger pressant. Parfois tous les moyens employés ont échoué : l'excitation de l'utérus inerte, la compression de l'aorte, l'administration à l'intérieur des différentes préparations usitées en pareilles circonstances, tout à été inutile. La face est pâle, le pouls petit, à peine sensible, les battements du cœur sont affaiblis et la malade est dans un état lipothymique qui va sans cesse s'aggravant. C'est dans des conditions aussi graves que l'alcool a été employé, et a donné les résultats les
plus inespérés.
Ce traitement par Y eau-de-vie était habituellement employé par Ingleby (1) en Angleterre, et il a été importé en France par MM. Campbell, Béhier, Debout, Aran, etc., qui l'ont appliqué de la manière la plus heureuse.
C'est avec le même succès qu'on l'a opposé à des hémorrhagies ayant leur point de départ dans d'autres organes que l'utérus, ainsi par exemple, dans un cas où une hémorrhagie abondante se produisit après l'ouverture d'un abcès de l'amygdale. On l'a conseillé aussi contre l'hémoptysie.
Enfin, l'emploi de la même médication a été également suivi de la guérison, chez une femme atteinte de purpura hemorrhagica, et qui se trouvait réduite à l'état le plus grave au moment où l'on commença a
(1) Ingleby, A y actical Trealise on utérine hemonhagy, London,
lui faire boire du vin de Bordeaux en assez grande quantité, pour produire et entretenir l'ivresse alcoolique (cas de Faure) (1).
L'administration de l'alcool s'est faite différemment suivant les observations ; tantôt on l'a donné en boissons, et d'autres fois on l'a donné en lavements. Son action est également énergique et rapide dans les deux cas.
Syncope. — Comme on vient de le voir, lorsqu'il y a une hémorrhagie abondante, on peut l'arrêter souvent en employant la médication par l'alcool ; en même temps, on observera la disparition des signes de lipothymie ou de syncope. C'est là du reste le même effet que celui qui a été constaté précédemment dans certaines formes de collapsus ; on a vu aussi que dans les maladies où le cœur s'affaiblit, l'alcool était indiqué parce qu'il y avait menace de syncope, et que si la syncope survenait, c'était encore à ce moyen qu'il fallait recouvrir. C'est à son action stimulante, se traduisant de suite par l'énergie qu'il imprime à la contraction cardiaque, que l'alcool agit dans ces cas. 11 y a donc lieu de recourir à ce médicament, chaque fois qu'il y a syncope ou lipothymie, quelle qu'en soit la cause.
Asystolie. — Il est inutile d'insister maintenant sur les avantages qu'il y aura parfois à retirer de l'administration de l'alcool, dans certains cas d'asystolie. En fortifiant la contraction du cœur, l'alcool
(1) Faure, Gazette des hôpitaux, 1861, p. 178.,
active la circulation et favorise par conséquent la disparition des accidents de l'asystolie.
L'emploi des spiritueux est particulièrement indiqué lorsque la faiblesse du cœur est très-marquée, et dans les cas graves où ont échoué les médicaments le plus communément employés.
Stokes est le premier qui ait montré l'utilité de l'alcool dans ces cas.
Appareil de la respiration. — Bronchite capillaire. — MM. Barthez et Rilliet recommandent l'emploi d'un vin de liqueur, dans les cas de bronchite où l'asphyxie menaçante fait croire à une mort rapide : « Lorsque l'oppression est considérable, disent MM. Barthez et Rilliet (i), lorsque l'enfant n'a plus la force de vomir, de tousser, d'expectorer ; si le visage est altéré, si le regard a perdu l'éclat fébrile pour prendre une apparence terne et inanimée; si la face est légèrement violacée, et que les extrémités aient de la peine à se réchauffer, il ne faut pas hésiter, quelle que soit la forme anatomique et symptomatique, à recourir aux stimulants toniques. Le vin (Malaga, Madère ou Porto) est celui de tous qui a l'action la plus prompte et la plus efficace ; nous avons vu des cas où la mort paraissait imminente, et où l'usage du vin a permis de franchir une période qui, dans l'immense majorité des cas est la dernière. »
M. ledocteur Gros a publié (août 1869) dans fUnton
(1) Barthez et Rilliet, Traité clinique des maladies des enfants. t. I, p. 49Ii.
médicale des exemples qui doivent être rapprochés des faits cités par MM. Rilliet et Barthez, et dans lesquels l'alcool n'a été administré qu'à une période extrême, et à un moment où l'asphyxie avait déjà fait de tels progrès que la mort semblait inévitable.
Selon la remarque de M. Blachez(l), il y a lieu d'appliquer ce traitement non-seulement chez les enfants, mais chez les vieillards et chez les adultes, « dès que des symptômes prononcés d'adynamie contre-indiqueront l'emploi des moyens ordinaires (vomitifs, vésicaloires), qui ne peuvent que porter le dernier coup à un organisme profondément affaibli. »
Asthme. — Dans ces dernières années on a également préconisé l'emploi de l'alcool contre la dyspnée violente des accès d'asthme. En 4863, M. Hyde-Salter, a publié des faits démontrant l'efficacité réelle de ce moyen qui consiste à administrer au malade au moment de l'accès, de l'alcool à hautes doses. M. le professeur Béhier rapporte un fait du même genre, et tous deux font observer qu'il devient nécessaire d'augmenter la dose d'alcool aux accès ultérieurs, la dose qui avait d'abord suffi devenant rapidement insuffisante. M, Hyde-Salter insiste tout particulièrement sur ce point, que l'alcool doit être donné dans un peu d'eau très-chaude.
Appareil de la digestion. — Les maladies de l'es-
(I) Blachez. Dictionnaire encyclopédique, art. Bronchite capillaire,
tomac sont peut-être celles dans lesquelles il importe le plus de bien préciser l'emploi de l'alcool.
Il est impossible ici de donner une formule générale,'on devra tenir compte des résultats de tentatives dirigées prudemment, et de l'expérience du malade, sans oublier cependant l'état général dont l'affaiblissement progressif peut devenir une cause d'aggravation de la dyspepsie.
Il est d'abord une contre-indication dont parle Brinton (1) et que nous ne ferons que mentionner. Il craint qu'un ivrogne qui aurait abandonné, d'anciennes habitudes, ne soit entraîné par des doses modérées à des doses plus fortes de boissons alcooliques et ne retombe ainsi dans ses excès antérieurs. La chose est fort possible, et arrivera môme en dehors de toute prescription médicale. Il n'en est pas moins vrai que souvent l'alcool est utile chez les dyspeptiques. Sous l'influence de l'excitation qu'il produit, ces malades parviennent à s'alimenter, et il est des dyspeptiques qui sans cette excitation ne pourraient prendre qu'une nourriture très-insuffisante.
Chez d'autres malades, les sécrétions de l'estomac se font lentement au moment des repas, et il devient alors nécessaire pour eux de boire une grande quantité d'eau sans que pour cela le travail de la digestion s'en trouve facilité. Dans ces cas, il arrivera souvent que les boissons alcooliques en excitant la sécrétion gastrique, auront la plus heureuse influence sur le
(i) Brinton, Traité des maladies de Veslomac, trad. par Riant, 1870.
travail digestif. Mais ce n'est pas là une loi générale, et beaucoup de dyspeptiques digéreront mieux des aliments bien choisis et bien préparés en s'abstenant de boissons alcooliques, car très-souvent l'alcool devient la cause de la lenteur et de la difficulté de la digestion et détermine un état fébrile très-accusé qui surviendra après le repas (Brinton).
Le choix des liquides alcooliques est très important, nous reviendrons sur ce point; mais nous devons signaler dès maintenant que quand l'état géné-ral est très-affaibli et que cependant on se trouve mal de l'emploi des boissons alcooliques, il y a lieu de remplacer celles-ci par les lavements de vin, ou bien encore comme le conseille Brinton, par des lavements d'eau-de-vie diluée dans de l'eau et mélangée avec de l'opium.
Quand la dyspepsie est symptomatique d'un ulcère simple de F estomac, l'alcool pris en boisson donne généralement les plus mauvais résultats et souvent détermine chez les malades des douleurs si vives et des vomissements si pénibles qu'ils s'abstiennent eux-mêmes de tout stimulant alcoolique. En présence de cette résistance de l'estomac, on sera souvent dans l'imposibilité de faire prendre de l'alcool à des malades qui se trouvent cependant dans un état de prostration extrême, et si l'on croit utile de recourir à l'alcool, il faudra l'administrer en lavements (Brinton).
Cependaut la proscription de l'alcool ne doit pas être absolue dans le traitement de l'ulcère simple de
l'estomac, ou du moins on pourra quelquefois y avoir recours sans désavantage.
Ainsi, Brinton dit avoir vu des malades prendre un ou deux verres de sherry, et même un ou deux grands verres de bière chaque jour, sans que la guérison de ce qui semblait être un ulcère de l'estomac fut pour cela compromise.
Dans ces cas rares, ou l'on permettra un usage modéré de boissons alcooliques, leur choix sera de la plus haute importance; l'eau-de-vie additionnée d'eau et le vin seront de beaucoup préférables aux boissons composées ou artificielles ; les boissons sucrées en particulier seront prohibées, le sucre et les matières fermentescibles ajoutant dans ces cas leur action nuisible à celle de l'alcool.
Parmi les accidents que peut produire la dyspepsie et qui sont influencés favorablement par l'action de l'alcool, on peut citer en premier lieu le vertige stomacal. L'ingestion d'un peu de vin généreux et surtout de liqueurs alcooliques et aromatiques au moment des accidents, suffirait souvent pour les calmer (Trousseau).
Les vomissements dans certains cas seront combattus par la même médication. On a déjà vu précédemment que le docteur Tripier en avait retiré de bons avantages, à ce point de vue spécial, chez les phthisiques ; mais c'est surtout contre les vomissements de la grossesse qu'ils sont plus spécialement indiqués, et dans ce cas c'est au Champagne frappé qu'on aura recours de préférence. Dans le choléra,
l'alcool peut aussi exercer la même influence favorable.
Dans la diarrhée, et particulièrement chez les enfants, la médication par l'alcool a produit d'heureux résultats. L'alcool, dans ces cas, est encore un remède populaire. Laennec en parle, mais il n'ose le conseiller et ne voit là qu'une extension imprudente donnée au remède qui agit si héroïquement contre le rhume. Nous avons déjà dit comment Aran avait traité par les lavements de vin la diarrhée des phthisiques ; nous ne reviendrons pas sur ce point, mais nous signalerons la pratique du docteur West, de Londres, qui préconise le brandy chez les enfants très-jeunes, lorsqu'ils présentent cette diarrhée qui s'accompagne de vomissements et cet ensemble de symptômes graves que notre savant maître, M. Parrot, a décrit sous le nom à'athrepsie. D'après M. West, il convient, dans ces cas, de donner à l'enfant, toutes les deux ou trois heures, 1 ou 2 grammes environ de brandy dans de l'eau ou dans du lait.
Faisons une simple mention de l'alcool comme anthelmintique (Bremser, Cruveilhier) et chez quelques personnes comme purgatif (Béhier).
Système nerveux. — On a vu que quand il y a une dépression marquée de l'innervation, l'alcool peut rendre les plus grands services, mais on la employé également dans certaines maladies du système nerveux. Dans la stupeur, la mélancolie, l'hypocondrie, etc., surtout lorsque la cause de la maladie semble bien évidemment être l'anémie, on a recours
aux toniques et aux stimulants, mais c'est surtout le vin que l'on donne en. ce cas. Cependant l'alcool a été employé avec succès contre des accidents de ce genre, et l'on trouve dans Todd l'histoire d'une jeune fille épileptique qui fut prise, après une violente attaque, d'un délire persistant qui se dissipa par l'administration de Teau-de-vie et de l'opium. MM. Rilliet et Barthez ont également donné du vin d'Espagne dans l'éclampsie des enfants; et l'on sait que dans le traitement du delirium tremens par la méthode anglaise, on associe l'alcool à l'opium, surtout dans les cas où la maladie survient chez un sujet depuis longtemps adonné aux excès alcooliques.
Enfin nous signalerons la pratique d'Heberden qui donnait des liqueurs spiritueuses pendant l'accès de l'angine de poitrine.
Tétanos. — Mais de toutes les maladies du système nerveux, le tétanos est celle qui, traitée par l'alcool, a donné le plus de succès; malheureusement ici, comme sur beaucoup d'autres points, les recherches laissent beaucoup à désirer. On cite des cas de guérison, et il semble, pour quelques auteurs, que l'efficacité de l'alcool soit, prouvée par là. Pour le tétanos, comme pour la variole et beaucoup d'autres maladies, il faut tenir compte de la gravité du cas, et nous rappellerons ici ce que nous avons souvent entendu dire à M. Giraldès pendant que nous étions son interne : il y a des tétanos qu'on ne guérit par aucun médicament , et d'autres qui guérissent par
les seuls efforts de la nature, et même par l'emploi de n'importe quel médicament.
Tous les tétaniques ne présentent pas la même exagération de la température, la même augmentation dans l'excrétion de l'urée, la même rapidité dans la marche des accidents, et ce qu'il faut commencer par faire, c'est distinguer entre les cas qui guérissent seuls et ceux qui se terminent fatalement. Du reste, quoiqu'en thérapeutique on ne publie guère que les cas suivis de succès, on peut cependant trouver des faits où la médication par l'alcool a été employée et qui se sont terminés fatalement. Tous ces desiderata n'enlèvent pas leur intérêt aux faits de Baldwin, de Wilson, d'Hutchinson, de Pinckney et de beaucoup d'autres.
Mode d'administration. — Tolérance. — Dangers de la médication par l'alcool.
Il est de la plus haute importance de déterminer la quantité et la variété des boissons alcooliques suivant les différents cas dans lesquels on en conseille l'usage aux malades, et la première distinction à faire, est celle des vins et des eaux-de-vie.
En se plaçant à un point de vue général, on peut établir que c'est à l'eau-de-vie que l'on s'adresse de préférence quand on veut produire une action stimulante sur l'organisme, tandis que c'est aux vins qu'on a recours quand on veut utiliser les propriétés analeptiques du médicament. Cependant ce n'est pas là une division radicale; et l'on sait que l'alcool est un aliment et que l'ingestion d'un vin de bonne qualité produit une stimulation non douteuse aussi bien que l'eau-de-vie.
Aussi ne voulant pas restreindre ce chapitre à des généralités sans précision, nous allons passer rapidement en revue les divers modes d'administration de l'alcool dans les différents cas où l'on a recours à ce médicament :
De l'alcool comme topique. — On se sert pour le pansement des plaies, des contusions, des brûlures, etc., tantôt de l'alcool pur dilué dans une quantité d'eau plus ou moins grande, tantôt du vin mélangé le plus souvent avec des substances aromatiques ; nous ne dirons pas autre chose relativement à l'usage de l'alcool comme topique.
Mode d'administration de l'alcool dans les maladies pyrétiques et infectieuses. — Nous ne reviendrons pas ici sur l'historique de la question et tout en rendant justice aux médecins qui donnaient du vin dans les cas graves de fièvre typhoïde, et dans les pneumonies adynamiques ou survenues chez des ivrognes, nous ferons remarquer que les doses que l'on donne aujourd'hui dépassent de beaucoup celles que l'on donnait alors.
Dans ces cas on donne tantôt l'eau-de-vie, le cognac, le rhum, etc., tantôt le vin, ou bien, au même malade, de l'eau-de-vie et du vin.
Dans la pneumonie, Todd donnait jusqu'à 300, 400 grammes et plus d'alcool par jour; mais ses successeurs ont condamné ces doses excessives et ont modifié le mode d'administration employé et recommandé par lui. M. Béhier, en particulier, a insisté sur l'importance qu'il y avait a donner l'alcool à doses fractionnées, de façon à éviter l'accumulation de l'alcool dans l'économie. Il donne dans les vingtquatre heures 100 ou 300 grammes de rhum, dilué dans une quantité d'eau à peu près égale, et fait prendre cette potion au malade par cuillerées à thé
— uo —
ou à bouche administrées toutes les heures ou toutes les deux heures. Ce mode d'administration, à doses fractionnées, a la plus grande importance. Chez certains malades qui ont une répugnance naturelle pour l'eau-de-vie on pourra remplacer celle-ci par de bons vins.
Dans le typhus, les médecins anglais ont surtout recours au vin, et ils estiment que c'est un point délicat de déterminer jusqu'où il faudra pousser la stimulation. On sait qu'ils n'ont généralement pas recours aux boissons alcooliques avant le septième jour, et souvent le premier jour ils ne donnent que quelques onces de vin comme essai, et s'il ne survient pas d'excitation du pouls ou du cœur, ils continuent. D'après ces mêmes médecins, on pourra employer avec avantage pendant la première et la deuxième semaine les meilleurs vins de France, qui réconfortent sans exciter, et ils regardent comme excellents le Château-Margaux et le Lafitte. S'il devient nécessaire de produire un effet plus considérable, on aura recours au Volnay et au Chambertin. Lorsque le collapsus est imminent, le Sherry, le Madère, le Porto seront les boissons les mieux indiquées. A l'hôpital, on aurait recours au punch, au rhum ou au cognac. Mais, selon une remarque fort pratique de Lyons, la meilleure administration des stimulants consiste, non pas tant à les donner en grande quantité quand le danger est extrême, que de prévenir le collapsus par l'usage méthodique du vin ou du brandy.
Les mêmes considérations s'appliquent à peu de chose près à la fièvre typhoïde ; mais les vins chauds, comme le Porto, le Sherry, le Madère, devront être préférés au Claret , qui est froid et subacescent (Lyons). Le Brandy peut quelquefois être employé, et Murchison conseille de le mélanger à deux parties de lait bouillant.
Aussi bien dans le typhus que la fièvre typhoïde, l'administration des boissons alcooliques sera faite à petites doses données souvent et sans interruption. On devra veiller surtout à ce que les malades ne soient pas oubliés pendant la nuit et particulièrement le matin, car c'est à ce moment que les malades ont le plus de tendance à présenter des signes de dépression, et Murchison croit que beaucoup d'eux sont tombés dans le collapsus et ont succombé par suite de la négligence de ceux qui les soignaient la nuit.
Dans les cas où l'on donnera l'alcool contre les symptômes produits par la morsure de serpents venimeux, on aura recours à l'eau-de-vie proprement dite; et il en sera de même chaque fois que le médicament devra agir rapidement et produire une réaction énergique. Dans la syncope, dans la période algide du choléra, des fièvres intermittentes, etc., chaque fois que dans le cours d'une affection fébrile se montrent les symptômes alarmants du collapsus, c'est à l'eau-de-vie et aux vins chauds d'Espagne qu'il faudra recourir. Il en sera de même quand on voudra arrêter une hémorrhagie.
Dans les maladies chroniques et pendant la con-
valescence, le vin est plus employé que l'alcool. Nous ne ferons que rappeler ici la méthode de Fuster, et nous indiquerons, avec le professeur Fonssagrives, les vins de Bourgogne mais surtout de Bordeaux comme étant ceux qui, en général, conviennent le mieux aux phthisiques. D'après le même auteur, les vins dits alcooliques secs (Madère, Marsala, Porto, Xérès ou Sherry) ne conviennent pas aux phthisiques en raison de leur action stimulante, tandis que les vins sucrés d'Espagne, d'Italie et de Grèce, seraient souvent utiles surtout pour activer une digestion paresseuse. Parmi les meilleurs et les plus médicaux de ces vins, on peut citer le Malaga, le Malvoisie, le Lunel et le Rota.
La bière est aussi une excellente boisson pour les phthisiques, quand l'estomac la digère bien. On ne permettra que les bonnes bières (l'aie, le porter, les bières de Strasbourg et de Lyon).
Dans les dyspepsies où l'estomac ne peut tolérer les boissons alcooliques, s'il y a indication de donner l'alcool, on aura recours aux lavements vineux préconisés par Aran que l'on prépare avec 150 ou 200 grammes de vin auxquels on ajoute souvent quelques gouttes de laudanum. Aran dit avoir vu chez des phthisiques, des résurrections véritables par ce moyen, mais elles étaient naturellement de peu de durée, comme celles que donne le traitement par la viande et l'alcool, ou bien encore par le koumis.
Brinton a insisté particulièrement sur l'emploi des lavements de vin dans le traitement de l'ulcère de
l'estomac, et si l'estomac peut tolérer l'alcool il donne un peu d'eau-de-vie dans de l'eau froide de préférence au vin et aux boissons composées ou artificielles. Il admet, en principe, que dans le traitement des dyspepsies, l'alcool devra être étendu d'une assez grande quantité d'eau et il établit une sorte de catégorie des boissons alcooliques suivant leur nocuité plus grande; les vins sucrés, les vins fabriqués, le Champagne, la bière sont les plus nuisibles dans la plupart des cas.
Nous ne reviendrons pas sur l'emploi de l'alcool préconisé par le docteur Tripier, pour arrêter les vomissements des phthisiques, il n'y a pas assez d'observations publiées sur ce point.
L'alcool sera donné à tous les âges; les observations de MM. Rilliet et Barthez, West, Gingeot, etc., prouvèrent son utilité chez les enfants, et les faits déjà anciens de Chomel, ont démontré ses avantages dans la vieillesse. Le sexe n'a pas plus d'importance que l'âge, et la tolérance exceptionnelle qui accompagne certains états morbides, existe à un degré très marqué chez tous les sujets.
Tous les auteurs qui ont expérimenté la médication par l'alcool dans les affections fébriles, ont été frappés de cette tolérance extraordinaire. Une malade de Stokes atteinte de fièvre typhoïde, prit en un mois 34 bouteilles de vin et 6 bouteilles de brandy, sans jamais présenter aucun signe d'ivresse. M. Béhier qui a parfois donné l'alcool à des doses considéradans la pneumonie, dit n'avoir jamais, dans ces cas,
observé l'ivresse. Lyons fait la même observation pour la fièvre typhoïde, et cependant il a souvent fait prendre aux personnes les plus sobres, pendant la durée de leur maladie, du vin, du punch, du brandy en quantité suffisante pour produire à l'état de santé l'ivresse la plus profonde.
Chez les sujets adonnés depuis longtemps aux boissons alcooliques, on trouve plus qu'une simple immunité, c'est un besoin impérieux d'alcool. Ce fait, comme nous l'avons déjà dit, à été bien mis en lumière par Chomel; et aujourd'hui il est classique qu'il faut donner de l'alcool aux ivrognes fébricitants ; souvent ce sera le seul moyen de calmer les symptômes les plus graves de l'ataxie ou de l'adynamie.
Nous terminerons en signalant les dangers et les inconvénients de la médication que nous venons d'exposer. Ils sont réels, mais ils sont loin d'avoir de l'importance. En premier lieu, nous signalerons l'ivresse. On la produit généralement lorsqu'il y a nécessité d'agir vite et que l'on fait ingérer au malade des doses probablement exagérées du médicament. Mais quand il s'agit d'arrêter unehémorrhagie grave ou de s'opposer à l'action d'un venin, on se trouve en présence d'un danger de mort, et l'on comprend que l'ivresse, en pareil cas, ne soit qu'un léger inconvénient. On peut se demander du reste, pourquoi on reprocherait à l'alcool de produire parfois des effets toxiques, quand on ne songe à faire ce reproche ni à l'opium, ni à beaucoup d'autres uiédicaments.
Parfois le traitement par l'alcool à donné lieu à des accidents plus graves, et Ton a observé des cas de delirium tremens survenus sous l'influence d'une médication longtemps prolongée. Nous avons observé un cas de ce genre pendant notre internat chez notre maître, M. Lorain. C'était chez un homme d'une quarantaine d'années et d'habitudes sobres. Il eut une pneumonie grave qui fat traitée avec succès par la méthode de Todd. Lorsque la convalescence fut venue, la potion de Todd fut continuée; en outre le malade avait du vin de Bordeaux, et la religieuse du service, poussée par un sentiment fort respectable, donnait à cet homme du vin de Bagnols et du vin de quinquina en grande quantité. On fut bientôt contraint d'envoyer cet homme dans un asile d'aliénés, où sa guérison fut obtenue très-rapidement parla suppression de l'alcool. Notre ami, le docteur Magnan, nous a dit avoir reçu plusieurs fois, à l'asile Sainte-Anne, des malades de ce genre, et il nous a confirmé dans cette opinion, que c'était là un accident sans gravité, trèspassager, et qui n'était pas de nature à faire contracter des habitudes alcooliques aux sujets qui antérieurement seraient restés sobres.