‹ De la mentulagre; ou, Mal françaisChapitre 6 sur 7 · MALADIE VIRULENTE ET INCONNUE · texte numérisé non relu

MALADIE VIRULENTE ET INCONNUE

Pris dès ma jeunesse de l’immense désir de beaucoup voir et de beaucoup entendre, et voulant un jour satisfaire mes goûts, je quittai le sol paternel et me dirigeai vers des rivages étrangers, à la recherche des choses nouvelles. Je portai d’abord mes pas vers l’Italie, cette terre si féconde £n prodiges de toute nature. A peine eus-je touché les rives du Tibre, que du fond du fleuve une voix se fit entendre : « Arrière, fuis, prends garde! D’ici va sortir une peste qui bouleversera tout V Univers » (i). Cette voix ne me troubla pas moins que si j’eusse été frappé à l’improviste, par un coup de foudre, qui aurait dérangé mon esprit. Dans ce

(i) Tout ce récit est une allégorie dont il est assez difficile de saisir le sens.

trouble, je me trouvai transporté par je ne sais quel génie au milieu d'une épaisse foret. Là, pendant trois jours, j’ai été en proie à de graves soucis. Car, pendant tout ce temps, des cris pitoyables et de formidables lamentations frappèrent sans cesse mes oreilles, glacèrent tous mes membres de terreur, et. me firent dresser les cheveux sur la tête. Dès lors je fis appel à toutes les forces de mon âme et de mon corps pour pouvoir prendre la fuite. Je me suis trouvé transporté aussi loin que le serait une pierre lancée par la main d’un homme. Là, de nouvelles afflictions et de nouvelles lamentations firent couler mes sueurs et mes larmes. Je portai et reportai les yeux çà et là, pour chercher à voir d’où sortait ce bruit ; mais aucun être vivant ne se présenta à ma vue. Alors j’ai cherché en moi-même la signification de ce prodige. O mon Dieu ! consolateur des affligés (me dis-je en moi-même), envoyez-moi quelque mortel qui m’éloigne de ces lieux troublés et me conduise parmi mes semblables, pour que je ne succombe pas ici d'une façon si misérable. Au milieu de ces pensées, un bruit effroyable frappa mes oreilles, bruit analogue à celui que produit la hache frappant à coups redoublés et retentissants sur les grands arbres. Supposant la présence fortuite d’hommes qui fendaient du bois, je me suis approché, et après avoir porté partout mes yeux et mes oreilles, ma vue tomba tout à coup sur une bête horrible et immonde,

ayant l’aspect humain , percée et déchirée de blessures et d’ulcères nombreux, endormie et couchée au pied d’un hêtre. A son aspect, mes yeux cessèrent pendant quelque temps de voir, jusqu’à ce que mes esprits, qui avaient été refoulés au cœur, eussent «regagné leurs places habituelles, où ils redonnent à l’âme l’énergie et au corps la force pour les rudes travaux. Ayant repris une nouvelle vigueur, je voulus rechercher d’où venait cette bête cruelle, quelle était sa nature, quels présages elle m’annonçait. Après mûre délibération, je me suis approché, j’ai tendu ma main droite, et à peine eus-je introduit le doigt dans la plaie, que l’animal informe, sortant du sommeil, prononça ces paroles : « Que! hôte étrange se présente ici ? Depuis vingt lustres, nul pied humain n’a troublé cette solitude. Approche, je t’en conjure, si tu es homme, et si tu as quelque piété, et regarde mes plaies où fourmillent les vers. Je suis cette Humanité elle-même à laquelle tu as emprunté cette beauté corporelle et tout ce qu'il y a de remarquable dans ta nature, esprit distingué, science parfaite, rare perspicacité des choses et autres qualités innombrables. Je suis gisante ici, comme tu le vois, percée des traits nombreux du malheur et de l’affliction et, depuis longtemps déjà, le monde céleste prépare ses plus redoutables aiguillons de supplices et de tortures ; le cruel Saturne, fort peut-être de l’approbation du maître des deux, les lancera prochainement contre moi.

Car, en 1484 (1), peu avant la conjonction de Jupiter et de Mars dans le Scorpion, cet ennemi de la nature et de toutes les créatures s’étant glissé clandestinementpendant la conjonction de ces planètes, détermina une collision, qui m’a enlevé toute lueur de salut. Ht depuis des milliers d’années (2), ilest d’usage que tout le courroux, toutes les querelles célestes m’accablent : voilà pourquoi je me consume, victime de cette redoutable conjonction des astres que le temps ne peut éteindre. Voilà, dis-je, le mal dont je souffre ; je n’ai jamais senti rien de pire, de plus terrible, ni de plus cruel. »

Ces paroles étaient à peine achevées, que l’ennemi fatal, se glissant aussitôt, peu à peu et sans bruit dans le corps, provoqua de funestes symptômes. An milieu du front s’éleva une corne qui, comme d’un phlegmon purulent récemment ouvert, donna issue à une humeur abondante et fétide . Tous mes membres furent frappés de stupeur. Je portai les yeux de tous côtés, sur tout mon corps ; je contemplai ma verge qui était couverte entièrement comme d’une écorce très dure, assez analogue à une sorte de fourreau, Ne pouvant, par aucun effort intellectuel, avoir l’explication de

(1) Voir ‘Préface , p. 19.

(2) Le texte dit : Septingen'Js et sex millibus annis , six mille sept cents ans. Il suit la chronologie des Septante.

ce prodige insolite, et écœurant, je sentis peu à peu disparaître en moi le désir excessif de connaître et d’approfondir ce mystère, ainsi que la variété et la nature de la maladie; je voulus m’enfuir avec rapidité : mes pieds s’acquittèrent admirablement de leurs fonctions, et bientôt comme un brouillard, disparurent toutes mes inquiétudes.

En deux heures environ, je m’élançai de la forêt dans les champs des Etrusques (i), peuple fort au courant des nouvelles. Là j’ai appris que deux années très puissantes allaient combattre dans les plaines voisines pour la liberté de l’Italie. Me rappelant que, dans tout pays, l’arrivée d’un peuple étranger, amenant la guerre avec lui, apporte non-seulement la terreur, la dévastation des champs, la famine, l'incendie, la débute et les autres calamités, mais encore laisse derrière lui des malheurs particuliers, des maladies inconnues et funestes, j’eus l’idée de me rendre en hâte au camp des ennemis, pour voir si cette honteuse maladie était la compagne des soldats : d’où l’on pouvait conjecturer que tout le genre humain v serait exposé etqu’on verrait l’accomplissement des prédictions faites peu auparavant sur les bords du

(i) L’Etrurie ou Tuscie, ou Toscane avait pour villes principales : Florence, Pise, Lucques. C’est près de Lucques que Charles VIII rallia son artillerie qui était partie par mer.

Tibre. Frappé par le son des trompettes et par le bruit des chevaux, je portai mes pas vers les vallées et les plaines où étaient réunis les bataillons et les cohortes. On avait alors, par hasard, fait une suspension d'armes. D’un côté étaient nos ennemis, les légions du roi de France Charles VIII, qui tentaient de reconquérir l'Italie ; de l’autre, les armées du puissant Maximilien, empereur et roi d’Allemagne, qui s’efforcaient de repousser les attaques des Français contre la liberté italienne. Il me fut ainsi possible de converser, de manger, et d’entretenir quelques rapports avec les soldats. Profitant de cet avantage, je me mêlai à des amis, à des connaissances, je visitai les travaux des camps; je m'enquis des misères, des souffrances; je cherchai cette maladie lu cou nue et fatale et ne laissai dans le camp aucun coin, aucune place, sans l’examiner avec un soin particulier, jusqu'à ce que j’eusse découvert, ô douleur ! cet ennemi si funeste qui devait affliger la misérable humanité et l’exposer à des tortures de toute espèce.

Est-il rien de plus terrible, de plus abominable, qui ait jamais frappé les sens de l’homme? Il est difficile de dire, presque impossible de croire quelles souillures, quelle pourriture, quelles ordures, quelles douleurs atroces torturèrent les corps de quelques soldats. Qjielques-uns , depuis la tête jusqu’aux genoux , ont été atteints d'une espèce

de gale (scabies) horrible, dégoûtante, continue, infecte et noirâtre, qui ( à l’exception des yeux :), se montrait sur toutes les parties de la face, de la tête, du cou, de la poitrine et du pubis. Les manifestation s étaient si dégoûtantes, si abominables que les malheureux, abandonnés de tous leurs compagnons d’armes,

s’étiolant à l’air dans les plaines vastes et nues, ne souhaitaient rien autant que la mort. D’autres s’efforcèrent d’arracher avec leurs ongles ces aspérités disséminées sur le corps, mais beaucoup plus dures que l’écorce des arbres, siégeant au sinciput, au front, au cou, à la poitrine ou à l’occiput, aux fesses et aux autres parties du corps. Les autres étaient affectés d’un si grand nombre de pustules et de verrues sur tons leurs membres, qu’il était impossible de les compter exactement. Cheq beaucoup d’autres cependant, la face, les oreilles et les narines étaient recouvertes de pustules épaisses et rugueuses qui s’étendaient en long, en forme de durillons ou plutôt de petites cornes, donnant issue à un liquide pestilentiel et putride et qui avaient l’apparence de dents sorties de leurs alvéoles ( i ) .

Les lins, au lieu de s’affliger de leurs misères, attirèrent eux-mêmes sur eux le rire et les moqueries. Les autres, au contraire , loin de s’abandonner au rire ou à la plaisanterie, étaient tristes, s’affligeaient et

(i) Dans toute cette description, on ne trouve que des éruptions, des syphilides ulcéro-croûteuses, papulo-croûteuses, à forme végétante.

gémissaient sur leur sort misérable, à cause de- V ulcération de leur membre viril. Ils furent pris en pitié par les campagnards et les gens naïfs (car ceux qui avaient quelques lumières se détournèrent de cet horrible spectacle et de ces maux honteux). Les premiers quittant leurs charrues et leurs champs vinrent avec des poignées d'herbes et en exprimèrent les sucs sur les membres languissants et couverts de croûtes verruqueuses : la plupart de ces ignorants appliquèrent ou de l’encre de cordonnier ou d’autres substances à leur fantaisie, avec lesquelles ils pensaient avoir de bons résultats et ramener la santé.

Mais tous ces remèdes étaient nuis et insuffisants; la maladie ne se contenta pas d’infliger mille tortures à ces malheureux; elle répandit son venin contagieux sur les Italiens, les Allemands, les Suisses, les Bavarois, les Rhètes, les Noriens, les Bataves, les Morins, les Anglais, les Espagnols (i) et tous les autres peuples que les nécessités de la guerre avaient rassemblés. Les chirurgiens qui d'ordinaire brillent plus par leur vanité que par leur

( i ) Rhètes , peuples de la Rhétie, pays qui fait aujourd’hui partie du Tyrol, des Grisons, de la Souabe.

Noriens ou Noriques, font aujourd’hui partie de la Styrie, de la Bavière, de l’Autriche.

Bataves , aujourd’hui pays de Hollande.

SKorins , aujourd’hui ce pays fait partie des départements du Nord et du Pas-de-Calais.

expérience, comptanttirer decette maladie honneur et profit, prescrivirent les bains, les sudorifiques, les liniments , sur tous tes membres , s’efforçant ainsi d* expulser ce venin par Veau, l’alun , le vitriol blanc, les décodions d’autres substances acides; mais ils ne firent qu’augmenter la faiblesse et la débilité du malade, et cela à ce point que nul ne fut plus malheureux ni plus affligé que leurs pauvres victimes. Mais lorsque cette infection se fut étendue non seulement dans le voisinage, mais sur presque toute la terre, et qu’elle eut commencé à sévir sur les chefs, les grands, les rois et les princes, les médecins du vulgaire, gens cupides qui prétendent reconnaître toutes les maladies du corps humain, par l’examen trompeur des urines, s’efforcèrent à prix d’argent et par toute espèce de médicaments d’expulser du siège des esprits vitaux (i) cette maladie pestilentielle et de ramener la santé dans le foyer du sang (foie), par tous les procédés habituellement employés pour apaiser les désordres provoqués par les maladies et pour rendre au corps sa vigueur. Mais ces procédés réussissant beaucoup moins que les moyens douteux précédemment employés, on songea à un autre genre de médicaments. L’esprit s’égara à perte de vue, à leur recherche : pris forcé-

(i) On croyait toujours, d’après Galien, que le cœur était le principe de la vie, le siège des esprits vitaux, tandis que le foie était le foyer du sang.

ment de découragement et de fatigue, il arriva à des résultats beaucoup moins fructueux et utiles que ceux fournis par l'empressement des gens de la campagne ou par l’intrigue des chirurgiens.

Sur ces entrefaites, les armées, par suite de l’ambition secrète des Français, se séparèrent. Alorsavec quelques marchands je parcourus la Pannonie (i), puis la Sarmatie (2), d'où je revins au foyer paternel. L’empereur m’honora de ses faveurs. Rien ne me fut jamais plus avantageux ni plus agréable, non-seulement à cause des vastes et immenses connaissances du plus bienveillant des souverains, mais encore à cause du voyage qu’il fit avec la plus grande curiosité : car, général et chasseur à la fois, il a une instruction profonde, des mœurs distinguées, du savoir, une sagesse divine, de la prudence, de la modestie et une foule d’autres qualités. Chez soi, au milieu des caresses et des embrassements de ses parents, on ne trouve rien de tout cela. Aussi notre empereur, à moins d'y être forcé par les importantes affaires du gouvernement ou

de ses vastes Etats, reste rarement en repos; la fortune m’ayant fait le familier et le compagnon

(1) Pannonie , aujourd’hui partie Est de l’Autriche et partie Ouest de la Hongrie.

(2) Sarmalie, région qui, en Europe, s’étendait entre la mer Baltique et la mer Caspienne, au Nord du Pont-Euxin.

d’armes d'un si grand prince, je compris que je ne devais pas le moins du monde m’engourdir sous mon toit, demeurer loin de lui, au milieu des barbares de mon pays natal, mais queje devais de jour en jour, d’heure en heure, me perfectionner dans les connaissances étrangères. Il partit pour quelques années dans différents pays et je me suis efforcé de me tenir le plus possible auprès de lui.

Pendant ce temps, tout allait assez bien et au gré de mes désirs, quand cette dégoûtante maladie envahit toute la Germanie, et sévit sur les villes, les cités, les camps, les bourgades, les campagnes. Je me promenais dans les plaines d’Augsbourg, lorsque tout à coup j’en fus affecté. Je reçus ce premier trait vénéneux sur le gland, qui se tuméfia, au point de pouvoir à peine être saisi entre les deux mains (i). Effrayé et chagrin, je revins à la ville, à mon domicile habituel ; ne sachant si je devais découvrir la chose à mes amis ou bien garder le silence, je m’abstins quelque.temps de me montrer en public. Comme cela arrive habituellement, mes amis qui me venaient voir et mes domestiques, frappés par le changement de mon teint, soupçonnèrent quelque maladie ou quelque infirmité, et me demandèrent avec la plus grande sollicitude ce

(i) Infection par la verge : Syphilis débutant par le gland. C’est la contagion habituelle.

qui pouvait autant me bouleverser. Comme je n’avais osé, par pudeur, avouer ce mal que je cachais depuis longtemps, je cédai enfin aux prières et je déclarai avec quelques détours le mal qui m’affligeait, c'est-à-dire que fêtais affecté de cette maladie pestilentielle qu'on appelait le Mal gaulois ou français.

A peine l’avais-je dit, que mes amis les plus intimes me tournèrent le dos, absolument comme si les ennemis se précipitaient sur eux l’épée à la main, et ils oublièrent dès lors les devoirs de 1 hospitalité et de l’amitié. Cette infidélité excita en moi un nouveau chagrin. Alors, me dis-je, j’ai pu apprécier par moi-même la vanité, la ruse, la fraude, la perfidie de l’espèce humaine ; j’en ai souvent gémi. Mais l’homme est léger; quoi que je fisse, je n’ai jamais pu trouver chez lui plus de force, de constance, de fermeté que dans l’eau qui coule. Je m’éloignai sans chagrin du commerce de mes compagnons, du faste de la Cour et je m’enfermai de mon plein 'gré dans ma prison volontaire.

Cependant lorsque je fus délivré du souci de mes fonctions et des préoccupations de la guerre, qui ordinairement détournent notre esprit des douleurs poignantes, des peines et des chagrins, la tumeur du gland vint à se résoudre en un grand nombre de pertuis qui pendant environ quatre mois

donnèrent sans interruption issue à une sanie putride (i). Et comme par aucune espèce de médicament, je ne pus arrêter cette suppuration, qui descendait dans ta verge, tes testicules et les ulcérait en grande partie, je m’adressai à un empirique intelligent et habile qui, attaquant V ulcération avec une poudre odoriférante, provoqua une douleur si vive que je ne fus maître d’aucun de mes membres. Cette poudre, quelle qu’elle fût, détruisit en vingtquatre heures le principe pestilentiel ; et à la suppuration locale et circonscrite succédèrent des pustules verruqueuses à la superficie de la peau et eu beaucoup d’autres endroits. Le mal acquit plus de puissance, et ni l’habileté des médecins les plus célèbres et les plus renommés, ni l’activité d’aucun médicament ne purent le combattre ni le faire disparaître.

Dans ces fâcheuses circonstances, je me suis adressé à des industriels, à des charlatans, leur demandant de faire tous leurs efforts pour vaincre la ténacité, la témérité et l’audace de mon ennemi. C’est alors que l’un de ce s gens, plus hardi que les autres, qui jadis avait été tailleur et qui, n’ayant pas tiré assez de bénéfices de son état, s’était livré à l’exercice de la médecine, m’engagea à ne pas

(0 Sypbilides secondaires, nées au voisinage du chancre initial.

perdre courage. Seul, avec de la couenne de lard, il voulait mettre mon adversaire en fuite. Comptant sur la guérison, je lui confiai ma vie. Par hasard, il avait volé à quelqu’un un emplâtre composé de vif argent, d'alun calciné, de résine de pin, decéruse, de litharge d’or et d’argent, de mastic, d’oliban et de cire vierge (i).

Moi qui auparavant aurais eu horreur d’un tel procédé, je ne tins nul compte du larcin, et prenant ce mélange rendu liquide, le charlatan me fit deux fois par jour des onctions sur tout le corps devant un fourneau allumé. Il ne s’était point trompé, car le septième jour, il me remit pourainsi dire à neuf, et tous mes membres reprirent leur brillant aspect.

Cela fait, je remontai h cheval et voulus comme auparavant suivre l’Empereur. Je n’étais pas encore près de lui que je ressentais dans les jambes de pénibles reliquats, accompagnés de nouveau d’une douleur telle que je ne pus ni me tenir en selle, ni me livrer à d’autres promenades (2). Peu à peu se manifestèrent sur le gros des cuisses des tubercules presque aussi durs qu’une pierre (3). Dès lors, nouvelles angoisses ; difficultés bien plus grandes pour le traitement ; car des médecins célèbres et recom-

(1) C’est la première mention des frictions mercurielles.

(2) Récidive.

(3) Gommes.

mandables par leurs titres et leur savoir, ne voulant pas souiller par une mauvaise odeur leur odorat accoutumé aux parfums, ni salir par la malpropreté des plaies leurs doigts toujours réchauffés par beaucoup d’or, me traînèrent pendant dix mois. Les apothicaires eux-mêmes, qui connaissent tout, qui vont chercher leurs médicaments sur le Mont Caucase et les Alpes Caspiennes ou les recueillent sur les bords du Nil et du Gange, les empruntent aux Sarmates et aux Scythes, ne donnent pas leur temps pour rien. Aussi quel est celui qui, en présence de l’avarice, ou plutôt de l'insolence et de la cupidité de tels hommes, ne succomberait plutôt que de recouvrer sa santé première? Mais les Dieux ont décrété que cette race humaine, presque divine, qui, quelquefois, au mépris des Dieux euxmêmes, usurpe trop les attributs de la divinité, doit dans ces lâcheuses circonstances voir son intelligence s’affaiblir et s’obscurcir, au point de ne pas apporter de secours à l’humanité souffrante, jusqu’à ce qu’elle ait expié par un tel châtiment son insolence criminelle.

Aussi depuis longtemps j’ai demandé au premier venu conseil et secours. Les uns m’avouèrent leur ignorance complète, ou bien, par la variété de leurs avis qui ne s’accordaient en rien, ils me rendirent l’esprit si perplexe que, ballotté presque pendant deux ans sur une mer de souffrances, de tubercules et d’ ulcérations, je ne pus à aucun prix gagner le

port du salut (i). Aussi, pour reconquérir mon ancienne vigueur, pour surnager sur cette mer de douleurs et de tourments, je dus me soumettre à la volonté divine qui a donné aux paysans et aux barbares seuls la possibilité de guérir cette maladie; j’eus recours à des gens du vulgaire, quels qu’ils fussent, vidangeurs, fossoyeurs, cordonniers, moissonneurs ou sarcleurs, et leur demandai à n'importe quel prix, de nfenlever avec l'instrument tranchant ces tubercules, avant-coureurs des plaies nombreuses, horribles et incurables, d’évincer ce poison par des pilules, des onguents, du cérat ou d'autres remèdes; et assurément c’est parles efforts, par les soins, par la vigilance de ces paysans, de ces gens communs (bien qu'il m'en ait coûté beaucoup de temps et de peine), que j’ai pu guérir pour la seconde fois de cette maladie dont j’étais gravement atteint. Je pus ainsi reprendre mes occupations habituelles, remplir convenablement auprès du roi mes fonctions de secrétaire et monter à cheval ; mais cette joie fut de courte durée.

En effet, pour suivre l'Empereur partout, il faut pouvoir supporter les vicissitudes des voyages fréquents, une nourriture insipide, ennuis inévitables pour ceux qui changent souvent de résidence.

(i) C’est une métaphore d’assez mauvais goût.

allant par monts et par vaux (i). Comme je suis resté rarement en arrière, et que j’ai dû faire usage de ces aliments qui répugnent à mes goûts, il m’est arrivé quelquefois, dans des cabanes de paysans, de ne faire usage que de vin miellé : cette alimentation, la fatigue corporelle, l’inflammation consécutive ne me laissèrent pas assez de forces pour résister aux humeurs morbides qui, pour la troisième fois, se montrèrent peu à peu, finirent par m’accabler et me firent interrompre mes fonctions (2).

Dès que j'eus senti que la mauvaise fortune ou les destins contraires sévissaient si fort contre moi, et mé criblaient de traits de feu, que ma maladie s’aggravait, que je ne pouvais obtenir de personne ni conseils, ni secours, que par mes absences je négligeais mes fonctions, que je dissipais ma fortune, me raidissant contre cette fatalité, je me suis armé de tout mon courage, de toute ma force, de toute mon énergie, et me plongeant pour ainsi dire dans les profondeurs de mon imagination, dans mes rêves, dans mes contemplations, je cherchai à savoir s’il serait possible de tenir enfin ce s remèdes tutélaires qui me permettraient de résister

(1) Pour les voyages de Maximilien, voir : Prosopographia Heroum atque illustrium viroruni totius Germaniœ... , autbore Heinrico Pantaleone, Physico Basil icnsi. Basileæ, 1566,

t. III, p. 23.

(2) Troisième récidive.

à l'adversité. Je me remémorai activement en quelques heures tout le bagage de la science et de l’expérience, et j’arrivai ainsi comme dans une petite forteresse, dans laquelle se trouvaient beaucoup d'événements du temps passé, avec la cause de ces événements. Alors en considérant et en étudiant Y origine de cette souillure, sa manière d’être, la source dont elle est sortie, en cherchant à savoir si elle est un effet de la volonté des dieux ou l’oeuvre des astres, ou une machination du sort, ou un jeu de la fortune, par quelle voie elle pénètre dans le corps, quels membres elle affecte de préférence, je songeai au nombre considérable d’agents médicamenteux capables de protéger la fragilité humaine contre le courroux des dieux.

Pénétré de cette conviction, j'ose d'abord déclarer que cette maladie pustuleuse , qui déjà afflige tant V humanité y est le produit du courroux et de la vengeance célestes, car on préfère le vice à la vertu, on loue le crime, on se rit de la religion, on méprise la justice, on préfère la violence à la bonne foi, la fraude à la parole jurée, le crime à l’innocence; on méprise le courage, la tempérance et toutes les autres vertus. À notre époque, il n'y a de bon, de droit, d'honnête que ce qui est en lutte continuelle avec la bonté et l’honnêteté; et l’aveuglement est tel que l’homme ne redoute pas beaucoup ces châ-

jr

timents que le ciel, si clément jusqu a ce jour, lui a infligés pour le punir de ses fautes.

Aussi ce nouveau fléau a sévi avec une intensité telle que, s’il ne s’apaise, et si des- mau5c plus graves en sont la conséquence, on peut dire que c’en est fait du genre humain. Si l'on voulait le nier,' les arguments contraires viendraient en foule. Dans les siècles passés en effet, il ne s’est pas rencontré un homme assez pur, assez honnête, assez immaculé pour être resté à l’abri' des inconvénients de l’adversité et du malheur ; et, dans ces circonstances, les fautes habituelles inhérentes à la fragilité humaine, l’insolence, l’amour immodéré des richesses, l’injustice, la jalousie ont été expiés par des peines, des inondations, des incendies, des morsures de sauterelles, de crocodiles, par la famine, la défaite et la peste. A ces châtiments qui fondent tous sur nous en même temps, il faut ajouter des malheurs et des misères bien plus graves encore. D'où il résulte nécessairement que notre vie est plus misérable et perdue de vices plus honteux que celle de nos ancêtres. C’est par suite de cette dépravation que ce mal redoutable et le plus horrible de tous sévit contre nous.

Personne cependant ne niera (ce que je crois devoir établir en second lieu) que la nature et les astres eux-mêmes n’aient concouru à engendrer cette

maladie; que les étoiles filantes ne produisent par leur rencontre des effets puissants et terribles : et quand, quelques années auparavant, sont survenues des conjonctions sidérales anormales, quand des hommes affirmèrent avoir Vu peu auparavant le congrès de Saturne et de Jupiter dans le signe du Scorpion (i), il faut en conclure que ce s causes n’y sont pas restées étrangères. C’est chez tous les astrologues instruits une opinion banale et commune (2) à savoir que Jupiter est pour ainsi dire le père, le tuteur et le conservateur du sang et de la force vitale, quoique d’autres attribuent ce pouvoir à Apollon; mais Saturne engendre, maintient et conserve cette humeur ennemie et nuisible qu'on appelle atrabile ou mélancolie; Mars engendre la bile ou la colère, et depuis que Saturne, le froid et le sec, a opprimé Jupiter (le sang) dans le royaume de Mars, et que Mars comme chef et arbitre de ce combat, abandonnant Jupiter, a fait cause commune avec Saturne, ils ont mêlé leurs propriétés pestilentielles aux humeurs saines de Jupiter dans

(1) Il y avait eu conjonction de Saturne et de Jupiter dans le signe du Scorpion (octobre et novembre), le 25 novembre 1484, à 6 h. 4' de l’après-midi.

(2) Nous avons respecté le texte latin de Grünbeck qui est assez obscur. Voici la pensée de l’auteur, pensée reposant tout à fait sur l’humorisme : — l'humeur primordiale qu’il appelle la bile a été altérée parla prédominance de la mélancolie sur le sang; il y a eu mélange de la bile et de la mélancolie et infection consécutive du sang.

lesquelles consiste la vie des êtres animés. En les faisant sortir tout à fait de leur nature primitive, ils occasionnèrent ainsi l’inflammation, la corruption, la putréfaction et le poison mortel. C’est là cet unique ennemi fatal que j’ai nommé tant de fois, œuvre funeste de Saturne et de Mars, qui d'abord s'est porté sur les parties nobles, comme on le constata chez les Français (car ce sont eux qui paraissent presque tes premiers avoir été affectés de cette maladie, ce qui lui fit donner d’abord la qualification de Mal français ( i ), du nom de cette nation ), ensuite elle envahit le foie sans bruit, sans éclat, doucement. Car c’est dans la nature de cette maladie de ne pas déterminer immédiatement de lésion aux membres, mais seulement après l’espace de trois mois (2) (ce n’est que le quatrième mois qui est pour elle le moment le plus favorable pour se manifester énergiquement sur les autres membres). Et lorsqu’elle s’est complètement établie dans cette région principale du corps humain et qu’elle s’y est solidement fortifiée contre toute attaque, elle torture de son poison, avec une cruauté et une rigueur

(1) Grünbeck, et cela ne surprendra pas si l’on songe à sa nationalité, reporte sur les Français l’origine de la syphilis. Nous avons vu précédemment que Bartholomeo Senarega dit qu’elle existait enltalie deuxansavantl’arrivëede Charles VIII, duobus annis priusquam Carolas in Italiam veniret (Muratori, ouv. cité, t. xxiv, col. 558). Voir Préface , p. 30.

(2) C’est en général le troisième mois que se manifestent les accidents secondaires.

des plus grandes les régions voisines du cœur, des poumons, de la rate et des testicules. Ces parties une foie envahies, elle dirige ses atroces tortures dans les régions les plus élevées, où préside la raison, ne respecte ni les veines, ni les artères, ni les nerfs, ni les membres, ni les muscles, ni les articulations, ni les os. ni la chair jusqu’à ce qu’elle ait soumis l’être tout entier à son joug intolérable ( i ). Cela fait, toutes les parties internes obéissent à l’ennemi; et la partie externe de ses membres n’est pas à l’abri de ses coups.

Elle déclare la guerre aux médecins eux-mêmes, montrant à la superficie de la peau, comme un drapeau de haine et de discorde, une petite verrue qui, dans le cours de la lune, acquiert les dimensions d’une grande pustule, et qui, en deux ou trois mois, persistant dans quelque partie du corps, laisse toujours échapper un suintement vénéneux . Tourmentés par ce phénomène, les médecins s’efforcent de le combattre et, à l’aide de nombreux médicaments, de le détruire ou de le faire disparaître, mais ils demeurent impuissants. Ils sont forcés de faire ce pacte honteux avec l’ennemi, de le laisser librement et sans empêchement exercer pendant un lustre sa tyrannie contre la pauvre humanité, l'accabler, la glacer d’effroi et la briser. Ce pacte de-

(i) C'est la description sommaire', il est vrai, de la syphilis viscérale, mais elle est complète.

meure si fermement établi entre eux, que jusqu'à ce jour je n’ai ni vu ni entendu parler d’aucune alliance plus solide ni plus ferme : pendant cinq ans cette maladie est tellement tenace, qu’il n'est aucun médicament certain ou constant qui puisse la soulager. Cependant lorsque cette première pustule se ramollit, ou disparait d’ elle-même, d’autres en très grand nombre se manifestent à la superficie de la peau , sur tout le corps ; elles affectent les formes les plus variées, ainsi que je l'ai observé précédemment chez les Français; il est évident pour tout le monde que celles qu’on observe chez les mélancoliques sont plus grandes, plus putrides, plus fétides et qu’elles sont noires et rugueuses à cause de l’humeur noire qui, par l’accumulation considérable de sang putréfié et de bile enflammée, s’élève des parties profondes à l’extérieur (i). Chez les hommes bilieux, elles ne sont pas beaucoup plus petites, mais elles arrivent à un certain nombre ; elles sont plus dures, noirâtres, sèches, resserrent la peau d’une façon surprenante, à cause d’une trop grande abondance de calorique qui brûle tellement le sang putride que toutes ces croûtes ne peuvent donner aucune humidité. Aussi les malheureux éprouventils de grandes tortures, comme si un réchaud était placé près de la peau. Mais les chemises ou autres

(i) C’est le chancre induré suivi de ses manifestations, dont la gravité varie selon les tares organiques du $ujet.

vêtements analogues de toile sont imbibes fréquemment de ce suintement malpropre, corrosif et visqueux , et la sueur de ces malades elle-même est comme de la glu . Dans cette circonstance on rencontre toutes les variétés, et en général les psores qu’on observe habituellement aux extrémités chez les sujets d'un tempérament pituiteux et sanguin, présentent, ci la tête, un aspect noir et dur, bien que habituellement cette psore blanchisse et soit molle sous le doigt qui la presse fortement. Toutefois cela se rencontre rarement.

Mais il existe des différences selon la constitution du corps, la variété des humeurs, la quantité, la qualité, la gravité ou la légèreté, parce que les sujets pituiteux sont beaucoup moins tourmentés de ces rugosités, qui chez eux sont moins étendues, moins nombreuses, moins rudes et qui souillent moins par leur suintement malpropre les chemises et les vêtements. Légèrement comprimée entre les doigts, la pustule, à cause de l’abondance des humeurs, donne issue à un liquide blanchâtre qui inquiète peu les malades ou ceux qui les observent.

C’est ainsi que les individus sanguins supportent plus patiemment leur mal, rient et plaisantent d’eux-mêmes, lorsque au milieu des festins ils voient les pustules humides donner spontanément issue à du pus. La seule chose qui leur soit pénible,

c’est de voir leurs vêtements souillés jour et nuit par cette humeur sa ni eu se.

De tout ceci il est évident que cette terrible maladie se présente sons quatre formes particulières qui semblent différer entre elles par leur quantité et par leur nature des autres espèces de pustules, de verrues et de rugosités; et que dans chaque espèce il existe également différentes humeurs qui se frayent leur passage accoutumé et inévitable, motifs pour lesquels les causes de la maladie ont été inconnues jusqu’à ce jour et le traitement difficile (i). J’en ai fait l’expérience sur moi-même : lorsque j’ai voulu appliquer sur mon foie enflammé des substances réfrigérantes, il m’est survenu de grandes douleurs de tête; puis, lorsque j'ai tenté de modérer par des médicaments secs, la trop grande humidité du cerveau, mes intestins s’ enflammèrent de plus en plus; il en fut ainsi jusqu’à ce que j’eusse bien examiné en moi-même toutes les indications de mon mal, et qu’après bien des inquiétudes et des soucis de mes affaires, j’eusse commencé à veiller avec plus de soin et de circonspection à ma santé.

. Cette maladie, vous pouvez m’en croire, est bien plus grave que je ne le pensais. Lorsque, par

(i) Grünbeck fait allusion aux quatre humeurs, le sang, la bile, Patrabile et la pituite.

l’ancienneté du mal, par sa nature ou par l'action des médicaments, toute souillure a disparu, lorsqu'on se croit débarrassé de l’ennemi, de nouvelles douleurs jaillissent de cette source d’impuretés, à laquelle j’ai cru devoir accorder la troisième place au lieu de la seconde (i). Ces douleurs se manifestent dans les veines, dans les artères, dans les membres et dans les articulations : cbe % quelques-uns elles donnent lieu à de si grandes tortures qu’elles déterminent des insomnies pendant 40, 60 ou 100 nuits. Qitelques-uns privés de sommeil le jour et la nuit, éprouvent des maux de tête horribles. D’autres ressentent dans les épaules des élancements et une douleur sourde inexprimables, ou bien dans les coudes, dans les genoux, au devant des jambes ou bien dans tous ces membres en même temps. Ils ne peuvent ni se tenir debout, ni marcher, ni se livrer à aucun travail corporel. Et tandis que ce poison, ainsi que je l’ai dit, attaque le corps, que la nature chasse vers les extrémités une grande partie de la matière morbide et qu’elle s’épuise à consumer le reste ; au milieu de ce travail même qui devrait être réservé à la digestion des aliments, toute la région intestinale est remplie de vapeurs de mauvaise nature, parce que de ce débordement chaud

(1) L’auteur veut parler des phénomènes que nous rangeons dans la catégorie des accidents tertiaires et dont il fait l’énumération.

et sec d’impuretés émanent des exhalaisons légères et aiguës : mais de ces putridités s’exhalent des vapeurs épaisses (comme on l’observe habituellement dans les endroits marécageux) : elles s’élèvent à la tête et semblent la briser par leurs retours fréquents et périodiques, se manifestant surtout à la région postérieure qui manque de pores ou d’ouvertures. Aussi la nature ne peut-elle se protéger de ce coté comme au sinciput où les narines servent d’émonctoire pour l’expulsion de toutes les matières nuisibles. Ainsi donc V occiput apparaît comme un corps sans solution de continuité. Dans ce choc fréquent et dans cette répercussion d’exhalaisons, tout ce qu'il y a de phlegme sous le crâne descend peu à peu et gagne les veines voisines, avec une vapeur subtile, jusqu’au cou qui ne peut accomplir les mouvements de flexion ou d’élévation. Elle descend ensuite jusqu'aux épaules et y détermine un sentiment de lourdeur si profond que le malade croirait porter un lourd fardeau, jusqu'à ce que survienne une certaine chaleur qui résolve cette masse visqueuse, envoie les parties les plus subtiles aux plus petites artères et aux nerfs, et aux parties les plus épaisses, aux veines les plus grosses et aux articulations. Il en résulte des gonflements aux coudes et aux genoux (i), et des tubercules à la crête des jambes , à des degrés variables.

(i) Hyperostoses des extrémités articulaires.

Ce principe morbide chaud et aigu, pénétrant jusqu’au vif dans ces parties, engendre les tortures dont nous avons parlé précédemment, tortures qui ,par la gelée sont plus terribles la nuit que le jour, parce que par antiparastase, ce qui est chaud et aigu est rendu plus chaud et plus aigu. Une ulcération en est la conséquence habituelle; c’est le troisième accident. Ht en effet, les petites tumeurs se rompent spontanément, et alors, après un long espace de temps, l’induration se résout et l’humeur qui est acide et corrosive ronge continuellement le pourtour de l'ulcération, et alors se creusent des plaies profondes, horribles, incurables, qui durent quelquefois deux, trois, quatre ou cinq ans et finissent en plusieurs années à mettre les os à nu (i). Ou bien des bouffons, des ouvriers tisseurs, des barbiers, des tablettiers, des vitriers, des pelletiers, des serruriers, des tailleurs et autres gens de basse condition, sortis des plus misérables échoppes, tavernes et mauvaislieux, faisant profession de guérir cette maladie, s’efforcent de chasser l’ennemi avec des onguents et des cataplasmes. Par leur intervention, elle se change en ulcères humides et repoussants, source continuelle de souffrance. Les malades découragés, croyant que les médecins ou praticiens ont fait un pacte avec la maladie, veulent guérir à tout prix. Toute la troupe des artisans, desbourreaux, des fossoyeurs. des bouf-

(i) Ulcères gommeux.

ions, des parasites, alléchée par cet espoir, se rassemble et porte ses mains inexpérimentées sur ces corps couverts de plaies. Leur ignorance occasionne des désordres tels que la langue humaine peut à peine trouver des expressions pour les caractériser, et bien plus encore, surpassant tout ce que la pensée peut imaginer. J'ose meme avouer ceci, c'est que le genre de tortures que ces misérables provoquent pour dessécher les pustules, déterger les plaies , épuiser la sanie, rendre ta santé, est. dans cette triste circonstance, la dernière des calamités, beaucoup plus cruelle que la maladie elle-même. Aussi, ces larrons, ces bourreaux de la vie humaine devraient être châtiés par le giaive, par la croix, par le bûcher, par beau et être bannis des villes, des campagnes, des forteresses, condamnés aux plus terribles châtiments.

Et assurément, puisque la justice des princes languit, puisque le savoir des plus grands médecins est exposé aux injures, seul, trayant d'autre ■appui que l'opinion de quelques hommes sensés, j 'emploierai contre cet ennemi les armes de la médecine dont la plupart m'ont été fournies patina propre intelligence et par mon expérience. Non-seulement j'arracherai ainsi de ses dents la malheureuse humanité, mais je la sortirai de ce fleuve de fourberies et de ruses des faux médecins. Mais avant de commencer le combat, il me faut entourer les lieux ennemis par des troupes sûres

et. dans ces conditions, fortifier plus vigoureusement les endroits exposés aux dangers, c'est-à-dire le voisinage des parties génitales, où est le confluent des veines; car cette maladie s’attaque à tout le corps, et à tous les membres en particulier. Alors, dis-je, elle est surtout très redoutable pour le membre viril, que des auteurs très autorisés ont appelé mentula ; aussi les Grecs ayant fréquemment donné aux maladies qui se manifestent d'abord aux membres ou bien vers lesquels affluent en plus grande abondance les humeurs peccantes, les noms de mentagre, podagre, chiragre, j'appellerai avec raison nientiilagre, c'est-à-dire maladie de la mentula, cette souillure qui se manifeste plus fréquemment à la mentula et qui sévit contre elle plus atrocement que contre les autres membres. Mais c'est un grand et vaste rempart qu'il faut élever, de telle sorte que le corps tout entier, contre lequel la maladie exerce sa fureur, puisse se mettre à l'abri et soit défendu et protégé de tous côtés contre les vents et la pluie. Or. rien ne peut être plus utile , ni mieux approprié qu'une étuve . si surtout elle donne une chaleur modérée. C’est de là que les engins médicaux peuvent être le plus avantageusement dressés contre le corps qui n'aura rien à redouter des ardeurs du soleil ni du souffle des vents.

Donc, lorsque le malade est ainsi fortifié, c’est-

à -dire enfermé dans une étuve chaude , il faut faire sortir de son corps les traits nuisibles et les appeler vers cette partie où l’ennemi s’est le plus solidement établi : c'est le plus généralement dans le foie. C’est de là que toutes les forces se répandent dans les autres membres (i). Aussi doit-on attaquer avec le scalpel les portes du foie, c’est-à-dire qu’il faut inciser les veines qui s'y rendent. Le sang ainsi extrait entraînera avec lui beaucoup d’humeurs nuisibles et diminuera en grande partie l’inflammation, cause première de la maladie. Sans inconvénient on peut ouvrir les veines du pied droit (carc'est de cecôtéqu'il faut faire la saignée), veines qui se jettent dans la grande et la petite pédieuses; par cette incision, les principes morbides descendent des parties les plus nobles aux parties inférieures où le danger est moindre. Les résultats sont d’autant plus favorables que la saignée a été faite plus tôt. Au commencement, comme je viens de le dire, elle évacue souvent tout ce qui est nuisible; mais répétée fréquemment avant le commencement du mal , elle sauve de la contagion beaucoup de malades; mais de même qu’elle est avantageuse à certaines époques, de même aussi elle est nuisible quand f infection est déjà consommée.

(i) On croyait que le foie, organe de la sanguification, était formé d’une chair épaisse et dense. Cette idée, longuement exposée par Galien, a eu cours jusqu’à la découverte de la circulation du sang.

Dans cette condition, l'émission sanguine trouble l'ennemi dans les viscères, et il est facile par quelques boissons de l'appeler à la surface de la peau . Qu’on prenne une demi livre de figues récentes, trois onces de lentilles, une once de réglisse grattée .et coupée, qu’on fera bouillir dans quatre livres d’eau jusqu’à réduction de quelques parties, et qu’on boive modérément, chaud ou froid, selon qu'on sera pressé de 1 envie de .boire. On sentira bientôt que tout le mal va à la superficie du corps et que toute la peau devient l’émoiietoire des impuretés et des pustules. Ceci fait, qu’on boive chaque semaine, le matin, avant de se lever, le sirop suivant. Prenez une demi poignée d’endives, d hépatites. de houblon, de capillaire, de buglosse. de bourrache, d'oseille, une poignée d’absinthe, de fumeterre, de scabieuse. un drachme de fleurs de violettes, de roses rouges, de buglosse. une demi once d’orge mondé, de réglisse coupée, de berberis. une once de raisins secs mondés, une demionce de séné mondé, de mousse, de polypode de chêne, un drachme de semences d’anis, de fenouil, de persil; broyez le tout ensemble dans huit livres d eau, réduites au tiers par décoction, laissez macérer pendant quatre heures : exprimez et ajoutez une livre de sucre et de miel; faites bouillii une seconde fois et passez à l’étamine. Bien épurée et préparée, cette boisson, prise avec modération, détruira toute la puissance de 1 ennemi dans les

intestins, c’est-à-dire tout le poison morbide, le dissoudra et le préparera pour l'expulsion.

Qu'on prenne immédiatement des bols ou des pilules pour le chasser des intestins. Prenez rhubarbe, fumeterre, hermodacte, de chaque un drachme et demi : faites 30 pilules, à prendre 7 chaque semaine, si les intestins n’y sont pas rebelles : s’ils résistent, si le ventre reste dur, on en prendra g ou 10. Dès qu'on aura pris exactement ces médicaments chaque semaine, ainsi que je l’ai dit. pendant deux ou trois mois consécutifs, en observant d'un autre côté un bon régime de vie. en s’abstenant de vin pur, des plaisirs de l'amour, des excès de table, et surtout de poissons, de fruits, de viandes humides comme celles de porc, d’agneaux, de moutons, de tous les oiseaux aquatiques, en ne faisant usage que de poulet, de veau, de chevreau, de chèvres, de grives, de perdrix, de faisans, de petits oiseaux des Alpes assaisonnés avec le vinaigre, le verjus, le suc de limons, de grenades, d’oranges, le vin, l’eau de fumeterre, mélangée quelquefois de lait de chèvre, avec de l’absinthe ou de la fumeterre; on rentrera alors au port de la santé, glorieusement triomphant du pire des ennemis. Mais si les pustules, à cause de leur volume, persistent plus longtemps sur le corps, on les combattra par des bains astringents, en enlevant préalablement la sueur au

moyen de la milhridate ou de la thériaque qu on prendra avec modération, cinq heures auparavant, dans du vin mélangé d'eau. Mais si la douleur, se fixant aux articulations, trouble le repos, il faudra faire des frictions fréquentes, auprès d'un bon feu, sur les membres endoloris avec des linges chauds ou bien les frotter avec des onguents. Prenez : sauge, iris, bétoine,* noix de cyprès, mastic, de chaque deux drachmes, une once d’onguent de mars (?), térébenthine lavée, graisse de blaireau, de chaque une demi-once; huile de renard, huile de costus et de camomille, de chaque, une demionce; bdellium, opoponax, de chaque, un drachme; un demi drachme de safran, deux scrupules de myrrhe et cire vierge, quantité sulfisante.

Cette onction pratiquée deux fois par jour , matin et soir, apaisera toutes les douleurs, à moins que l'humeur corrosive qui peu auparavant a attaqué les jointures irait, par sa trop grande acuité, traversé la chair et la peau, et après avoir rongé tout le voisinage n'ait commencé à dénuder les os. C est ai ors qu'il faut combattre son acuité par des emplâtres émollients etastringents. Prenez ■. deux onces de céruse, litharge d’or et d'argent, de chaque un drachme et demi; mastic, oliban, de chaque une once; résine de pin, trois drachmes; alun calciné, deux onces ; suc de citron, une once et demie : cire blanche, huile d’olives, quantité suffisante. 11 n est

aucune blessure, si grande, si profonde qu elle soit, que cet onguent ne cicatrise. Il réparera sûrement la peau et remettra dans leur état primitif les membres ulcérés. On peut lotionner fréquemment les ulcérations avec de beau acidulée ou les baigner dans des solutions astringentes faites avec une décoction d’oseille, de vitriol blanc, d’alun et de sel. Mais s'il est des sujets assez sensibles pour ne pouvoir supporter l’action d’aucun médicament irritant, qu’on se serve pour les plaies, d'eau de morelle, ou de plantain, en saupoudrant avec de la litharge d’or ou d’argent. C’est ainsi qu'on arrivera le plus promptement à la santé.

Mais de même que ces médicaments hâtent la guérison des plaies, dès que la matière corrosive a été suffisamment expulsée par des boissons, des pilules ou par un bon régime, de même ils paraissent quelquefois la retarder plutôt que la provoquer, lorsque le flux des humeurs n'est pas arrêté par une médecine anti-humorale ou qu'il est éloigné du siège même des ulcérations. Car les emplâtres, les eaux ne peuvent avoir assez de vertu pour arrêter ou empêcher un flux aussi subtil, aussi aigu, si surtout il s'est jeté avec furie sur la chair dénudée. Aussi celui qui est affecté de cette souillure doit-il s'efforcer de purger d'abord ses intestins avec les médicaments que j'ai énumérés plus haut, ou avec des médicaments semblables

en qualité ou en quantité, selon la constitution du corps; ensuite il abstergera, calmera et guérira les pustules malpropres Mec les bains décrits plus haut: il traitera les douleurs articulaires avec Y onguent approprié, et enfin les ulcérations de la manière susdite. 11 deviendra plus valide, plus sain el plus robuste qu'il n'a jamais été auparavant.

Mais, pour ne pas passer sous silence la médecine céleste, la plus utile, la plus salutaire, la plus efficace que la pauvre humanité ait trouvée, à tous ceux non seulement qui sont infectés de cette dégoûtante maladie et qui sont torturés de douleurs indicibles, mais qui n'ont pas encore éprouvé l'amertume de la plus vile des impuretés, à ceuxlà je conseille d'apaiser par leurs ardentes prières le redoutable vengeur des crimes, le Dieu très bon et tout puissant, qui a infligé ce fatal fléau à notre pauvre humanité, pour la punir des vices les plus honteux dont elle est souillée ; je leur conseille de demander à ce Dieu qu’il sauve du naufrage les malheureuses victimes des misères et des chagrins de la maladie, qu'il les ramène au port tranquille et sur de la santé ou bien qu'il garde sur le rivage de la sécurité et de l'immunité ceux qui sont innocents ou tranquilles. Ce prince de la miséricorde qui ne donne pas la santé d'après la qualité ni le poids du mérite, mais qui. connaissant les cœurs affligés, mesure la grandeur et la multitude de sa

— Si

grâce divine et de sa bonté d'après les faibles rayons de dévotion, de pénitence et de contrition, répandra sous ses pas des remèdes salutaires, qui non seulement mettront les mortels à l'abri de ce poison- mais le feront complètement disparaître en peu de temps.

Préface 3

Introduction 5

Epigraphe ce Georges Gadius à Joseph Griinbeck 33

Aloysius Marlianus à l’auteur ... 54

Christianus Umhauser au lecteur 33

Préface de Joseph Griinbeck 37

Opuscule de Joseph Griinbeck 43

1 ‘20. — Paris. — lmp. Tolmer f>t C'% 3, rue Madame.

Page 1