‹ De la mentulagre; ou, Mal françaisChapitre 5 sur 7 · SUJET ALLEMAND · texte numérisé non relu

SUJET ALLEMAND

SUR LA MENTULA GRE, MALADIE PESTILENTIELLE INCONNUE DES SIÈCLES PRÉCÉDENTS.

Dans ce s derniers temps, de tous les coins du monde, j’ai vu des fléaux, des maladies horribles et beaucoup d'infirmités s’abattre sur le genre humain. Parmi eux, se glissa, des rives occidentales de la Gaule, un mal si cruel, si triste et si infect que, jusqu’alors, on n’avait jamais vu ni connu rien de si atroce sur la terre, rien de plus terrible et de plus dégoûtant. Ce mal s'arrêta# abord sur l’Insubrie (i), semblable à un ouragan produit par des nuages amoncelés, ensuite, traversant une grande étendue de l’atmosphère, poussé par la force des vents, il sévit sur toute la province de Ligurie (2). Comme

(1) Insubrie : province de la Gaule transpadane, au Nord du Pô. Milan était la capitale.

(2) Ligurie: province d’Italie, entre le Pô et la Méditerranée ; cette province renferme les villes de Nice, Coni, Gênes, Saluces, Alexandrie.

un fléau horrible et pestilentiel, il s’abattit çà et là sur l'année française que par hasard le roi Charles VIII y avait rassemblée, poussé par l’ambition et par le caprice de soumettre l’Italie (i). Là elle affecta quelques soldats et quelques habitants du pays de souillures, de pourriture , de douleurs poignantes, telles que la langue humaine peut à peine les exprimer. De là l’infection, à la suite de la contagion, s’étendit sur toute la Ligurie et sur les autres rivages de l’Italie, sur la Germanie, sur l’Espagne et sur toutes les, parties du monde. Elle affecta le genre humain, et aujourd’hui elle lui inflige les plus cruelles tortures. Ayant vu l'humanité tellement tourmentée de cette terrible maladie et n’ayant pu contempler sans étonnement ce mal surnaturel, très désireux d’en connaître l’origine et la source, de savoir s'il était l'œuvre de la

volonté divine, le fait des astres, une machination

du destin, ou un caprice du sort, et aussi de connaître sa nature, le nom qui lui convient, les remèdes dont les vertus pouvaient le combattre, je n’ai donné aucune trêve à mes travaux, non seulement en feuilletant les statistiques des astronomes, sur les conjonctions des planètes, mais encore en interrogeant les mystères secrets de la natureet des livressacrés, jusqu’à ceque j’aie acquis une intelligence et une connaissance suffisantes de

(i) Voir Préjace, p 27.

toutes ces choses. J'en ai fait le sujet d'un livre intitulé Du mal français (i). Mais peu après, dans la ville d’Augsbourg(2),à la demande de quelquesuns de mes amis et compagnons d’armes, j’avais donné un festin auquel assistaient non seulement Bacchus et Cérès, mais encore Vénus. Au milieu de nos plaisirs se glissa cette nourrice des fléaux humains, la contagion, armée de traits innombrables et empoisonnés, dont l’horreur nous effraya, nous fit abandonner le festin et prendre la fuite.

J’avais à peine franchi les portes d’Augsbourg pour aller dans la campagne, et je m’efforcais, par d’autres pensées, de chasser cette terreur qui s’était emparée de mes membres glacés, quand une divinité funeste, me saisissant inopinément par derrière, me blessa très grièvement (3). Affecté tout entier par cette blessure, pendant presque deux années, je négligeai mes fonctions auprès de l’empereur, mes relations avec mes compagnons d’armes, les soins à donner à mes affaires. Couché sur un petit lit de repos, involontairement, je me forgeais mille idées

(1) Voir Préface , p. 23.

(2) Augsbourg, ville de Bavière, auN.-O.de Munich.

(3) On excusera cette métaphore, si l’on se reporte par la pensée à la fin du xve siècle. Grünbeck dit : A tergo ex improvise adortum . Il est évident, par le titre même de son opuscule, qu’il n’a pas voulu parler de contagion à postera Venere, mais qu’il faut donner à ces mots la signification de par surprise , sans que le sujet s’y attendit.

bizarres, mille fantômes imaginaires. Cependant la longueur du temps, la solitude, les lourdes dépenses, la négligence de beaucoup d’affaires importantes (comme cela arrive quand on est séparé de son maître), et, ce que j’aurais dû dire d’abord, les pustules inquiétantes , V ulcération des membres, les douleurs des articulations, tout cela commençait à me devenir insupportable. Je ne pus trouver de soulagement dans le petit livre que je venais de publier peu auparavant (i). J’ai bu et absorbé les remèdes de tous les médecins (et j’ai pu en relever laquantité), les potions, lesélectuaires, les pastilles, les boissons, afin de recouvrer la santé le plus tôt possible. Mais aucune lueur de leur savoir, aucune puissance de leurs médicaments ne m’ayant rendu mes premières forces, j’ai senti ce poison se glisser peu à peu dans mes paumes membres, indispensables à l’existence humaine . Pris de désespoir, j’ai quitté les médecins et leurs médicaments pour me jeter dans les mains impitoyables des chirurgiens et des exploiteurs qui, de toutes leurs immondes officines (avec la tolérance des magistrats), vont, courant pour le malheur de l'humanité à travers les provinces, les villes, les maisons particulières, et s’empressent autour des malades par un bénéfice

(i) Grünbeck avait publié, en 1496, un petit livre intitulé : Prognosticon seu Judicium de conjunciione Saturni et Jovis... et le Tractatus de pestilentiali Scorra sivc mala de Fran^os. C’est évidemment à ce dernier qu’il fait allusion.

honteux (i). Je me suis abandonné à leur inexpérience et à leurs essais incertains et difficiles. Dès que je me suis aperçu qu 'auprès d’eux, je ne faisais que demeurer spectateur de mes maux et de battre, pour ainsi dire, de la paille vide ou du chaume, rejetant tout préjugé, je me suis armé de courage contre ce redoutable ennemi, et, marchant au combat, j’ai appris, par une observation exacte et attentive, qu’il est Y œuvre néfaste de Saturne et de Mars, qu’il se glisse secrètement et furtivement dans le corps humain et que, commençant dans te foie, c’est là qu’il exerce son action délétère, d’abord en brûlant le sang (2), ensuite en attaquant les organes voisins, le cœur, les poumons, la rate, les testicules. Il met la bile, la pituite et l’atrabile hors de leur état naturel, et lorsque les humeurs ont été viciées par le poison, l'ennemi ne tarde pas à attaquer les veines, les artères, les nerfs, les articulations, la peau, jusqu’à ce qu’il ait soumis tout le siège de la vie à son joug redoutable. Une fois maître de tous les organes internes, il rejette les résidus de sa putridité, c’est-à-dire les pustules et tes

(1) Ce passage montre que la chirurgie, à cette époque, n'était pas réglementée en Allemagne et que les charlatans avaient le champ libre.

(2) On considérait le foie comme l’organe de la sanguification. On lui reconnaissait aussi la propriété de faire la bile, qu’on considérait comme une humeur dont se débarrassait le sang.

papules, à la superficie de la peau , et de cette manière, quand il n'y a pas de résistance suffisante, il domine tout le corps (i).

Aussi, lorsque j'eus parfaitement connu sa présence, sa disposition, sa nature, ses conditions, son genre et son espèce, sa force et sa puissance, non seulement sur moi, mais aussi sur mes amis de constitutions différentes, qui avaient été affectés au plus haut degré ; lorsque j'eus saisi, noté clairement et compris, avec l’aide de Dieu, ce redoutable adversaire, j’ai d’abord incisé le foie (2), sur lequel il a le plus d’action, puis les veines appelées hépatiques, et j’en ai fait sortir une grande quantité de sang corrompu. J’ai commencé ensuite à l’attaquer par des médicaments actifs, c’est-à-dire par des bols, quelquefois par des potions agréables pour appeler le mal à la surface de la peau, et en même temps je l'ai combattu par beaucoup d’espèces de pilules, de boissons, à l’aide desquelles j'ai d’abord fait disparaître les traces du mal; et, grâce à ce moyen ingénieux, j’ai pu triompher de mon adversaire.

(1) Grübeck sc figure bien la Syphilis comme une maladie totins substauliœ, et il considérait, ainsi qu’on l’a fait pendant longtemps, les éruptions comme une sorte d’émonctoire, lorsqu’il dit que cet ennemi « rejette les résidus de sa putridité, »

(2) Grünbeck semble avoir fait quelques autopsies, d’après ses propres expressions, scalpris aggressiis sum.

Revenu victorieux et content, j'ai pris la plume, et j’ai décrit par ordre et avec beaucoup plus de détails, de clarté et de profit tout ce que j’ai observé, en me servant, comme je le pense, du véritable nom de la maladie. Que ceux qui sont affectés de Mentulagre, — car c’est ainsi que j’ai qualifié cette maladie, — méditent attentivement et à plusieurs reprises cet opuscule. Parce moyen, avec la grâce de Dieu, ils triompheront de toutes leurs douleurs. Fait à Burckhausen, mon pays natal, le 3 des nones de mai, l’an 1503, le 18e du règne de Maximilien (1).

(1) Grünbeck, en indiquant l’année 1503 comme la dix-huitième du règne de Maximilien, fait allusion au titre de roi des Romains, qui fut donné à ce prince à Francfort, le 16 février i486. Le couronnement eut lieu à Aix-la-Chapelle, le 9 avril de la même année. Ce n’est qu’en 1493 qu’il succéda à l’empereur d’Autriche Frédéric III, le Pacifique, son père.

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