‹ De la méthode a posteriori expérimentale et de la généralité de ses applicationsChapitre 21 sur 103 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

L'ANATOMIE, LA PIIYSIOLOGIE, LA MÉDECINE COMPARÉES, NE SONT PAS DES SCIENCES FINIES. LES CONCLUSIONS AUXQUELLES CONDUISENT LES ÉTUDES COMPARÉES RE- LATIVES A LA STRUCTURE ET AUX FONCTIONS DES ORGANES SAINS OU MALADES DE L'HOMME ET DES ANIMAUX DOIVENT ÊTRE RAMENÉES A CHACUNE DES ESPÈCES DONT LES INDIVIDUS ONT ÉTÉ EXAMINÉS.

65. Je comprends parfaitement la nécessité des études comparatives, et dès lors le caractère scientifique des travaux de Yic-d'Azyr et de Cuvier en anatomie comparée; mais ces études loin d'émaner de la science absolue, sont des conséquences $c Y analyse à laquelle l'esprit humain ne, t££$\irt qu'à cwse

de sa faiblesse môme (5, 6, 7); et en instituant une anatomie, une physiologie, une médecine, comparées, le but qu'on se proposait, la connaissance des espèces du règne animal aussi approfondie que possible, a-t-il été atteint quand on s'arrête aux conclusions générales de ces sciences dites comparées? La méthode a posteriori expérimentale répond, à mon sens, négativement à cette question.

66. Les études comparatives de ces trois sciences n'ont pas le caractère du fini, si l'on s'arrête aux conclusions générales qui en sont tirées; car si vous devez à l'étude comparative d'un même organe, dans la série des animaux, des connaissances évidemment plus exactes et plus approfondies que si vous vous étiez borné à l'étude d'un même organe dans un seul animal, il reste à dire comment la connaissance de chaque espèce dont les organes ont été étudiés séparément des autres ou comparativement, pourra être approfondie autant que possible.

67. Il y a un demi siècle et plus encore, j'entendais exalter Yanatomie comparée comme une science éminemment synthétique; ennemi de toute discussion oiseuse, je me garderai bien de protester contre cette opinion en niant absolument l'intervention de

toute synthèse dans les études comparatives des tissus, des mêmes organes appartenant à des animaux d'espèces diverses, surtout lorsqu'on oppose ces études comparatives à celles qui ne le sont pas. Mais s'il y a réellement synthèse, je la qualifie de préalable relativement à la synthèse que j'appelle finale, par les motifs qu'il est incontestable , que l'objet qu'elle se propose est d'approfondir autant que faire se peut la connaissance de chacune des espèces qui ont été soumises aux études comparatives, enfin que cette synthèse finale présente un moyen de contrôle tout à fait conforme à l'esprit de la méthode a posteriori expérimentale, telle que je l'ai définie. >En effet, l'histoire naturelle d'une espèce vivante se composant de l'étude de chacun de ses attributs, en réunissant ceux que l'on connaît, on voit si leur résultante rend compte de tout ce qu'on veut savoir de cette espèce. Dans le cas négatif, on aperçoit les recherches qu'il faut entreprendre pour résoudre les questions à la solution desquelles on attache quelque importance.

68. C'est sur cette synthèse finale présentant l'histoire approfondie de l'ensemble des attributs de chaque espèce d'êtres vivants, que je réclame l'attention de tous les savants appelés par la nature des

choses à y concourir, tels que naturalistes, anatomistes, physiologistes , médecins, agronomes, chimistes, physiciens et philosophes. En osant faire appel à tant de savants divers, je me sens enhardi en me souvenant combien la pensée de Platon avait été vivement frappée de l'harmonie avec laquelle toutes les parties de l'animal concourent au maintien de la vie, tant leur coordination pour lui était sublime ! Le corps vivant offrait si bien à ses yeux l'image la plus sensible et la plus vraie de l'harmonie, harmonie qu'il cherchait sans cesse hors de lui, que dans son ignorance de la loi si simple à laquelle sont soumis les mouvements des corps célestes; mais frappé de la sublimité du spectacle de l'univers, il s'était écrié : le monde est un animal un et visible I

69. Si ma conclusion relative à Yanatomie comparée, que j'étends sans hésitation à la physiologie comparée, ne semblait pas suffisamment justifiée à plusieurs de mes lecteurs, je les prierais de suivre un raisonnement que m'a suggéré l'éloge que l'on a fait d'une pensée de feu Rayer lorsque, doyen de la Faculté de Paris, il avait manifesté l'intention de professer un cours de médecine comparée. Une seule leçon a été publiée. Certes avec les idées précédemment émises, je ne puis approuver trop hautement

cette intention; les avantages en sont évidents, quand il s'agit de l'étude comparative d'un même tissu, d'un même organe, d'un même appareil, atteints d'une même affection chez l'homme, et les animaux qu'on peut avec raison lui comparer. L'intérêt ne croît-il pas si l'étude comparative donne l'occasion de voir l'influence que le moral, l'intelligence, à des degrés différents, peuvent exercer sur des hommes affectés d'une même maladie que des animaux !

L'étude comparative de la médecine est semblable à l'étude comparative de l'anatomie et de la physiologie* Dès lors que penserait-on de l'institua tion d'un cours de médecine comparée dans une faculté de médecine, de l'obligation où seraient des élèves de faire preuve de l'avoir suivi, si la pensée créatrice du cours n'avait pas compris la nécessité de rapporter à l'homme et à chaque espèce d'animal en particulier, la maladie étudiée préalablement d'une manière générale avec une lumière nouvelle,6 la comparaison? Cette condition remplie au grand profit de la médecine humaine et de la vétérinaire, en mettant en évidence l'utilité de cette synthèse finale pour la question des maladies, ne justifie-t-elle pas, pour la connaissance de l'homme et des animaux étudiés à l'état normal, la prescription de la

même méthode à l'étude de Vanatomie et de la physiologie comparées?

70. Pour peu qu'on veuille tirer à l'extrême la conséquence des idées que je viens d'exposer, on en verra l'accord avec les critiques que j'ai faites de Y unité de composition telle que l'a professée Etienne Geoffroy- Saint-Hilaire (1). Une étude dont le but est d'établir la plus grande généralité entre des êtres divers a toujours un grand intérêt lorsque, étrangère à l'hypothèse, elle repose sur un principe vraiment philosophique, parce qu'il est vrai. Ainsi, rien de mieux que de suivre toutes les analogies existant entre les animaux vertébrés; mais gardez-vous de penser en principe que tous les animaux sont réductibles à une forme unique, lorsque vous êtes incapable de le démontrer. Si c'est une conviction, vous le direz en avouant votre impuissance à le prouver; mais là vous vous arrêterez et vous ne continuerez pas votre enseignement comme si votre conjecture avait été démontrée. J'ai toujours reconnu une grande différence entre des travaux portant sur des généralités, suivant que les uns se bornaient aux rapports de ressemblance, tandis que les autres signalaient ces

(t) Journal des savants, octobre et décembre 1865, février, avril, juillet, août octobre 1864.

mêmes rapports et donnaient en même temps la raison des différences.

71. Les reproches qu'on peut faire aux auteurs de beaucoup de classifications sont donc, aux uns d'avoir fermé les yeux sur les différences des objets qu'ils voulaient rapprocher, et aux autres d'avoir attaché une importance exagérée à des différences insignifiantes, afin de faire des espèces, et même des genres nouveaux.

72. Comment ne pas espérer que l'étude des espèces vivantes, faite conformément aux considérations précédentes, ne conduira pas à des connaissances précises pour expliquer la part des organes les plus importants dans la vie particulière à chaque espèce. Cette étude que je préconise en cherchant ce que chaque espèce présente de plus harmonieux, à savoir l'aptitude des organes à satisfaire à la diversité des circonstances du monde extérieur où l'être organisé doit vivre, ne sera jamais aveugle sur les analogies véritables que peuvent avoir des organes de même nom chez des animaux dont la vie est fort différente, et jamais le savant qu'elle guidera ne sera exposé au mécompte que si fréquemment ont trouvé ceux qui ne cherchaient que des ressemblances.

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