CHAPITRE XXVIII
partie évités ou atténués par Fadoption d'une telle combinaison. Les passions qu'il suscite seraient amorties, puisque la certitude d'être représentées dans la mesure de leur force serait acquise à toutes les opinions. Autre avantage, la corruption, ce mal presque inséparable de l'élection, comme on le voit chez tous les peuples qui l'ont pratiquée, n'y trouverait-elle pas un correctif? Mais c'est \k après tout ime conception dont l'application présente des difficultés, et qui doit être mûrie par la réflexion. Nulle matière au surplus où il soit plus nécessaire de s'éclairer par l'étude attentive des faits présents et passés, de prendre pour guide et pour fanal l'expérience, au moyen de laquelle la société ne s'égarerait jamais, si la passion politique ne l'empêchait pas trop souvent de la consulter.
Il y a maintenant tendance en Europe à faire sortir de l'État social l'égalité politique partout où Tégalité civile existe, c'est-à-dire où une classification politique quelconque n'oppose plus aucune barrière à l'aptitude individuelle. D'après ce principe, l'époque où le citoyen jouit de la plénitude de ses droits civils est censée celle où il entre aussi en possession de la prérogative électorale (LX). Conception hardie et puissante qui introduit un droit public nouveau, appelé selon toute apparence à assurer à l'Étal, après
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<](ùelques oscillations, de plus fortes garanties de stabilité que celles qu'on cherchait dans un système électoral fondé sur le cens. Les faits ont bien souvent montré que le résultat infaillible de ce système, c'est de diviser profondément cette portion de la nation qu'il faudrait au contraire réunir, les uns s'attachant aux idées de conservation , les autres aux idées de progrès et s'alliant aux classes nombreuses écartées de toute action politique; puis voyons bien qu'entre le peuple et la bourgeoisie, c'est celle-ci dont il faut redouter l'esprit de mobilité factieuse. On parle toujours du peuple à propos des révolutions, mais qui les fait en réaUté ? La bourgeoisie. Nous comptons toujours parmi leurs plus ardents promoteurs des avocats, des médecins, des prêtres, des industriels, des auteurs. Le peuple ne figure dans tout ce mouvement que pour se battre, s'il y a lieu, et défrayer les déclamations destinées à faire des dupes. En réalité, les masses, sauf parmi les faubourgs des grandes villes, sont ennemies du changement. Elles sentent par instinct que les grands mouvements qui agitent la société ne leur profitent guère; il est donc probable qu'on diminuera les chances de renversement en invoquant leur appui. C'est au surplus à l'expérience à décider.
Mais que de questions difficiles et délicates soulève
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l'application de cette théorie! Les abstentions qui écartent de Tenceinte électorale les citoyens calmes, désintéressés qu'il serait si important d'y ramener, n'est-ce pas là un grave inconvénient auquel il faudrait remédier T N'y a-t-il rien à régler relativement aux conditions de moralité, d'instiniction, d'indépendance de l'électeur? N'y aurait-il pas lieu à une inégale répartition des voix pour établir un véritable équilibre social (LXI) ? Ces points et tant d'autres que nous pourrions indiquer, il appartient à une sage observation de les résoudre. Il faut s'enquérir avec soin des solutions obtenues dans le passé ou dans le présent et bien constater aussi l'état social partout où existe le suffrage plus ou moins universel. C'est le seul moyen de s'éclairer. Toute autre marche ne ferait qu'ajouter à la confusion qui ne se manifeste quç trop dans les esprits à cet égard.
XXII. — Parmi les questions que soulève l'existence des gouvernements soumis au régime représentatif, il n'en est point dont se préoccupe plus l'opinion que celle de la liberté de la presse, et c'est sans doute avec raison. Examinons ceci brièvement, comme nous avons fait du reste. Disons d'abord qu'en principe, on écrit comme on parle ; la presse, c'est la parole à distance et s'adressant à plusieurs à la fois. Il est naturel de
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se servir librement, sauf répression en cas d'abus, de cet instrument comme de la voix, de la parole- Ne cherchons pas là un droit, voyons-y un fait essentiellement social et il n'y a plus sujet à contestation.
Mais l'observation montre qu'il n'est aucune liberté dont on ait plus abusé, et qui ait, en certaines circonstances, produit de plus fâcheux résultats. Ceci a frappé tous les bons esprits et a fait dire à Tocqueville, cet homme animé d'un si profond sentiment de libéralisme, que la presse est « une puissance si étrangement mêlée de biens et de maux, que sans elle la liberté ne saurait vivre et qu'avec elle l'ordre peut à peine se maintenir * . »
La presse devient toujours aux époques de perturbations politiques un organe des partis qui s'empreint de leurs passions aveugles, de leurs funestes égarements, de leurs élans irréfléchis. Jusqu'où vont alors ses excès, si la puissance publique n'est pas de force à la contenir, nul ne peut le dire ; elle ne connaît pas de limites. Rien ne l'arrêtera. Quand on songe que Washington, le grand, l'immortel patriote, au moment où expirait sa glorieuse magistrature^ se vit traité par divers journaux sous l'influence secrète de JefFerson en termes, c'est lui-même qui le dit * ,