‹ De la méthode d'observation: dans son application aux sciences morales et politiquesChapitre 153 sur 181 · LA PRESSE · texte numérisé non relu

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XIX. — n semblerait résulter de cet exposé que la liberté modérée et durable ne peut guère se fonder tout d'un coup, entière et complète, comme l'entendent les théoriciens. Non, elle ne sort pas tout armée, telle que Minerve, du cerveau de Jupiter. Elle devient d'autant plus difficile à établir chez les peuples qu'on y a détruit davantage ces corps, ces influences intermédiaires entre le pays et le pouvoir, dont le temps a consacré l'existence. Ce sont ses appuis naturels. Quel service rend sous ce rapport un bon système de franchises municipales ! La société politique pour avoir une solidité réelle, doit, l'expérience l'a montré, être d'abord organisée par en bas, c'est-à-dire qu'elle

forme avant tout la commune, la corporation, rassociation urbaine ou rurale. Telle est la commune suisse, dont il faut faire partie, à laquelle on doit être incorporé, pour pouvoir devenir citoyen suisse; la commune n'est pas là une simple circonscription territoriale, c'est une cité qui a son existence et ses droits propres; il faut passer par elle pour arriver au canton, puis à rÉtat fédéral. On conçoit combien ceci donne de force à l'organisation politique. Il en est de même en Angleterre (LYII). Sur cette base on fonde la république ou la monarchie, n'importe ; on fonde quelque chose qui aura une vitalité puissante. En procédant comme en 89, en détruisant tout pouvoir, toute influence qui n'émane pas du centre, on rend très-difficile l'affermissement d'un ordre véritablement libéral, attendu que dans la lutte qui s'engage inévitablement entre le principe d'autorité et le principe de liberté, il n'y a plus qu'à subir le despotisme si le premier prévaut, à tomber dans l'anarchie s'il a le dessous.

Montesquieu avait fort bien entrevu ceci, mais ses idées fondées sur l'expérience n'étaient guère de mise à une époque où la métaphysique politique était en si grand honneur, où c'était à J.-J. Rousseau, ce pauvre rêveur demi-fou, qu'on demandait une constitutiond our la Pologne qu'il ne connaissait que de nom.

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L'Assemblée nationale ne s'y arrêta guère. Dans son ardeur de réforme, elle abolit tout ce qui vivait depuis des siècles. «Nous avons vu, disait avec un solennel accent Royer-Collard dans la session de 1822, la vieille société périr et avec elle une foule d'institutions domestiques et de magistratures indépendantes qu'elle portait dans son sein ; faisceau jouissant de droits privés, vraies républiques dans la monarchie, ces- institutions, ces magistratures, ne partageaient pas, il est vrai, la souveraineté, mais elles lui opposaient partout des limites que l'honneur défendait avec opiniâtreté. Pas une n'a survécu et nulle autre ne s'est élevée à leur place. La révolution n'a laissé debout que des individus : la dictature qui l'a terminée a consommé sous ce rapport son ouvrage !» (LVIII).

L'œuvre sociale de la célèbre assemblée a été grande et complète assurément. Ce fut une France nouvelle qu'elle improvisa. L'égalité était fondée, mais avec elle un vaste système de centralisation administrative qui se concilie mal avec la liberté pratique et réelle (LIX). Nous voyons quels obstacles sont semés sur la route, et combien elle s'édifie lentement I Tant de faux pas nous éclairent assurément sur l'avantage pour les peuples de procéder en ceci d'après une prudente expérience, de s'attacher à faire soilir des

faits la théorie, au lieu d'eu prendre une toute faite dans les écrits des penseurs.

XX. — La monarchie représentative, ce grand compromis qui semble appelé, en ses modes divers, à terminer en Europe et autre part encore dans le monde, la lutte ouverte à la fin du dernier siècle, repose sur l'élection, et c'est ici que se manifeste à tous les yeux l'inévitable imperfection des choses humaines. On ne peut se passer de l'élection, et toutefois on reconnaît fort bien le côté vicieux d'une pratique qui donne nécessairement raison au grand nombre. Tant s'en faut assurément qu'elle soit toujours avec la pluralité. Gahlée avait tout son siècle contre lui, et néanmoins c'était un rayon de vérité qui illuminait cette tête illustre sur laquelle ses contemporains déversaient l'anathème et le ridicule. Les suffrages devraient se peser; ils se comptent et quand ils sont presque partagés, quand il y a par exemple d'un côté un million de votes, et de l'autre aussi un million plus un, la décision est prise; mais le bon sens s'en accommode-t-il bien? On a proposé enAngleterre pour éviter cet inconvénient, de donner aussi une représentation aux minorités ^; il apparaît que les inconvénients résultant du mode électif seraient en grande

U Stuart Mill, Le Gouvernement représentatif, p. 47.

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