CHAPITRE XXX
se passer entièrement de tarification. C'est donc là, comme on voit, une question d'expérience. Le but où l'on tend est clair; mais les moyens d'y parvenir réclament un examen attentif des faits. Il s'agit de décider quand le moment est venu pour une contrée d'abaisser les barrières qui la séparent des pays limitrophes. En matière de liberté commerciale et industrielle, chacun reconnaît que toutes gènes qui ne sont pas nécessaires sont nuisibles; mais comme on pose d'un côté une thèse générale et absolue, on en oppose de l'autre une toute contraire, et il arrive que des conséquences partielles de la théorie qu'on accepterait, si elles se présentaient sous une forme moins absolue, se trouvent longtemps ajournées; c'est l'in-convénient de la marche suivie, et il est grand.
La question du libre échange est donc toute pratique et il faut, dans la discussion , la faire sortir des nuages de la théorie. On ne Ta jamais entendue d'autre façon en Angleterre, où on l'a constamment subordonnée à l'intérêt du pays. Ecoutez au sein du parlement, Huskisson et Ped, recommandant à son attention de grandes mesures d'affranchisèement. Ils n'invoquent pas le principe de liberté ; à peine est-il fait mention de théories dans leurs mémorables discours ; il faut adopter ces mesures parce qu'elles doivent assurer le bien-être des masses et consolider
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l'empire ; chez nous la vue abstraite a toujours la priorité et domine toutes considérations. L'histoire commerciale du Royaume-Uni est bien instructive sous ce rapport; elle nous montre le maintien rigoureux du régime de la prohibition tant qu'il y a eu avantage à le maintenir, et la substitution du régime protectif au moment juste où il devenait plus profitable de l'adopter. Et remarquons bien qu'alors même que l'Angleterre a pour l'Europe une politique commerciale nouvelle et en harmonie avec les idées de liberté, elle en adopte pour cet immense continent indien, où elle compte deux cent millions de sujets, une autre qui rappelle tout à fait l'odieux régime auquel était soumise l'Amérique espagnole, et qu'elle a brisé au commencement du siècle. Dans l'intérêt de la fabrication regnicole, elle oblige ces vastes contrées à recevoir ses produits faiblement taxés, et impose sur les produits de l'industrie hindoustanienne des taxes de 30 à 1 ,000 p. 1 00, qui ont amené en un grand nombre de districts la cessation de tout travail et par suite une effroyable misère *.
Il faut ajouter au surplus qu'un intérêt de sécurité nationale ou de morale publique peut empêcher que la thèse fameuse laisser faire, laisser passer , ait son plein et entier accomplissement. L'exception suit ici
^i. Vlnde anglaise, par le comte de Waren, 2 vol. in-12, 1860.
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comme toujours l'application de la règle. Le travail a ses écarts de même que la volonté humaine dont il émane; il crée une œuvre sublime qui développe de bons et nobles sentiments dans le cœur de l'homme, et une production infâme qui mène à tous les égarements des sens. Qui oserait dire que la liberté des transactions doit être respectée quand il s'agit de ces ventes humaines qui s'effectuent de temps immémorial sur les côtes d'Afrique; et quand la femme fait parfois, même avaat la nubilité, un honteux trafic d'elle-même, qui pourra trouver à blâmer que la liberté soit gênée en sa personne? certes, la traite et la prostitution, voilà des faits en faveur desquels nul n'aura jamais l'idée d'invoquer le principe de la liberté commerciale!
VL — En divers pays on peut observer que, dans la vie industrielle, les besoins pressants de la famille livrent les enfants à un travail excessif qui, en même temps qu'il épuise les forces et empêche le complet développement physique, exclut toute culture morale et intellectuelle. Les misères de cette situation de l'enfance ont éveillé la commisération publique et amené à cet égard une législation restrictive. Faudrat-il protester contre ces mesures au nom du droit qu'on les parents de disposer, comme ils Tenten-
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dent, de leurs enfants? Qui ne sent que ce seraif l'exagération d'un principe de morale sociale quo nous sommes loin de contester? L'autorité des parents sur leurs enfants existe assurément , mais le droit absolu n'existe pas plus dans la famille qu'en dehors de la famille. Sans nous arrêter aux dispositions barbares de telle ou telle législation, nous voyons qu'en thèse générale la société a toujours pensé qu'elle doit exercer, dans l'intérêt de sa propre conservation, une action réelle sur les enfants, une action qui se manifeste souvent par des règles de protection bien déterminées. Elle ne permet pas aux parents de faire de leurs enfants des êtres dégradés au physique et au moral, parce qu'il lui faut des citoyens jouissant de toute la plénitude de leurs facultés. Et ceci nous mène à la question tant agitée aussi pareillement de l'éducation. Le droit irait-il ici jusqu'à vouer les enfants à l'état de brutes? Non certes, cela n'est permis à personne, pas plus que d'en faire des êtres vicieux, des scélérats! La société ou l'État qui la représente a toujours cru devoir s'interposer à cet égard dans l'intérêt de l'enfknt. Parfois même cette intervention a été extrême ; à Sparte, les enfants étaient la propriété réelle de l'État, qui les faisait élever pour lui et à sa guise. La famille était ainsi moralement spoliée. Mais il y a une juste mesure qu'enseigne l'expérience; elle fait
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connailreles circonstances qui nécessitent celte action de l'État et la limite où elle doit s'arrêter. Hors de là tout est vain système.
VIL -^ L'association est assurément excellente en soi. Elle est le fondement même de l'existence humain e, et Rossi a dit avec raison que ses applications diverses sont appelées à changer la face du monde. S'il est absurde de vouloir, comme l'entendent les adeptes du socialisme, transformerl'Étatenunegrandeassociation à laquelle on fera tout faire (LXVI), il est très-sage au contraire de faire faire le plus de choses possible par l'association libre des particuhers entre eux. Il ne faut pas, comme le font quelques personnes, confondre ces deux données, entre lesquelles il y a une séparation profonde. Quand, par exemple, à l'instar des sociétés coopératives, cjui existent en Angleterre depuis plus d'un siècle, se forment de ces sociétés ouvrières de comsommaiion, de production et de crédit^ qui ont pris en quelques contrées de l'Europe et notamment en Allemagne un assez grand développement et produisent les plus heureux résultats, en faisant profiter les associés des bénéfices de l'intermédiaire commercial ainsi supprimé (LXVII), il faut en seconder l'essor. Quel immense appui trouvera aussi dans l'esprit d'association la propagation des sciences
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el (les arts utiles! Qu'on adopte donc cette règle qu'eu général rien ne doit le gêner dans son action, et qu'il est rationnel que les individus soient libres de faire réunis ce que chacun est libre de faire en particulier. Toutefois ce n'est point là encore un principe absolu. On s'associe pour le mal comme pour le bien, et il ifaut reconnaître que le mal emprunte de l'association une force rapidement croissante et menaçante pour la société. Qu'un individu soit amené par l'exaltation de son opinion politique à admettre tous les moyens pour la faire triompher; qu'il ne i^ecule même pas devant l'assassinat, si ce personnage se renferme dans sa doctrine barbare, s'il reste isolé au sein de la société, il y gardera sa liberté qu'on pourra à l'occasion lui ravir, comme on en interdit l'usage à un fou dangereux ; mais devra-t-on respecter l'association fondée sur les mêmes principes? Il n'est personne assurément qui ne soit d'avis qu'il faut empêcher, si l'on peut, la formation d'une telle association. De même aussi on repoussera momentanément ou à toujours toutes sociétés religieuses, politiques et civiles de nature à compromettre la paix publique et essentiellement antipathiques aux principes sur lesquels repose la société. Vainement, on invoquerait enleur faveur l'autorité des principes, il n'en est point qui les garantisse ot on ne les admettra dans aucun pays bien ordonné.