‹ De la méthode d'observation: dans son application aux sciences morales et politiquesChapitre 30 sur 181 · CHAPITRE IV. 9i · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. 9i

De combien de maux ont été la source pour les hommes ces écarts de la raison qui donnent à d'absurdes persuasions toute la force de la vérité! Le zèle farouche qui allume les bûchers au seizième siècle, celui qui dresse les échafauds au dix-huitième, tous les fanatismes sont des égarements de la conscience. Écoutez Charles-Quint insistant, sur son lit de mort et au moment de rendre le dernier souffle, afin qu'après lui on punisse avec la plus grande rigueur, on torture et on brûle les hérétiques récemment découverts en Espagne. Il craint dans son consciencieux aveuglement de n'avoir pas été lui-même assez rigoureux persécuteur, et que Dieu ne lui demande compte du sang qu'il n'a pas versé ! Écoutez encore Saint- Just dictant avec un impitoyable sang-froid des listes de mort, et s'écriant en son délire parfaitement consciencieux aussi : Le Jour où je serai convaincu quil est impossible d accomplir mon œuvre, je me poignarderai ! Tous ces misérables assassins de chefs d'État que signale l'histoire, du seizième siècle au dix-neuvième, de Balthazar Gérard (Y) à Orsini, furent aussi pour la plupart des hommes qu'anima une conviction sincère et raisonnée.

Que la conscience et la raisoja s'aident donc, pour ne pas faillir, d'une sage et prudente observation des faits sociaux. Non certes que l'expérience ne com-

porte aussi parfois Terreur; mais le grand avantage ici, c'est que l'observation se rectifie par elle-même. On revient sur le faux puisé à cette source ; un fait légèrement accepté vous a trompé ; mais d'autres faits, plus mûrement examinés, changeront votre manière de voir. Il est très-rare, au contraire, qu'on revienne sur les opinions qui ont leur origine dans la conscience, dans la raison. Une fois encrées en nous, elles ne s'en vont plus ; ce sont des principes avec lesquels on vit et l'on meurt d'ordinaire. Il est vrai qu'on a en face de soi d'autres principes diamétralement opposés et qui ont la même origine. Qu'importe ? on en est quitte pour en discourir à l'occasion, sauf à ne pouvoir jamais s'entendre. Voyez, par exemple, aux prises dans notre société actuelle deux pariisans de ces doctrines politiques adverses qui la divisent. Le débat pourrait être interminable, et chacun en sortira, à coup sûr, avec son principe intact ; il s'y était cantonné comme dans un fort contre lequel les attaques de l'ennemi devaient rester sans résultat. Aux temps ordinaires, il n'y a pas grand inconvénient en ces luttes; mais viennent les crises politiques, les intérêts, les passions s'en mêlent, et les dissidences se traduisent par les plus coupables excès. Au nom d'une idée absolue, on se combat, on se proscrit avec acharnement ; les armes tomberaient des mains bien-

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