CHAPITRE IX
DE LA SIATISriQUG DANS SES RAPPORTS AVEC LA MÉTHODE,
Nous voici ramenés à la statistique , qui relativement à ces éléments variables des faits en quoi gît la difTiculté, va nous offrir une théorie d'une importance capitale, propre aux modernes, car les anciens n'en eurent jamais la moindre idée. Elle ressort de la comparaison toujours féconde des faits de l'ordre naturel et des faits de l'ordre social Nous prendrons tout d'abord un exemple pour faire apparsutre ceci avec clarté ^ La naisance des enfants est un fait natu rel qui résulte. d'une loi simple et universelle. Celte loi s'applique invariablement à tous les cas analogues. Un seul de ses effets ressemble à tous et suffit pour révéler à l'instant à l'observateur un rapport immé-
i. Traité de statistique, etc.
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diat de cause à effet. Au contraire, la répartition des naissances entre les deux sexeSj ce fait qui se rattache par plusieurs points à Tordre social, paraît au premier abord n'être soumis à aucune régularité. Il semblerait en thèse générale, qu'il devrait y avoir en tous lieux un nombre égal de naissances masculines et féminines; mais il n'en est rien. Voici une famille où il ne nait que des filles, une autre où il ne naît que des garçons, et un plus grand nombre où la proportion est indéterminée, de telle sorte qu'on n'aperçoit plus dans la production des faits que désordre et confusion. Mais qu'au lieu d'envisager çà et là quelques familles, on compte les naissances d'une contrée un peu étendue et dans une certaine durée, on s'aperçoit avec surprise que le désordre a disparu , que la conhision a fait place à une proportion régulière qui s'est établie entre les sexes ; on est arrivé à un rapport à peu près constant que nous offrent les états comparatifs de naissances, et duquel il résulte qu'elles se partagent effectivement par moitié entre les sexes, sauf un léger excédant très-peu variable qui se manifeste toujours en faveur du sexe masculin.
On voit donc que, tandis que pour le fait de la naissance la vérité nous est apparue sur-le-champ, il a fallu pour y arriver, dans la répartition entre les sexes, le rapprochement dun certain nombre de faits
analogues. « Attendu, dit le géomètre Foûrier *, que la répétition des événements regardés comme fortuits fait disparaître ce qu'ils ont de variable , et que dans la série d'un nombre immense de faits, il ne subsiste plus que des rapports constants et nécessaires, déter* minés par la nature des choses. »
Laplace disait pareillement, dans \ Annuaire du bureau des longitudes ^ « qu'on peut regarder comme une loi générale que les faits qui semblent se suc* céder avec tant d'irrégularité quand on les considère séparément, deviennent à très-peu près constants quand on les considère en grand nombre. » Telle est la formule; elle est d'un haut intérêt, et l'on peut s'étonner que philosophes et publicistes n'y aient pas jusqu'ici attaché plus d'importance. Il y a là, selon nous, une véritable découverte sans doute due aux premiers constructeurs des tables de mortalité, et dont on tirera avec le temps meilleur parti pour l'avancement des sciences sociales. Ainsi, en effet, s'affaiblira la préoccupation que causent les éléments variables dans les faits moraux; on en a induit que ces faits doivent échapper à des appréciations rigoureuses. Mais la loi des grands nombres , comme on l'appelle, montre dans ses applications que c'est à tort, et la
i. Recherches statistiques sur Paris, t. ï, p. 29. 2. 1820, p. i«4.
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question consiste, dans tous les cas, à arriver aux données fondamentales en les dégageant par l'analyse de ces éléments variables.
La statistique a rencontré, dans ces derniers temps, des adversaires dont il faut tenir les remarques en grande considération. M. Leplay, conseiller d'État, dans l'introduction d'un vaste et beau travail * , repousse la statistique dont il croit le procédé défectueux et insuffisant, et au sujet de laquelle, dit-il, « on a souvent fait remarquer avec raison que l'art de grouper des chiffres permettra de démontrer avec un certain degré de vraisemblance toute conclusion établie à priori. » Cette critique est juste sans doute, si on l'applique à la statistique mal faite , à celle dont nous parlerons ci-après, et qui repose sur des données incomplètes qu'effacent des données tout aussi incomplètes encore. Mais l'éminent auteur ne méconnaît-il pas ici la puissance du rapprochement des faits simples, distincts, pleinement analogues et avérés par une observation répétée? Peut-on contester que ce ne soit là un moyen d'investigation d'une grande importance dans la recherche de la vérité? Qu'on préfère la voie de l'enquête, soit; mais si l'enquête est légère et superficielle, elle n'est pas moins une cause d^erreur que les tableaux numériques de la sta-
i. Les Ouvriers en Europe, Paris, 1855, in*folio.
tistique, et si elle a été dirigée avec soin et exactitude, les renseignements qu'elle fournit deviendront d'excellents éléments pour la statistique, dont le fondement essentiel est la constatation des faits (XII).
Dans l'introduction d'un remarquable travail sur le suicide politique*, un autre écrivain repousse également l'applicatipn de la statistique à l'objet spécial qu'il a traité, et se fonde surtout sur ce que les constatations faites par l'autorité et les tableaux qu'elle publie* sont manifestement incomplets, attendu qu'un grand nombre de faits sont soustraits à l'action administrative, sans parler des considérations morales qui lui échappent absolument. A ceci nous répondrons qu'il importe assez peu pour la statistique bien entendue, que les faits qu'elle recueille soient tout à fait complets, résultat impossible à obtenir, sans doute, dans une catégorie quelconque de faits. Ce qu'elle veut, c'est une certaine série de faits indubitables et se rapportant à une certaine durée. C'est là-dessus qu'elle opère, et sur ce terrain elle arrive paifois à des données d'un haut intérêt. Relativement m^me à l'objet traité avec un mérite réel par Tauteur , la statistique n'est pas restée impuissante.
\ . Dm Suicide politiqM en Pratuce, depuis 1 789 jusqu'à nos jours, par M, le D' A, Dos Étangs, i vol. in-8»; Paris, 1860. S, Voir les comptes résidus ofinuiUs de la justice erûntiiette.