CHAPITRE IX
Ainsi, un travail publié par le Journal de la société de statistique de Paris * démontre que le suicide, ce triste désordre social, est en accroissement en France; que cet accroissement n'a pas été de 1 827 à 1 858 moindre de 280 p. 100. Ces curieuses recherches font également connaître que le suicide se distribue dans des proportions très-inégales entre les divers mois de Tannée. Ainsi, on attente bien plus fréquemment à ses jours dans les mois de juillet et d'août, et bien plus rarement en novembre et décembre ; d'où l'on peut conclure que nombre d'individus qui veulent en finir avec la vie et qui se croient parfaitement libres dans cette détermination extrême, subissent plus qu'ils ne croient la pression de certaines conditions climatériques , par lesquelles e^t fortement compromise cette liberté morale dont ils font parfois un fastueux étalage.
Revenons sur nos pas ; de tout ce qui précède, il suit que la méthode peut d'abord s'appliquer sans difficulté à tous les faits simples et qui ne renferment pas de circonstances accessoires. Ceux-là peuvent être en général énoncés sous formes numérique et rentrent ainsi dans le domaine propre de la statistique. C'est aux données qui ont ce caractère de simplicité ou'qui peuvent y être ramenées, qu'elle s'adapte sur-
i. Par M. Hyp. Blanc, cahier de juin 1862.
tout. Là elle permet d'arriver à la démonstration quasi géométrique. Elle rend d'éminents services dans ces limites. On sait déjà quelques points qui ont été ainsi mis hors de débat. En matière d'impôt notamment, toutes considérations cessent parfois devant des tableaux bien faits et qui montrent la marche croissante des taies, selon les progrès de la fortune publique et les lois de la production et de la consommation. Mais si vous voulez étendre la statistique à des faits complexes par le fond ou par des accessoires essentiels, vous tombez dans l'erreur et n'arrivez plus qu'à des résultats tout aussi hypothétiques que ceux auxquels mènent les principes abstraits. On en voit facilement la raison ; vous agglomérez ainsi des quantités en partie disparates, et qui n'ont par conséquent pas le caractère ^éléments parfaitement comparables. Vous faussez l'opération , comment la conclusion sei*ait-elle juste?
On n obtient pas un meilleur résultat en statistique quand on se hâte trop tôt de conclure : infailliblement^ la conclusion déduite de faits insuffisants et incomplets se trouvera démentie par d'autres faits qui sewnt ci-après recueillis d'un travail scientifique Uiniviv^u. Plusieurs statisticiens n'ont point échappé en ctvrî à la précipitation qu'on apporte d'ordinaire au début de^ sciences* Ainsi^ par exemple^ pour ap-
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précier la moralité d'une contrée , nous verrons tel écrivain s'appuyer uniquement sur les documents relatifs à la criminalité^ tel autre sur ceux qui constatent l'état de l'instruction primaire. Quelle valeur auront les conclusions tirées de semblables travaux, même quand elles sont d'accord, ce qui n'arrive pas toujours ? Elle est bien faible, car c'est de ces éléments réunis et de beaucoup d'autres encore, que se forme le jugement dans cette intéressante question. Une observation attentive fait voir, en effet, qu'un nombre plus ou moins grand d'individus sachant lire et écrire ne constitue pas essentiellement la moralité d'un peuple, et aussi qu'il est tel pays où les pénalités graves sont fréquentes, qui présentera néanmoins, à l'état normal, au sein des familles des habitudes réputées à bon droit très-morales. Il est évident que le travail doit être repris sur de plus larges bases, pour amener une solution satisfaisante.
Voilà ce qui a beaucoup contribué à discréditer la statistique auprès de nombre de personnes, toujours prêtes à répudier la chose à cause de l'abus qu'on en fait. Mais c'est une condamnation irréfléchie. Ne demandez pas à la statistique plus qu'elle ne peut vous rendre. Bornez-vous à avérer par elle les données auxquelles elle s'applique. Tenez pour très-positif que si les faits ont été recueillis avec exactitude; si même les
tableaux embrassent une étendue suffisante pour que les inexactitudes particulières puissent se compenser, vous arriverez sur tels points bien précis à une certitude tout aussi complète que celle qu'on obtient dans les sciences exactes, bien qu'elle ne puisse être mathématiquement formulée, ce qu'on a pourtant essayé, mais sans grand résultat, ce nous semble, excepté en quelques points très-restreints*.
Comme on vient de voir, c'est aux faits qui se présentent sous forme de termes numériques que s'applique la statistique, cet important élément de la méthode d'observation. C'est ainsi seulement qu'on arrive à des résultats positifs. Par exemple*, un voyageur qui visite avec soin la France,, a pu remarquer qu'il existe en général entre les populations du nord et celles du midi de cette contrée une différence de taille, et que cette différence est le plus fréquemment en faveur des habitants du nord. Il est arrivé à cette observation, en comparant par la pensée les tailles respectives de certains individus qui ont frappé son attention. Mais est-ce là une donnée scientifique ? Nullement. Le statisticien opérera autrement. « Il ne se bornera pas à regarder les passants ; il mesurera la
<. Voir le travail important do M. Oouraot sur les Principes vuitlièinaUiitifs de. la Théorie d.'s ru hcsses, Paris, 1838. Il, Traité de siatistique, [k Jl et suiv.