CHAPITRE X
DE l'application DE LA MÉTHODE AUX FAITS QUI NE PEU- VENT ETRE RAMENÉS A DES DONNÉES NUMÉRIQUES.
Point de difficulté donc pour une première catégorie de faits simples et énoncés sous forme de termes numériques. Quant à ceux qui par leur nature même ne sauraient être produits sous une telle forme, la marche est toute tracée. Dégager par une sévère analyse les faits complexes de toutes ces circonstances accessoires par lesquelles ils diffèrent, même lorsqu'ils sont au fond analogues, les ramener, autant que possible, à des données simples, à des éléments comparables, voilà ce que nous avons à faire. Prenons pour exemple un rapprochement entre la révolution d'Angleterre du dix-septième siècle, et celle qui s'est accomplie en France à la fin du dix-huitième. Assurément, ces deux grands événements offrent
au premier coup d œil un aspect très-dissemblable; mais qu'on fasse un soigneux examen de ces deux mémorables époques; qu'on écarte successivement les détails propres à chaque temps, à chaque contrée, qui constituent la physionomie spéciale de ces révolutions, et l'on arrive à un certain nombre de faits essentiels, dominants, qui ont une singulière conformité; l'expulsion d'une dynastie, la mort violente d'un roi, le triomphe de certaines théories absolues, la lutte de partis extrêmes, la domination d'une assemblée (XIV), l'avènement d'un règne oppressif et glorieux, après l'anarchie, etc., non qu'il y ait dans notre pensée des inductions à tirer de ce rapprochement, si frappant qu'il puisse être. Un fait isolé, ou rapproché d'un seul autre fait, ne saurait jamais avoir une grande valeur ; c'est de la comparaison de faits nombreux que peut seulement sortir, comme on Ta vu, le principe, la loi à déduire. Des révolutions étudiées à ce point de vue découleraient, on n'en saurait douter, de telles lois, de tels principes. Mais il ne faudrait pas que l'esprit de système présidât à l'examen, comme dans Y Essai sur les révolutions, de Chateaubriand, travail dû à une inspiration heureuse, mais dont l'exécution est tout à fait manquée; car dès lors on n'obtient que des résultats qui n'ont rien de scientifique.
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n s'en faut, au reste, qu'on apporte en général une réserve désirable dans l'appréciation de ces grandes crises des nations. Nous voyons chaque jour faire à cet égard un usage irréfléchi de l'histoire. L'esprit hunaain est au fond tellement pénétré de cette croyance, que le passé est la leçon de l'avenir, et qu'en réalité la sagesse humaine, dans les grandes choses, est toute faite d'expérience, qu'il n'est guère de discussion politique où n'intervienne, à l'appui d'une opinion, la citation de quelque fait important; mais ces citations n'ont que peu de poids, attendu qu'à l'autorité invoquée , on peut d'ordinaire en opposer une toute semblable. C'est un commencement d'application de notre méthode , mais ce n'en est pas l'application réelle. Ajoutons qu'on peut s'égarer gravement en s'attachant ainsi à un fait partiel, dont on s'exagère l'importance et qu'on prend 'pour règle de conduite. Louis XVI avait, dit-on, toujours sous les yeux, dans la crise terrible où il se trouvait placé, l'histoire de Charles I", et pour éviter le sort de ce prince, il crut devoir prendre une direction contraire à celle qui l'avait mené à l'échafaud. Peut-être y eût-il échappé lui-même s'il eût adopté le système d'énergique défense qui perdit son malheureux émule. Jacques II, nous dit M. Macaulay dans sa belle histoire de ce règne, avait aussi sans cesse en vue la conduite de son
père, et se référant surtout à l'attitude prise dans rorigine par ce monarque à l'égard du parlement, il répétait souvent : Je ne ferai pas de concessions, mon père fit des concessions et fut décapité. Ce fut ainsi qu'il perdit sa couronne. « Quand bien même, ajoute judicieusement l'historien, il eût ^té vrai que ses concessions avaient été fatales à Charles P', un homme de bon sens aurait dû savoir qu'tm seul fait ne suffit pas pour établir une règle générale dans des sciences même beaucoup moins compliquées que celle du gouvernement ; que depuis le commencement du monde, il n'y a pas deux faits politiques qui se soient présentés dans des conditions identiquement semblables, et . que la seule manière de retirer de l'histoire quelque expérience politique est d examiner et de comparer un nombre infini de faits^, »
On ne saurait trop insister sur l'inconvénient de ces rapprochements hasardés, et qui servent de base à des jugements qui ne le sont pas moins aussi, par conséquent. De combien d'erreurs flagrantes, de ridicules bévues ont été, par exemple, la source dans nos temps modernes, ces retours incessants et légers à l'antiquité dont l'étude nourrit notre enfance ! A la fin du dernier siècle, c'étaient les Grecs qu'on mêlait sans cesse à nos débats. Aujourd'hui on aime particulière-