CHAPITRE XXII
M. Proudhon, ont également invoqué, bizarre association ! l'un en morale, l'autre en législation, le principe de l'égalité primitive. Nous verrons plus tard ce même aphorisme, les hommes sont égaux ^ encore adopté par une école politique. Mais n'est-ce donc pas, après tout, une de ces chimères qui ne résistent pas à l'examen que cette égalité primitive des hommes? Quelle valeur réelle a cette abstraction? En fait, les hommes ne sont point égaux dans la société naturelle , et dans l'autre , c'est la loi qui établit entre eux le rapport d'égalité, quand il existe (XLVI). L'Évangile fait tous les hommes égaux devant Dieu , le Code civil fait tous les hommes égaux devant la loi. Soit. Mais en quoi ceci change-t-il radicalement cet ordre hiérarchique sur lequel repose la société, et qui consacre d'inévitables rapports de supériorité et d'infériorité entre les individus? Il subsiste et ne saurait ne pas subsister. Les formules abstraites sont impuissantes ici; c'est ce dont tout le monde a conscience au fond , et cette proclamation fastueuse de l'égalité absolue, que nous avons sans cesse sur les lèvres, n'est au fond autre chose qu'une protestation indirecte contre cet ancien état oppressif d'inégalité politique, contre ce régime d'injustes et odieux privilèges, àbon droit renversé parla Révolution. Ajoutons que ce serait hors de là un sentiment mauvais et anti-
social qui nous Tinspirerait. Sous ce langage se cacherait la pensée qui est implicitement celle qui se manifeste sans cesse dans la société : c'est de son supérieur, non de son inférievr, qu'on veut être l'égal; on veut monter au niveau de celui-là , mais jamais descendre au niveau de celui-ci. N'est-ce pas, en effet, la manière habituelle dont on entend dans le monde l'égalité?
Pour bien dire, il faudrait poser ainsi l'axiome : les hommes sont essentiellement inégaux ; mais la loi intervient pour effacer en certains points les conséquences fâcheuses et abusives de cette inégalité. Voilà la vérité. Mais la loi ne peut ni ne veut détruire ces distinctions, que l'instruction, la fortune et vingt autres circonstances maintiennent entre les membres de l'association , et en dehors desquelles même elle ne saurait subsister.
En définitive, la loi politique fait en France le père et le fils, le maître et le valet, le patron et l'ouvrier égaux devant l'urne électorale; ils sont égaux comme citoyens ; mais la loi sociale maintient entre eux l'inégalité conditionnelle, qui est fondamentale et nécessaire,