CHAPITRE XXIV
vent en effet Tordre politique, les passions, les ambitions particulières aidant. Ces mots régime de liberté sont au fond mal associés ensemble; la liberté ne régit pas; elle est faite pour contenir, pour combattre, ceux qui régissent. Qu'on y prenne garde, nous n'entendons pas la déprécier, mais l'envisager dans son vrai jour. Quand la société gémit sous une domination oppressive, au nom de la liberté, elle brise violemment le joug qui l'accablait, mais pour rem* placer l'organisation politique qui est tombée, c'est à la force qui crée, qui construit, qu'elle s'adresse, et si animée des haines, des préventions que les torts des gouvernements ont suscitées, elle s'appuie trop sur l'élément subversif, elle ne fonde rien de solide et les révolutions se succèdent indéfiniment. Il n'y a point à citer de faits à cet égard> le monde entier en a conscience.
Il semblerait toujours, à entendre les amis de la liberté j qu'il y a|dans la société politique, sous ce nom, quelque chose d'existant à part, une force, une puissance ayant corps. Mais c'est là une conception chimérique; l'autorité est représentée par des pouvoirs réels. La liberté s'attache à ces pouvoirs, mais elle n'en est pas distincte ; elle s'ingère dans les actes du gouvernement pour en modifier le cours, pour faire en sorte qu'ils ne dégénèrent pas en oppression; elle s'i-
deiitifie d'ordinaire avec le pouvoir législatif, mais elle n'est pas par elle-même un pouvoir.
On accole habituellement de notre temps le mot de liberté au mot ordre, et cette formule, l'ordre et la liberté^ devient un texte des plus curieuses dissertations. On dirait deux ingrédients qu'on met dans une balance, la faisant tour à tour pencher en faveur de l'un et de l'autre. C'est là encore une idée de politique spéculative et sans réalité. Il s'agit de deux éléments inséparables, d'une seule et même chose ; la règle de tous, conciliée autant qu'il se peut avec le mouvement propre de chacun, voilà l'ordre et la liberté.
III. — La liberté, pour avoir perdu cette origine mystique, idéale, qu'on se plait à lui donner, n'en est pas moins grande et sainte. De tous temps elle fut l'idole des nobles esprits, la source de sentiments élevés, d'admirables dévouements patriotiques; elle a eu, comme la foi religieuse, ses martyrs dont nous saluons la mémoire. Mais ce n'est point assez pour l'école qui domine en général parmi nous, que de voir là un principe déduit des faits. Ce qu'elle veut, c'est la liberté abstraite et absolue, mère de droits avec lesquels nous naissons, et qui existent en dehors de toute constitution sociale et politique. Tout ce qu'a
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fait. dire celte théorie métaphysique des droits ?>wjwescn'ptibles et sacrés^ où se trouvent confondues la liberté poHtique et la liberté morale^ à peine pourraiton l'imaginer. En 1789, un avocat d'Arras, Guffroy, qui devint plus tard membre de la Convention, établit nettement dans un pamphlet que le droit de concourir au gouvernement de son pays par l'élection est un droit naturel; on élisait, comme on respirait, d'après cette théorie en conformité de laquelle Condorcel et Collot-d'Herbois voulurent plus tard que les femmes lussent électeurs ou électrices, de même qu'elles étaient citoyennes. Le dernier voulait même que les femmes fussent admises aux emplois publics. La rigueur des principes l'exigeait ainsi; mais ces législateurs ne s'aperçurent pas que pour les enfants de l'un et de l'autre sexe, il fallait pourtant bien que ce fût la loi qui fixât l'âge auquel on les admettrait au scrutin, de telle sorte qu'ils ne votaient plus de jxir la nature, mais de par la loi.
De ce point de départ, on voit dans la discussion de ces fastueuses déclarations de droits placées en tête de quelques constitutions, certains individus mettre en avant le droit de se mouvoir^ le droit de couvrir sa nudité, le droit de se reproduire, puis à côté des droits que nous avons, il fallait bien aussi parler de ceux que nous n'avons pas. Mailhe, le rap-
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porteur du procès de Louis XVI, établit une fois en bonne forme que les hommes n ont pas le droit d établir la royauté. Il n'y a point de limites à l'absurdité dans cette voie. Ces opinions, qui nous semblent aujourd'hui si ridicules (XLIX), ont au reste leur côté argumentatif, pour ainsi parler, et voilà pourquoi elles ont été soutenues par des hommes dont l'esprit était cultivé, parfois même par d'illustres savants tels que celui que nous venons de nommer. Leur erreur provenait moins d'eux-mêmes que du cadre où leur intelligence était comme emprisonnée.
IV. — De nos jours, plusieurs écrivains sur le terrain de la liberté absolue, considérée comme principe fondaniiental et règle unique de l'organisation politique et sociale, sont arrivés aux conclusions les plus étranges. Le sophiste a pu dire même : Plus de gouvernement ! Dans le fait, si tout gît ici-bas dans la liberté, à quoi bon le gouvernement qui est toujours en quelques points, quoi qu'on fasse, restrictif de la liberté? Il est impossible, dit Bentham *, de créer des droits, d'imposer des obligations, de protéger la personne, la vie, la réputation, la propriété, la subsistance, la liberté même, si ce n'est aux dépens de la liberté. »
i. Traité de Législation ^ i. IL