‹ De la méthode d'observationChapitre 33 sur 195 · CHAPITRE TV · texte numérisé non relu

CHAPITRE TV

les sciences physiques, tant qu'elles ont été formées d'après les procédés de la raison appliqués à quelques faits mal étudiés, sont restées dans l'enfance, et qu'elles n'ont pris leur glorieux essor que lorsqu'elles sont définitivement entrées dans la voie de l'observation? Encore un coup, pourquoi n'en serait-il pas de même pour les sciences morales?

Mais loin de là, nous nous obstinons à suivre les vieux errements ; nous imaginons des classifications nouveUes; nous ajoutons des définitions à des définitions, mais au fond qu'y a-t-il de changé? Peu de chose, il en faut convenir. En tête de chaque ordre de connaissances, nous trouvons toujours certaines vues de l'esprit essentiellement discutables, sur lesquelles s'appuie le raisonnement. La science se fait ainsi et se refait incessamment ; celui qui en construit à sa façon l'édifice et qui dédaigne et flétrit du nom de grossier empirisme la méthode d'observation (IV), parce qu'il ne l'entend pas bien, croit toujours être parvenu à mettre ses principes hors de discussion. Écoutez-le, chacune des propositions qu'il émet est de toute évidence; le mot est toujours au bout de sa plume; il croit être arrivé, c'est sa ferme persuasion, à la certitude; mais sa certitude est bientôt remplacée par celle d'un autre; il l'avait cherchée, oui, mais il ne l'avait pas rencontrée, et le savant qui lui succède.

dans la môme voie, ne l'a pas plus rencontrée que hxu Elle existe, toutefois, cela est clair; elle existe même, dirions-nous, puisqu'on la cherche; mais on la cherche mal, et une longue suite de déceptions devrait enfin faire reconnaître qu'on n'y saurait parvenir ainsi.

Mais fautp-il donc repousser absolument, comme moyen d'arriver à la certitude, la conscience et la raison, ces deux puissances de l'âme qui jouent un rôle à peu près exclusif dans les traités philosophiques? Non, S8U1S doute. Il est des vérités d'évidence (et ceci est encore d'observation) que nous nous approprions par cette voie et qui prennent la valeur de ces axiomes des sciences exactes qu'on énonce simplement sans les démontrer : telles, diverses propositions morales d'autant plus respectées qu'on ne songe seulement pas qu'elles puissent être mises en question. Mais que de précautions à prendre à cet égard I il est trop vrai que la conscience et la raison deviennent souvent des guides trompeurs quand elles s'isolent entièrement de l'expérience : celle-là s'égare et se pervertit , celle-ci se fausse par l'abus de l'argumentation. Où est la conscience chez le sauvage abruti qui mange son semblaUe? Que fait de sa raison le colon civilisé que domine le préjugé de couleur?

CHAPITRB IV. 3^

De combien de maux ont été la source pour le» hommes ces écarts de la raison qui donnent à d'ab* surdes persuasions toute la force de la vérité! Le zèle farouche qui allume les bûchers au seizième siècle , celui qui dresse les échafauds au dix-huitième, tous les fanatismes sont des égarements de la conscience. Écoutez Charles-Quint insistant, sur son lit de mort et au moment de rendre le dernier souffle, afin qu'auprès lui on punisse avec la plus grande rigueur, on torture et on brûle les hérétiques récemment découverts en Espagne. Il craint dans son consciencieux aveuglement de n'avoir pas été lui-même assez rigoureux persécuteur, et que Dieu ne lui demande compte du sang qu'il n'a pas versé ! Écoutez encore Saint- Just dictant avec un impitoyable sang-froid des listes de mort, et s'écriant en son délire parfaitement consciencieux aussi : Le jour où je serai convaincu qu'il est impossible ((accomplir mon ceuvre, je mepoignarderail Tous ces misérables assassins de chefs d'État que signale l'histoire, du seizième siècle au dix-neuvième, de Balthazar Gérard (V) à Orsini, furent aussi ' pour la plupart des hommes qu'anima une conviction sincère et raisonnée.

Que la conscience et la raison s'aident donc, pour ne pas faillir, d'une sage et prudente observation des faits sociaux. Non certes que l'expérience ne com-

32 DE LA MÉTHODE d'OBSEAV ATION .

porte aussi parfois l'erreur; mais le grand avantage ici, c'est que robservation se rectifie par elle-même, On revient sur le faux puisé à cette source; un fait légèrement accepté vous a trompé ; mais d'autres faits, plus mûrement examinés, changeront votre manière de voir. Il est très-rare, au contraire, qu'on revienne sur les opinions qui ont leur origine dans la conscience, dans la raison. Une fois encrées en nous, elles ne s'en vont plus ; ce sont des principes avec lesquels on vit et l'on meurt d'ordinaire. Il est vrai qu'on a en face de soi d'autres principes diamétralement opposés et qui ont la même origine. Qu'importe? on en est quitte pour en discourir à l'occasion, sauf à ne pouvoir jamais s'entendre. Voyez, par exemple, aux prises dans notre société actuelle deux partisans de ces doctrines politiques adverses qui la divisent. Le débat pourrait être interminable, et chacun en sortira, à coup sûr, avec son principe intact ; il s'y était cantonné comme dans un fort contre lequel les attaques de l'ennemi devaient rester sans résultat. Aux temps ordinaires, il n'y a pas grand inconvénient en ces luttes; mais viennent les crises politiques, les intérêts, les passions s'en mêlent, et les dissidences se traduisent par les plus coupables excès. Au nom d'une idée absolue, on se combat, on se proscrit avec acharnement; les armes tomberaient des mains bien-

Page 1