CHAPITRE XV
C'est à peu près ce qui s'était passé au temps de Descartes, qui croyait lui aussi avoir débarrassé à tout jamais la philosophie de tous ces vains systèmes qui remplissent son histoire. On a vu comme il y avait réussi. Pai'mi nous quelques contemporains illustres n'ont pas été plus heureux. Ainsi Royer-CoUard au commencement du siècle reprend la trace de l'école écossaise, et essaie de renverser le sensualisme^ alors comme assuré en France d'un triomphe définitif; son principal disciple, M. Cousin, se porte également en vaillant adversaire de cette doctrine et fonde une nouvelle philosophie ecclectique (XXV), par une série d'éloquents écrits qui ont établi sa juste et universelle renommée. Enfin elle est également combattue par une école théologique, qui compte dans ses rangs d'éminenls écrivains, tels que les de Maistre, les Donald, les la Mennais (de la première époque), et en dernier lieu, l'abbé Bautain et le père Gratry; mais en dépit de ces puissants efforts, le sensualisme se maintient par les travaux successifs de Garât, de Cabanis, de Volney, de Destutt de Tracy, de Broussais, jusqu'au temps actuel où nous voyons se produire, sans parler du positivisme, cette école des libres penseurs, qui flotte entre le scepticisme et le spinosisme et qui essaye de ressusciter de vieilles idées par quelques formules nouvelles. A leur tour ces phi-
losophes anti-spiritualistes rencontrent de fermes adversaires dans Emile Saisset, dont la perle si regrettable est encore récente, dans MM. Janet, Caro et autres estimables et habiles écrivains. Nous en sommes là . à présent même.
II. — Quelle œuvre étrange, dirons-nous, que ce travail philosophique dont nous venons de marquer les traits principaux ! Il date de trois mille ans ; il comprend cent systèmes et un nombre incroyable de volumes. Chacun de ceux qui y mettent successivement la main le reprend toujours à Torigine, comme si l'on n'avait rien fait jusqu'à lui, et en refait tout l'ensemble à sa façon. C est cet éternel labeur de Sisyphe remontant son rocher qui retombe toujours au même point. On roule dans un cercle invariable où l'on est renfermé. On y marche en tout sens, s'y croisant, s'y heurtant, mais on n'en sort pas. Il y a là une grande lutte d'idées, mais qui semblable à ces combats fictifs du théâtre, produit un bruyant cUquetis, amène force coups donnés et reçus, mais qui n'abat définitivement personne. Les morts se relèvent et rentrent en lice pour continuer l'interminable tournois.
Sans doute, la philosophie n'est pas un vain mot, il y a une science de l'esprit comme il y a une science de la matière. Mais cette science n'est pas faite, et