CHAPITRE PREMIER
Il nous paraît essentiel, dans l'inquiétude actuelle des esprits, de déterminer sous quelle forme l'idée de science peut s'appliquer aux questions psychologiques ou morales. Car nous sommes de ceux qui pensent qu'il y a, relativement à ces questions, une attitude scientifique possible. Bien plus : l'idée de science tend, selon nous, à organiser, malgré certaines apparences contraires, non pas sans doute dans tous leurs développements, mais dans leur fond commun, la pensée et la conduite humaines. Par là, nous ne diminuons pas la philosophie ; car, ce rôle de la science, le savant l'ignore, et c'est le philosophe qui le lui révèle. Mais ce ne sont pas tels ou tels procédés qu'il faut emprunter à la science : c'est son esprit. Ceux qui se sont prévalus de son autorité l'ont en réalité compromise, comme font les naïfs admirateurs qui empruntent à leurs modèles leurs gestes et leurs manières*.
Nous voudrions montrer à propos d'un problème spécial,
(1) Le mot science a dans tout ce qui suit le sens de science expérimentale. Mais nous pourrions montrer, si cela ne devait nous entraîner trop loin de notre sujet, que la distinction de la science et de la philosophie s'applique à tous les types de sciences. Dans les sciences que l'on peut appeler normatives telles que la morale, Tattitude scientiûque consisterait à prendre les normes, telles qu'elles sont dans la conscience commune, avant d'en chercher l'unité systématique. V. sur ce point notre article Hev. de Métaphysique et de Morale, 189C, p. 228.
Rauh. — Psvch. des sent. 1
mais, d'après ce qui précède, de portée géaérale, ea quoi consiste dans^ les questions psychologiques T^ttitude scientifique. Ce livre a pour objet de présenter quelques exemples à l'appui d'une méthode — ou d'une certaine absence de méthode, diront ironiquement quelques-uns — que nous croyons nécessaire en psychologie. Il nous paraît, en effet, qu'il n*y a pas de science, pas de méthode universelle, mais seulement une attitude scientifique universelle. Un état d'esprit commun peut conduire dans des recherches diverses des esprits également scientifiques à des méthodes précisément contraires. On a confondu longtemps avec l'esprit scientifique même la méthode de telle science, en raison des résultats précis où elle conduisait. Les sciences du monde extérieur sont ainsi devenues le seul type de la science ; et comme il a été reconnu impossible ou très hypothétique de rattacher, par exemple, les faits moraux ou sociaux aux faits biologiques, les faits de conscience aux faits physiologiques, la banqueroute de ces recherches a fait croire à celle de l'esprit scientifique même. Mais l'unité des sciences physiques et des sciences morales n'est qu'un postulat; et il n'est pas prouvé, parce que cette unité demeure hypothétique ou approximative, que l'on ne puisse apporter, dans l'application de deux méthodes différentes à deux ordres de scieuces, le même esprit scientifique. Il eu est ainsi, au reste, dans les sciences mêmes du monde physique. Bien des généralisations y ont été reconnues fausses, ou hasardées, ou prématurées, renvoyées à un avenir lointain ou même incertain : ainsi la réduction regardée par Descartes comme accomplie de la physiologie à la mécanique. Il y a cependant une attitude de l'esprit à l'égard de la nature qui est commune à tous les savants. Ici comme en bien d'autres domaines, l'unanimité doit être cherchée non plus dans la matière, mais dans la forme de la connaissance; elle doit se spiritualiser en quelque sorte. C'est ainsi que les âmes tendent de plus en plus à s'unir moins dans un dogme, que dans le respect de leurs dogmes respectifs .
Ces conclusions contredisent celles de certains psychologues français contemporains, qu'il importe de caractériser d'abord*.
M. Ribot dit quelque part que Ton a trop raisonné en» psychologie et pas assez observé. La remarque est juste, et elle s'applique à M. Ribot lui-même et surtout à son école. Ce n'est pas que nous méconnaissions les services rendus par les psychologues physiologistes : ils ont réagi contre une psychologie trop exclusivement descriptive en même temps que métaphysique. Sur la question des sensations, des images, des mouvements, on peut dire que toute la psychologie a été par eux renouvelée ou considérablement enrichie depuis une trentaine d'années, et que la France a eu la part belle dans ce mouvement. Sur d'autres questions plus complexes, la pathologie mentale a, sinon toujours accru, au moins merveilleusement illustré nos connaissances. Il faut avouer aussi que quelques-uns des apôtres de la science nouvelle commencent à renoncer au ton prophétique qui fut le leur dans la période héroïque de la psychologie positive. Leur foi semble s'inquiéter, hésiter. M. Richet constate Timpuissance de la physiologie cérébrale -. Ou a mal interprété sa pensée si Ton a cru qu'il prétendait tirer de la physiologie toutes nos connaissances sur la conscience ^ Le principe des causes finales, qui lui paraissait autrefois très ridicule, lui paraît aujourd'hui, après longue réflexion, absolument nécessaire
(l)Xous nous permettons de signaler au lecteur les articles, dont quelquesuns ont été utilisés ici, où nous avons essayé de justifier la même conception que dans ce livre. Les diverses formes du caractère^ d'après M. Ribot, Rev. de MéL et de Morale^ 1893, p. 492. Le principe de la tendance à être dans son usage psycholof/ifjue, ibid.^ 1894, p. 58. Les Caractères^ d'après M. Paulhan, ibid., p. 591. De l'usage scientifique des théories psychologiques à propos de deux livres récents, 1. Les types intellectuels, par M. Paulhan, ibid., 1897; p. 114. II. La Psycliologie des sentiments, par M. Ribot, ibid.y p. 200. Revue philosophique, 1891. Analyse du Libre Arbitre de M. Jean Pérès, p. 647; ibid. Le sentiment et l'analyse, mai 1894. Nous avons essayé d'appliquer la môme conception à la morale. V. jRer. de Met. et de Morale, 1895, p. 367; ibid., 1896, p. 2â8, 707.
(2) Revue scientifique II, 1892, p. 294.
(3) Ibid., p. 293.
en physiologie*. M. Biuet écrit mélancoliquement- : « Nous sommes obligés de nous contenter de ces notions vagues parce qu'à tout prendre elles valent mieux que des notions fausses ; et nous les préférons résolument à des hypothèses physiologiques qui paraissent plus précises, et sont en réalité beaucoup plus sujettes à caution, » et il ajoute en note : « Les lecteurs qui se rappellent mes autres écrits reconnaîtront que sur ce point important j*ai modiûé mes opinions anciennes. » Il constate encore que les recherches sur les localisations cérébrales aboutissent à des conclusions presque toutes négatives. D'où les incertitudes, les tâtonnements, les marches et contremarches de la science expérimentale, et la lenteur de ses progrès : leçon salutaire pour les esprits impatients qui veulent, en improvisant des hypothèses, construire le monde tout entier ^ C'est un tort de dire que la psychologie date de vingt ans : c'est une exagération et une injustice ^ Il peut être dans certains cas ridicule d'employer telle méthode perfectionnée ». Plus récemment il écrivait : « La psychologie expérimentale s'est un peu trop pressée de faire des théories ^. » M. Ribot semble avoir élargi son horizon, et perdu la superstition des méthodes prétendues précises. Il nous écrivait à nous-môme : « Vous notez en moi une évolution : je l'accorde ; et je crois qu'elle est due aux nécessités de l'enseignement qui m'ont contraint pendant dix années consécutives d'étudier toutes ^ les questions de la psychologie, même celles qui ne me plaisaient pas . »
Il semble donc que ces psychologues aient renoncé à l'attitude intransigeante que nous voulons combattre, et que nous
(1) Rev. scient. y 1896, H, p. 231. Cf. les réserves exprimées sur ce point, Essai de psychologie yénérale, 1887 (Alcan').. Introduction, p. xii.
(2) Altérations de la personnalité ; Bibliothèque scientifique internationale, p. 70 et 71.
(3) Revue des Deux-Mondes, mars-avril 1893, p. 435.
(4) Revue des Deux-Mondes, ibid.^ p. 432.
(y) Revue des Deux-Mondes, ibid., p. 441.
(6) Année psychologique^ troisième année (Schleicher, éditeur ; les deux premières années : Alcan, éditeur), p. fi68.
(7) Souligné dans le texte. Cf. sur M. Ribot nos articles cités plus hau
DE l'ca.VGE SCrEXTIFIQUE DES THÉOiUES PSYCIiOLOGrQrES 5
nous escrimions contre des ombres. Mais il y a des actes mortuaires qu'il n'est pas inutile de dresser ; et puis il reste encore des physiologistes purs qui ont conservé la foi et ses superbes dédains ; les plus modérés même ont gardé quelque chose de ces habitudes d'esprit ou, comme nous verrons, les ont portées ailleurs, la psychologie expérimentale ayant hérité des vastes espérances déçues par la psychologie physiologique. M. Richet, tout en constatant l'impuissance de la physiologie cérébrale et la nécessité de l'observation intérieure, ne fait pas grand cas de .celle-ci. La psychologie introspective n'a rien à découvrir : c'est une science de pure description; de là, depuis près de cinquante ans, l'effacement légitime où elle languit^ M. Beaunis écrit : «... Lesplusgrands esprits depuis Aristote jusqu'aux philosophes modernes avaient essayé vainement d'étudier les faits de conscience avec le seul secours de la conscience... La physiologie était le seul terrain solide pourTédification d'une psychologie rationnelle... La psycho-physique et la psychométrie ont dès le début pris une telle extension qu'elles ont relégué au second plan les autres parties de lascieuce... La mémoire, l'attention, le jugement, en un mot tous les processus psychiques sont étudiés par les procédés expérimentaux usités en physiologie-. » M. Soury triomphe chaque fois que quelque autre découvre un nouvel élément nerveux; il saute sur la découverte comme sur une arme de guerre et la brandit avec ivresse contre la métaphysique. Il va jusqu'à accuser ceux qui pensent (le docteur Bernheim ici visé est de ceux-là) que l'état de conscience peut agir isolément et non comme complexus psycho-physiologique, de professer une philosophie d'officiers, de magistrats et d'évôques ^
Il faut Tavouer : trop longtemps on s'est figure dans cette école que faire œuvre de psychologue, c'était traduire dans le langage d'une physiologie hypothétique les données d'une
(1) Revue scient., II, 1892, p. 294, article cite.
(2) Année psych.y 1894. Introd.
(3) Annales viédico-psycholof/iques, 1894, 1, p. 350.
observation banale. Ou bien encore on nous a présenté, comme observations psychologiques, des phénomènes morbides, grossissement de phénomènes normaux connus et qui Ji'avaient pas besoin d*ètre grossis pour crever les yeux. Ajoutez que, même ainsi enflé, le nombre des découvertes demeurait modeste, et il fut un temps où la distinction des différentes sortes d'aphasie réapparaissait sans cesse et 'triomphalement comme preuve de l'existence de la science .nouvelle. On a vu encore le psychologue à Taffùt de la (moindre découverte d'histologie ou de physiologie nerveuse, l'accaparer à peine née, l'exploiter, l'annoncer au monde avec ■la témérité joyeuse et indiscrète des gens qui spéculent sur les fonds d'autrui. Aussi c'est à peine si l'on pourrait citer, dans le cours de ces quarante dernières années, quelques noms de psychologues français proprement psychologues, La [psychologie a été abandonnée aux romanciers et aux littérateurs, comme aussi aux admirables aliénistes du commencement et du milieu de ce siècle.
Si l'on n'a pas su observer, c'est que les théories masquaient les faits loin de les éclairer. Au lieu d'analyser les faits pour eux-mêmes, on n'en apercevait que ce qui se prêtait à une transcription métaphorique dans la langue physiologique. Métaphorique, disons-nous; car, les faits manquant, on les imaginait. Et l'on aboutissait à ce résultat étrange : tandis que, dans un livre de physique générale, le lecteur est placé parfois devant trois ou quatre hypothèses
• entre lesquelles le savant lui laisse le choix, l'hypothèse du réflexe lui était présentée par M. Richet comme propre à
• expliquer tous les phénomènes psychologiques, depuis l'éternuement jusqu'aux plus hautes conceptions philosophiques. Aussi cette psychologie — et cela est vrai de celle même de M. Ribot, l'esprit cependant le plus concret et le plus compréhensif de l'école — a-t-elle gardé la forme du xviii^ siècle :
•elle n'est pas autre chose qu'un élégant schématisme'.
(I) Comparez la lucide et systématique explication de la mémoire, dans les Maladies de la mémoire^ de M. Ribot, aux modestes et vagues indue-
DE l'L'SAGE scientifique DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 7
Nous choisirons comme exemples de celte méthode quelques aphorismes fondamentaux familiers — au moins jadis — aux psychologues physiologistes : modestes observations, hâtivement généralisées en vertu de conceptions simplistes. Nous aurons, dans la suite de ce livre, Toccasion de discuter des exemples plus particuliers.
// ne faut pas parler de Vinfluence réciproque du physique et du moral ; le fait psycho-physiologique est indivisible. — M. Ribot refuse, dans sa Psychologie de l'attention^ de répondre à la question de savoir si l'attention (Fétat de conscience) est cause de mouvements, ou si elle eu est d'abord la cause, ensuite l'effet. Il demande à ne pas choisir entre ces trois hypothèses d'une valeur purement logique et dialectique : l'attention n'existe jamais in abstracto à titre d'événement purement intérieur ; c'est un état concret, un complexus psycho-physiologique*. Il nous semble que le dialecticien est ici M. Ribot. Car pratiquement tout se passe parfois comme si le mental était cause : la douleur peut tuer en tant que douleur. Il y a peut être un état cérébral qui correspond alors à la douleur, et qui, si nous le connaissions, expliquerait matériellement la mort. Mais cet état, nous Tignorons : les connaissances que noas avons actuellement de l'histologie ou de rhisto-chimie du système nerveux ne permettent môme pas, si réelles qu'elles soient et si rapidement qu'elles s'accroissent, d'en espérer bientôt une connaissance précise. Pratiquement donc, au point de vue de la prévision et de l'explication des faits, il est oiseux d'en affirmer l'existence. C'est une explication hypothétique et vague, dont il n'y a rien à tirer : au lieu que le déterminisme psychique est ici l'explication seule utile et féconde. On distingue eu physiologie, dans l'étude ■de la digestion, par exemple, les phénomènes mécaniques, chimiques, vitaux, et on n'essaie pas de ramener, pour le
tions de Cajal sur les relations de la conscience et des cellules nerveuses : les nouvelles idées sur la Struc/ure du st/slènie nerveux chez l'homme et chez les vertébrés, par le D' S. U. Cajal, trad. de M. Azoulay, Ueinwald, 1894, p. 75 et sqq.
(1) Ribot. Psychologie de Vattention (Alcan), p. 38.
moment au moins, Tinfluence nerveuse à l'affinité chimique ; identification possible en soi peut-être, mais actuellement injustifiable. Le dialecticien est celui qui substitue à une dualité seule connue et utile à connaître une unité hypothétique, qu'il est scientifiquement et pratiquement tout à fait vain d'imaginer.
Cest par en bas que les problèmes psychologiques doivent être étudiés (formule de M. Ribot, passim. Voir entre autres Maladies de la Personnalité, p. 3). Les psychologues physiologistes semblent ici encore céder à Tillusion d'une application immédiate des procédés de sciences plus simples. Le fait physiologique élémentaire n'est pas par lui-môme plus facile à étudier que le fait complexe ou plus favorable à une systématisation scientifique. La science ne cherche pas nécessairement à reconstruire le complexe avec le simple. Ce que la science cherche, c'est en réalité à expUqyiev V obscur par le clair; c'est-à-dire les notions où il entre du mélange parles notions prises dans leur pureté. Le clair se confond avec le simple dans les phénomènes d'où la finalité est absente : les phénomènes plus complexes sont alors plus ou moins avec les faits élémentaires dans le même rapport que des sommes avec les nombres qui les composent. Mais un plan apparaît plus clairement dans sa perfection que dans ses dégradations, dans les tâtonnements qui le préparent. Le phénomène type pris dans sa pureté est ici le phénomène complexe. Il faut donc le définir d'abord et en chercher ensuite l'approximation dans les phénomènes élémentaires. On ne peut comprendre la personnalité que si on l'a analysée d'une façon précise sous sa forme parfaite. L'étude même de sa genèse, que Ton pourra tenter ensuite, n'est possible que par là ; il s'agit, en effet, de suivre jusqu'à leur premier germe les formes encore embryonnaires de la personnalité; et comment les reconnaître enveloppées et à peine perceptibles, si on ne les a vues pleinement formées? Au reste, les sciences mômes qui semblent procéder toujours du simple au complexe n'utilisent pas exclusivement cette méthode.
DE l'usage scientifique DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 9
« Nous sommes habitués à considérer l'univers comme formé de parties, et les mathématiciens commencent d'ordinaire par considérer une particule isolée, puis ils conçoivent ses relations avec une autre et ainsi de suite. Mais, pour concevoir une particule, il faut opérer une abstraction, puisque toutes nos perceptions s'appliquent à des corps étendus, et par suite Tidée du tout dont nous avons conscience à un moment donné peut bien être tout aussi primitive que celle d*un objet pris individuellement. Il peut donc exister une méthode mathématique dans laquelle on procéderait du tout aux parties au lieu d'aller des parties au tout. Ainsi Ëuclide, dans son Premier Livre, conçoit une ligne comme tracée par un point, une surface comme décrite par une ligne, un volume comme engendré par une surface; mais il définit aussi une surface comme la limite d'un volume, une ligne comme le bord d'une surface, un point comme l'extrémité d'une lignée »
Vacte réflexe est le fait fondamental du système nerveux, etpar là de la psychologie. Cette formule qui peut résumer V Essai de psychologie générale de M. Richet semble aujourd'hui — tant la psycho-physiologie s'est compliquée depuis qu'elle fut formulée, il y a une dizaine d'années — dater étrangement. Elle mérite à cause de cela même d'être signalée. En voici le développement. L'acte réflexe estl'actepar lequel l'organisme répond à une excitation extérieure immédiate. L'auteur entend ici par organisme ou mouvements organiques les mouvements autres que ceux du système nerveux (mouvements musculaires externes ou internes, sécrétions, etc.). L'excitation nerveuse se transforme en mouvement organique. Cette excitation peut être latente. Ainsi lorsque des impressions extérieures s'emmagasinent lentement et inconsciemment dans l'organisme. L'aboutissant organique peut n'être pas visible : il existe cependant toujours dans le cas même des faits intellectuels, qui ont toujours leur contre-coup physique. La
(1) J.-C. Maxwell. Traité cVélectricUé et de mafjnélisme. Trad. française, n, p. 205.
10 MKTHODE DANS L.V PSYCMOLOr.IE DES SENTIMENTS
définition du réflexe embrasse donc à la fois les phénomènes instinctifs, intellectuels et volontaires. La théorie prétend établir qu'à la distinction courante des faits inférieurs et supérieurs correspond seulement une complication plus grande des arcs réflexes.
Or, quand cela serait prouvé, cela ne permettrait pas d'assimiler les deux ordres de faits. En fait, ils diffèrent; et Vénergie latente qui, d après M. Richet, distinguerait l'intelligence de la sensation, est une simple métaphore. Une sensation virtuelle est toujours une sensation : des sensations et des images accumulées (faut-il donc que la banalité des mômes erreurs appelle sans cesse les mômes réfutations?) ne donneront jamais que des sensations et des images, et non l'idée de rapport, de cause à effet, ni môme la puissance d'en penser une possibilité indéfinie, de généraliser, etc.
Mais il est vrai que cette différence est tout idéale ou, comme on dit vulgairement, logique. Elle n'empocherait pas que la complication des arcs réflexes ne piU traduire celle des faits psychologiques eux-mômes. Voyons donc si cette correspondance est réelle. Cela nous paraît douteux. Un acte instinctif correspond-il à une moindre complication réflexe qu'une pensée abstraite ? Ce qu'il perd peut-ôtre en complication cérébrale (et encore il implique sans doute de nombreuses associations d'images ou centres d'images), il le regagne en complication organique. La notion môme de l'arc réflexe peutelle s'appliquer aux phénomènes supérieurs? Peut-on saisir ici une excitation périphérique déterminée correspondant à un mouvement organique déterminé ? L'essentiel de l'opération consiste ici en des actious et réactions nerveuses invisibles, dont il serait difficile de montrer qu'elles varient eu fonction soit de l'excitation soit des mouvements organiques correspondants. Or, ces actious nerveuses diffuses sont possibles sans doute dans toute l'étendue du système nerveux : de sorte qu'on peut se demander si l'arc réflexe est le seul type de l'action nerveuse, et si en dehors môme des faits supérieurs l'aboutissant organique est toujours un équivalent
mécanique de Texcitation. Il faudrait, pour exclure une hypothèse semblable, posséder des mesures quantitatives autrement précises que les nôtres*. Que si Ton généralise la notion de Tare réflexe jusqu'à y comprendre les actions et réactions nerveuses invisibles, considérées en elles-mêmes, comme détachées de Texcitation périphérique et de Taboutissant organique, on lui ôte toute signification précise. On se borne à affirmer qu'il y a dans l'organisme des communications de mouvements.
Il est vrai que pour M. Richet Tare réflexe n'est qu'une première simplification de la complexité psychique. Il faut considérer les réactionsnerveusescommedesréactiouschimiques. Le système nerveux n'est-il pas un mécanisme explosif ? ce On peut comparer tout animal à un mécanisme explosif, mécanisme d'autant plus parfait que l'intervention d'une force de plus en plus faible pourra déterminer une action de plus eu plus forte* .)) Ainsi sont résolues en une ligne toutes les difficultés que soulèvent la définition de l'intensité des faits de conscience et l'application de la mesure à ces faits : difficultés dont nous avons essayé de donner plus loin quelque idée^. On peut donc traiter de pures géuéralisations littéraires des propositions semblables : « L'intelligence semble être un mécanisme explosif avec conscience et mémoire... En définitive le système nerveux central mérite d'être appelé un appareil d'énergie latente*. » On pourrait aussi bien traiter ces mécanismes explosifs de volontés obscures. Le réflexe semble pouvoir s'interpréter comme un acte de défense ^ Nous soumettons cette nouvelle interprétation à M. Richet récemment converti à la finalité. Dès 1886 d'ailleurs, M. Richet lui-même qualifiait de grossiers les documents directs en vertu desquels
(1) Voir sur la relation des faits de conscience et de mouvements, eh. vu et viii.
(2) Essai de Psychologie générale, p. 189.
(3) Voir ch. vin, p. 104.
(4) Essai de Psychologie générale, p. 192.
(5) Voir sur la conception finaliste du réflexe, entre autres. Dewey, Psychological Review ; juillet 1896, p. 357.
on prétendrait établir que la pensée correspond à une opération chimique*; et en 189!2 ses doutes s'accentuaient ^ Mais si notre incertitude sur ces questions est extrême — sçlon l'expression même de M. Richet — pourquoi se refuser à chercher dans uue autre voie où l'on trouvera peut-être, à défaut d'une précision illusoire, des approximations certaines? Entre la physiologie impuissante et la psychologie languissante, se demande M. Richet, quelle voie le chercheur choisi^a-t-il ? Et il répond : Laboremm^, Programme précis de travail comme on voit. Voilà où aboutissent des ambitions d'abord si vastes.
Ces erreurs tiennent à une conception étroitement dogmatique de l'hypothèse et de l'explication scientifique. Le savant considère les concepts ou les théories comme un moyen de prévoir et de coordonner les faits. Le psychologue physiologiste tient â priori certains modes d'explication pour seuls légitimes et féconds. Le scepticisme, l'esprit critique de la science actuelle lui sont étrangers. C'est un sectaire : il a un idéal qu'il veut à toute force réaliser ; il a surtout une défiance préalable qu'il veut à toute force satisfaire. Cette défiance est celle de la métaphysique. Les premiers empiriques ont commis ici la même erreur que dans tous les ordres de sciences morales. Ils ont regardé comme seuls positifs les concepts qui seuls jusqu'à eux avaient reçu une forme positive. Un des plus éminents représentants' de cette école nous disait un jour que la théorie de M. Paulhan n'explique rien. Elle n'explique rien parce qu'elle est psychologique et finaliste. Le concept de finalité, le couceptde conscience, n'est pas/)0i7T//*.« Expliquer la pâleur par l'angoisse, ditM. Dumas, c'est faire appel à une entité métaphysique K » L'idéal seul poursuivi est celui de la simplicité, de l'unité, de luuité linéaire. Le psychologue physiologiste essaiera donc d'appliquer à la psychologie la méthode et les
(1) Rev. scient., 1886, II, p. 788.
(2) Rev. scient., 1892, II, p. 294, article cité.
(3) Rev. scient. y 1892, article cité, p. 296.
(4) G. Dumas. Les Emotions, trad. du livre de Lange, p. 8 (Alcan).
procédés d'une science plus simple, et simplifiée encore à son usage : de la physiologie. La psychologie prétendue positive a été ainsi une physiologie d'emprunt qui s'est donné, à force de généralisations précipitées et de métaphores, des airs de précision. La théorie finit par se résoudre en une sorte de vague sympathie pour tout ce qui porte la marque physiologique, de vague horreur pour tout ce qui évoque l'idée d'une explication psychologique. M. Ribot comprend, sous le nom de théories physiologiques, les théories les plus diverses, même les plus opposées : il suffit qu'il y soit question de mouvement. Tout psychologue qui attribue quelque efficacité aux idées est intellectualiste*. Voici une phrase de Duinont qui exprime bien cette dévotion compréhensive pour toute théorie qui a comme un relent scientifique : « Nous croyons qu elles (nos idées) doivent s'imposer une fois bien comprises à tous ceux qui acceptent la théorie de l'évolution et de la sélection naturelle, la réduction du moi à une série et à des groupes de faits de conscience, l'analyse de la conscience elle-même en sensations élémentaires, la théorie de l'équivalence des forces, la transformation et la conservation de l'énergie, l'identité de la sensation et du mouvement*... » Ne semble-t-il pas qu'une de ces vérités entraîne l'autre nécessairement, que tout cela aille de soi ? Qu'à la conception mécanique de la nature impliquée dans la théorie de l'équivalence des forces soit inévitablement liée la conception finaliste et psychologique de la lutte pour la vie ? Toutes ces hypothèses se confondent : la science ne les couvre-t-elle pas toutes de son aile ?
A vrai dire, cette période d'imitation sépare en général pour une science la période métaphysique de la période positive. Une science jeune se modèle tout d'abord naturellement sur la science voisine déjà constituée : de là l'emprunt indiscret des concepts, le placage, le pédantisme. Descartes consi-
(1) Voir notre article sur la Psycholor^ie des sentiments de M. Ilibot {Rev. de Met. et de Morale, mars 1897).
. (2) Théorie scientifique de la Sensibilité (Bibl. scient, internationale), p. 6.
14 MÉTHODE D.V>S LA PSYCHOLOGIE DES SEXTIMExXTS
dère rorganisme comme une machine. Un des progrès de la physiologie consistera à compliquer cette conception grossière, et, sinon à restaurer les facultés nahn^elles de Galien, au moins à tenir compte des forces locales de l'organisme, à admettre Tindividualité des éléments vitaux *. Il en est ainsi des sciences morales. La sociologie scientifique sera d'ahord biologique, après avoir été mathématique ou physique^. Ce qui caractérise au contraire l'état positif d'une science, c'est l'usage libre et approprié des concepts qui lui sont nécessaires ; c'est son autonomie. La psychologie — telle que l'ont faite les psycho-physiologistes — en est demeurée à la période d'imitation. Elle ne s'est pas élevée à cet état positif, dans lequel une science, en même temps qu'elle définit les concepts qui lui sont propres, use librement des autres.
Cependant il a bien fallu renoncer à la physiologie impuissante, du moment que l'on dépassait l'étude des sensations, des images, des mouvements. Mais au moins a-t-on voulu appliquer aux faits plus complexes ou supérieurs une méthode objective. La psychologie exjjérimentale a remplacé ou complété la psycho-physiologie.
Nous ne contestons pas la valeur des recherches de psychologie expérimentale, de celles môme en apparence les plus puériles. Nous savons la distance qu'il y a d'une observation à une expérience; et Ton ne saurait contester la valeur des expériences en ce qui concerne les sensations et les mouvements. Sait-on d'ailleurs toujours d'avance ce qui sert ? La stérilité môme de certaines tentatives n'est pas un résultat négligeable, d'autant qu'à la faveur de preuves douteuses passent souvent des observations intéressantes. Mais cela n'autorise pas encore le dédain de la psychologie traditionnelle et la renaissance des espérances intransigeantes qu'avait fait naître la psycho-physiologie.
(1) Voir Huxley, les Progrès de la Biologie^ J.-B. BaiUière, p. 306.
(2) Voir sur ce point Henry Michel, Vidée de VÉlat (Uachette), p. 473.
DE l'usage SCTEXTIFIQUE DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 15
La psychologie expérimentale comprend : Is. psychologie de laboratoire, et la psychologie indiciduelley par enquêtes, inaugurée en France sous une forme originale par M. Binet.
Les expériences de laboratoire semblent devoir difficilement éviter Tun ou l'autre de ces deux dangers contraires. Ou bien, dans des cas très rares, elles sont impersonnelles : elles sont alors insignifiantes. Ou bien Ton môle aux expériences la personne du sujet : elles deviennent intéressantes, mais irrémédiablement variables. Les expériences ne semblent susceptibles d'aboutir à des résultats généraux que pour les faits d'où la personnalité est tout à fait absente, qui ne nous intéressent à aucun degré, et Ion s'aperçoit de plus en plus qu'il en est fort peu de ce nombre. Innombrables sont les expériences à propos desquelles on peut dire avec M. Victor Henri que les faits pouvaient être prévus d'avance, tant ils étaient vraisemblables*. A la vérité, le contraste est frappant entre le soin et l'ingénieuse précision avec lesquels les expériences sont • conduites, et la pauvreté des résultats. Cela donne l'impression d'un jeu très savant, mais d'un jeu. Est-il besoin d'expériences pour nous apprendre que nous marchons? Telles recherches longues et minutieuses aboutissent à cette constatation que la répétition produit un accroissement continu delà mémoire-, ou bien que le nombre des mots isolés qu'on retient et qu'on peut répéter après une seule audition, varie avec l'âge des sujets et varie avec le nombre des mots qu'on a entendus ^. « L'ensemble donne l'impression d'un travail énorme, fait avec une conscience scrupuleuse, mais ayant abouti à un très petit nombre de résultats utiles '\ »
(1) Année psi/c/i., !'• année p. 410.
(2) Psych. Rev.y janvier 1890. Studies from the Harvard psychological (mhoratory. Comniunicated Jjy II. Miinsterberg. The place of repelUion in Memory, p. 27.
(3) Année psych,, l"* année, p. 6. A. IJinet et V. Henri. Jm mémoire des mots.
(4) Binet. Année psych., III, p. 38*2. Sur les recherches de Me. Keen Cattell et Ch. S. Dolley relatives aux temps de réaction et à la vitesse de l'influx nerveux.
MM. Binet et Henri semblent en général préférer la variabilité à la banalité des résullats. M. Binet regrette que Ton néglige trop souvent d'interroger les sujets sur leurs impressions internes, surtout quand il s'agit de personnes qui, faisant de la psychologie par goût, ont vraisemblablement quelque disposition à l'analyse mentale*. M. V. Henri fait remarquer que si Ton a mis si longtemps à s'apercevoir des différences spécifiques de sensibilité aux différents points de la peau, quoiqu'on ait depuis Weber pendant trente ans fait des expériences sur la sensibilité tactile où l'on touchait la peau avec deux pointes de compas, cela est dû à ce qu'on a négligé de recueillir les observations internes des sujets. Si on ne s'était pas contenté de réponses sur le nombre des contacts, si on avait interrogé les sujets sur la nature du contact, on aurait depuis longtemps remarqué que souvent on perçoit des points froids... N'y a-t-il pas là, ajoute M. Henri, une ^eçon pour tous ceux qui font des expériences de psychologie d'une manière automatique, sans prendre d'observations internes? Souvent celles-ci renferment des résultats bien plus importants que tous les chiffres^. Importants, peut-être, suggestifs, mais non universels, impersonnels comme les veulent les psychologues positifs. Il semble que la psycho-physique et la psycho-physiologie se compliquent chaque jour et, en se compliquant, mettent de plus en plus en lumière la part de l'intelligence, du sentiment et de la volonté, de l'individualité, en un mot, en ce qu'elle a de plus variable, dans les phénomènes les plus élémentaires en apparence. M. Binet expérimente sur le dégoût physique : il met sous les yeux de M. N. une pièce analomique, et il constate que le dégoût a été très profond et mélangé de tristesse, par suite de l'idée de mort qui s'éveillait^ A-t-il expérimenté seulement sur le dégoût? Il a expérimenté sur la personne de M. N. tout entière . Il semble qu'il faille admettre différents types de réaction simple correspondant aux diverses
(1) A propos de l'étude de Bighani sur/a mémoire. Année p5yc/i.,I,p. 400.
(2) Année psych.. Il, 671.
(3) Année psych,, III, p. 97.
DE l'usage scientifique DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 17
espèces d'attention*. M. G. -A. Tawney montre que rabaissement du seuil de la sensation tactile de deux points résultant de rhabitude est un phénomène purement psychologique, dû à une éducation générale de l'attention, et où la part de de la suggestion est considérable ^ M. Solomons, sur les indications de M. James, commence des expériences qui tendent à établir que la perception de deux sensations cutanées est une pure association dépendant de la nature de la sensation (choc, brûlure, pression, etc.) et de sa situation. Nous apprenons que certaine espèca de sensations signifie deiix points, comme nous apprendrions que tels caractères désignent cet objet qu'on appelle un livre. M. Singer conclut sur \e jugement d'intensité des travaux de Mûnsterberg en particulier, sur le jugement relatif au seuil de la différence des travaux de Wundt, de Fullerton, de Gattell, de Schumann, de Merkel, confirmés par des expériences personnelles, à la nécessité de définir ces deux problèmes et en général le problème psychophysique en termes plus complexes et plus précis K La fameuse distinction des différents types de verbaux : auditifs, visuels, moteurs, semble bien douteuse. Pour les uns, on ne rencontre jamais un de ces types purs, mais seulement des types où un des éléments, visuel, auditif, ou moteur, prédomine '*. M. Déjerine pense au contraire que la distinction, réelle en ce qui concerne la mémoire df^s objets, ne l'est pas en ce qui concerne la mémoire des mots. Nous sommes tous, comme le pensait M. Egger, des auditifs, ou plutôt des auditifs-moteurs. Ceux qui lisent ou écrivent les mots pensés sont
II) Voir sur l'état actuel de la question, cutre autres Pstjch. Rev,^ mai 1807, p. 297, Note on Reaction -tjipcs. — Cf. le compte rendu du livre de Flournoy. Observations sur quelques ti/pes de réactions simples in Psif. Rev., 1897, p. 205. Cf. An. ps., 111, p. ô83 ; et aussi sur lamêuie question : Habit and Attention by J. R. Angcll, Ps. Rev., mars 1808, p. 179.
(2) Princeton Contributions topsycholof/y, mars 1807. Cf. sur le rcMe de la suggestion dans la perception de deux points tactiles successifs. Ps. Rev., 1897, p. 591.
(3) Ps. Rev., ibid., p. 246.
\4) Voir le compte rendu, par Delabarre, du livre de Dodge. Psych. Rev., mai 1897, p. 326.
Rauh. — Psych. des sent. 2
très rares ^ Des critiques compétents contestent la valeur des résultats des expériences sur les associations*. Nous pourrions multiplier ces exemples. Nous verrons plus loin qu'il û'est pas une expérience sur le sentiment qui n'ait été contredite et par des expérimentateurs également habiles.
Un signe que nous ne sommes pas encore en présence d'une science faite ou en train de se faire et qui sait sa voie, est que les auteurs se dispensent volontiers de faire précéder Texposé de leurs expériences sur la mémoire, l'association, «te, d'une bibliographie historique. M. Cattell de la Psychoflogical Revieic, le reprochait assez vivement à M. Bourdon ^. Il ne nous a pas semblé que les expérimentateurs de la Psychological Revieic fussent tous plus préoccupés de mettre la question au point. C'est qu'à vrai dire aucun résultat n'est assez sûrement établi pour servir de point de départ aux investigations ultérieures. Il n'y a pas sur ces problèmes d'état de la question''. Un expérimentateur oserait- il dire qu'il y a, sur l'association des idées par exemple, une expérience assez probante pour démentir et même ébranler les résultats de l'observation courante ? M. Bourdon nous assure que les expériences sur les associations verbales fournissent des renseignements positifs sur les relations qui existent entre nos idées ^; M. Binet conclut — avec quelque timidité, il faut le reconnaître — d'expériences faites sur un sujet à une classification future des émotions d'après les variations du pouls capillaire*. Wundt faisait déjà justice de semblables exagéra-
(1) V. De l'aphasie sensoinelle, par Mirallié, Steinhcil, 189G, entre autres p. 121. On peut se rendre compte de la complexité de la question en consultant V Année psych., II, p. 870.
(2) Voir sur le caractère douteux de ces expériences, Aschaffcnburg. Experimentelle Studien iiber Associationen in Compte rendu de Miss Mary Calkins. Vsy. Rev., mai 1897, p. 329.
(3) Ps. Rev,, janv. 1896, p. 111.
(4) Voir, par exemple, l'historique qui sert d'introduction à l'étude de MM. Binet et Courtier sur l'intluence de la vie émotionnelle sur le cœur, etc. An. psy.^ III, p. 65.
(5) Année psyck., 1, p. 391.
(6) Art. cité Année psych.y III, p. 126.
DE l'usage scientifique DES THl^OUIES PSYCHOLOGIQUES 19
lions*. MM. Bourdon et Binet sont pour le moment encore des voyants.
Ce n'est pas que nous voulions préjuger de Tavenir. Peutêtre rimmense multiplication des laboratoires, des documents et des statistiques, la formation de psychologues capables de livrer toute une partie de leur conscience à Texpérimentateur, entraînés à une sorte d'impersonnalité psychique, toute une organisation générale du travail que nous pouvons à peine prévoir produira-t-elle des résultats qu'on peut à peine soupçonner. Mais pour le moment il est plus facile de louer la méthode que le succès des expérimentateurs, et les cris de triomphe sont prématurés. Comparez la préface et la conclusion du livre de MM. Binet et V. Henri sur la Fatigue intellectuelle^. (( L'ancienne pédagogie, malgré de bonnes parties de détail doit être complètement supprimée..., elle a été faite de chic... le terme qui la caractérise le mieux est celui de verbiage. » Voilà la préface. Voici la conclusion : « Les recherches sur les effets du travail intellectuel ne sont pas encore assez avancées pour qu'on en puisse tirer une conclusion pratique ^.. » A quel point cet aveu est justifié, on s'en convaincra aisément en lisant ce gros volume, admirable de conscience et de méthode, riche de questions, pauvre — et c'est son mérite — de réponses. Eu attendant que la psychologie expérimentale nous offre mieux que des listes de problèmes, faut-il donc interdire les larges enquêtes poursuivies dans ce que M. Ribot appelle le grand laboratoire de la vie? Plus modeste est le ton de certains psychologues d'outre-mer, et non des moindres, et non des moins versés dans les procédés de laboratoire. L'allocution prononcée par le professeur Cattell comme président de la Société de psychologie américaine est la défense la plus juste, la plus tolérante que nous connaissions des méthodes nouvelles. Elle
(1) V. Wundt. Zu}' Lehre von den GemiUhsbewer/unoen ; Philosophische Studien, VI, p. 349 et sqq.
(2) La fatigue intellectuelle, Schleicher, 1898.
pourrait se résumer ainsi. Le laboratoire nous a appris peu de chose. Travaillons quand même. Les résultats viendront plus tard. Et en attendant ne négligeons aucun procédé de recherche, ne nous privons d'aucune des ressources de l'esprit*.
Après la psychologie de laboratoire, voici qu'apparaît la psychologie indinduelley par enquêtes. Et sans doute il n'est pas inutile de solliciter des réponses sur des questions auxquelles d'eux-mêmes les sujets ne songeraient pas. Mais y a-t-il lieu de s'écrier avec M. Binet : « C'est aujourd'hui pour la première fois qu'on entreprend d'appliquer scientifiquement le conseil de Socrate : « Connais-toi toi-même ^ » ? » Une observation fine ne vaut-elle que du jour où elle s'appuie d'un certain nombre de voix ? Une statistique rendra-t-elle intéressantes des constatations d'une nouveauté douteuse ? On soupçonnait que certaines personnes se rappellent seulement leurs impressions et non les événements qui les provoquent. Mais M. Ribot a consulté là-dessus une soixantaine de personnes adultes : 40 p. 100 ont répondu oui, 60 p. 100 non : voilà qui change la question ^ A propos de VEssai sur la psychologie du musicien de M. Dauriac, M. Binet reconnaît que « l'auteur présente sur la question des aperçus suggestifs gui s'appuient sur un grand fond de connaissances musicales ; néanmoins nous croyons qu'ici comme partout les questions de psychologie ne peuvent se résoudre que par l'appel le plus large à la méthode expérimentale. C'est pour nous un étonnement profond de voir un auteur traiter par l'imagination un sujet qui dépend directement de l'expérience * ». Nous nous étonnons davantage que l'on qualifie d'inventions de l'imagination les observations d'un homme qui, en même temps qu'il l'a pratiqué, a réfléchi sur
(1) V. Ps. Rev., mars 189G, p. 134. Une analyse a été donnée de ce discours. Rev. de Met., juillet 1896. Appendice.
(2) Revue des Revues, V décembre 189G, p. 419.
(3) Voir Psychologie des sent imenls, 2* édition (Alcan), p. 144. (i) Année psych., II, 721.
DE l'usage scientifique DES THÉOUIES PSYCHOLOGIQUES 21
un art toute sa vie. M. Binet veut inaugurer la psychologie individuelle : en est-il un plus beau spécimen que les confessions spontanées d'une âme ? On peut douter qu'il y ait lieu de préférer à une analyse fine et profonde de soi-même une réponse élémentaire faite à un questionnaire nécessairement grossier ; comme si l'expression libre d'une individualité n'était pas l'expérience la plus intéressante. Les autobiographies, les mémoires valent bien les enquêtes dirigées par un reporter de laboratoire. La véritable expérience n'est pas en psychologie celle que Ton institue; c'est celle que l'on surprend.
De telles expériences sont, dit-on, exclusivement personnelles. Mais en est-il de semblables ? Elles sont tout au contraire comme le résidu, inconsciemment emmagasiné dans le cours d'une existence, d'observations continues faites sur soimême et sur autrui. Observations sous lesquelles on ne pourrait toujours mettre un nom (quoique cela se puisse quelquefois), mais d'autant plus sûres ; car de ce résidu commun les contradictions s'éliminent naturellement. L'experientia vaga aboutit ainsi à une riche synthèse que l'expérimentation mutile et qu'elle ne peut reconstituer. Peut-être faut-il la laisser faire en nous son œuvre inconsciente, au lieu de l'interrompre par une recherche méthodique, maladroitement précise. A supposer même qu'elle dût toujours être précisée par des procédés plus exacts, au moins est-elle des vérités psychologiques un premier débrouillement nécessaire. Attendrons-nous, pour nous orienter dans la vie mentale, que M. Binet ait terminé ses enquêtes? Y a-t-il lieu, comme on le fait, au nom de recherches misérablement tâtonnantes, de décourager l'observation vivante * ? La vérification d'un livre de psychologie est au reste toujours possible : il est comme un questionnaire adressé au lecteur.
Les procédés de M. Binet diffèrent-ils d'ailleurs autrement que par un appareil tout extérieur de ceux de la psychologie
(l) Voir la critique du livre de M. Paulhan sur les Tf/pes intellectuels, par M. Binet. Année psych., 111, p. 620.
courante ? Il semble en vérité que sa seule présence en dehors même de son laboratoire confère une valeur scientifique à des conversations charmantes d'ailleurs, très instructives, mais toutes littéraires, telles qu'on en lit dans les revues mondaines, les journaux quotidiens, et qui sans cela eussent passé pour de simples interviews. Les réponses de M. Sardou ou de M"® Bartet à M. Binet comptent parmi les travaux du laboratoire de psychologie physiologique*. Si M. Dauriac s'était confessé à M. Binet, sa psychologie du musicien eût été sacrée document scientifique. M. Binet suspecte le témoignage du littérateur qui imagine plus qu'il n'observe. Il y préfère celui du cultivateur, du commerçant, etc. *. Mais ce témoignage* il faut, pour l'obtenir ou l'interpréter, un art qui est celui même du romancier ; et celui aussi de M. Binet. Il recueille les réponses et les interprète ; interprétation qui risque d'être d'autant plus artificielle et faussée qu'elle est méthodiquement dirigée : le personnage po5^ devant l'artiste; M. Binet le fait poser : où est la garantie la plus grande de véracité ? Et pour le don d'observer et de voir, M. Binet l'a certes au plus haut point. J'hésiterais cependant pour bien des questions entre son témoignage et celui d'un romancier psychologue : il n'est pas du métier. Je lis dans Charles Demailly (p. 131) : « Les émotions sont contraires à la gestation de l'imagination. Il faut des jours réguliers, calmes, un état bourgeois de tout l'être, un recueillement d'épicier pour mettre au jour du grand, etc.. » C'est le poète Boisroger qui parle. Voilà sur la question des relations de l'émotion et de l'imagination un document qui vaut, tout littéraire qu'il soit, les réponses obtenues de comédiens illustres sur le Paradoxe du comédien. Sur ce point spécial, c'est encore un très précis document que le Brichanteau comédien de M. Claretie. M. Féré s'étonne d'avoir trouvé dans la Fille Élisa un renseignement
(1) Aiitiée psych.,l. A. Binet et J. Passy, Etudes de psi/cholor/ie sur les auteurs dramatiques, p. 60; III, p. 279, A. Binet. Réflexions sur le Paradoxe de Diderot.
(2) Voir Revue des Deux-Mondes, 189Î; p. 449.
douteux sur la névrose électrique * . Nous nous étonnons qu'il l'y ait cherchée et qu'il Tait utilisée dans un mémoire scientifique. Mais les observations d'un romancier, surtout d'ua romancier réaliste sur des questions de sa compétence, observations faites de notations personnelles, de confidences, valent au moins comme indications. Or, peut-on espérer rien de plus en psychologie dès qu'on dépasse les phénomènes élémentaires? Le premier conseil que nous donnerions à un étudiant psychologue, c'est encore et quand même de lire des romans et d'aller dans le monde. Pour vouloir trop bien savoir, oa risque de se borner à de grossières et stériles connaissances,, et d'oublier les larçes et fécondes approximations, les suggestiwis sans cesse renouvelées de la vie. Il y a grand danger dans ces choses à décourager, à inquiéter l'invention. L'invention née au contact de la réalité complexe vaut mieux ici que la preuve, qui la suit lentement. Que l'expérimentateur continue à serrer de près les faits, fort bien ; mais qu'il se rappelle ce qu'il en laisse échapper, et qu'il renonce à mutiler la pensée humaine au nom de pauvretés qui se contredisent.
Les méthodes précédentes assimilent plutôt les faits psychologiques à des lois de type physico-chimique. Il nous parait aussi malaisé d'édifier une psychologie exclusivement spiritualiste fondée sur l'idée de finalité, telle que M. Paulhanl'a tentée ^ M. Paulhan pense que notre esprit est composé de systèmes qui tendent à vivre et poursuivent leur utilité. Or, sans parler de l'indétermination de la notion de finalité et de tendance dont nous aurons occasion de parler plus loin^ il y a des associations psychiques purement mécaniques, indépendantes de toute organisation, où l'habitude môme se fait à peine sentir. Les circonstances, le milieu organique et
(1) Féré. Pathologie des émotions^ Alcan, 1895. Préface, p. xii.
(2) Voir en particulier V Activité mentale et les éléments de V esprit (Alcan)..
(3) Voir ch. ix et x.
physique expliquent bien des variations de la conscience et rinsufûsance de ces explications ne saurait prouver la vérité absolue de l'explication contraire. D'ailleurs, quand la vie psychique se présenterait comme un organisme ou un complexus d'organismes, il ne serait nullement établi par là que le point de vue de la finalité soit le seul scientifique. On pourrait, ainsi que Claude Bernard, considérer la finalité comme une donnée distincte de son milieu, mais dont les variations s'expliqueraient par celles du milieu*. Les tentatives de ce genre ont été utiles à opposer aux explications mécanistes intransigeantes et envahissantes. Elles ne sont pas ^\us scientifiques. Si l'explication finaliste s'impose à nous comme absolue, ce n'est pas par l'abondance des preuves expérimentales, mais sans doute parce qu'elle s'accorde avec nos besoins •esthétiques et moraux.
Qu'est-ce donc qu'une attitude scientifique?
L'esprit scientifique ne doit pas se définir par le degré de certitude où nous pouvons atteindre. On admet en général que cet esprit se manifeste là seulement où il est possible d'atteindre une connaissance objective et précise. On est conduit par là à attribuer à certains faits seuls la dignité de faits positifs, parce que seuls ils permettent une telle connaissance. On est conduit par là encore à voir une preuve d'esprit scientifique dans l'obstination à chercher l'exactitude quand même, quitte à l'imaginer où elle n'est pas. Mais de telles notions sont étroites et confuses. On peut par esprit scientifique être amené à renoncera la précision en des matières qui ne la comportent pas. Chercher exclusivement l'exactitude objective dans un ordre où la réalité prévisible y échappe, c'est faire preuve d'esprit philosophique, peut-être, non d'esprit scientifique. Quand même l'idéal de la connaissance serait la traduction de tout fait en langage mécanique, on risque, à
(1) Voir plus loin ch. x, p. 282.
DE l'cSAGE scientifique DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 25
contempler et à poursuivre cet idéal, de méconnaître Tordre provisoire que Ton peut mettre entre les choses, et d*y substituer un ordre tout hypothétique. Disons, si l'on veut, que seules les sciences exactes méritent le nom de sciences, et que dans les autres on peut faire preuve d'esprit scientifique. J'y consens, pourvu qu'on reconnaisse qu'il n'y a qu'un esprit scientifique, et qui se manifeste différemment — précisément parce qu'il est le même — dans la recherche d'objets divers. L'esprit scientifique doit être défini non par le degré, mais par la nature de la certitude.
Il ne doit pas se définir davantage par le contenu des concepts étudiés. Il n'y a pas de concepts positifs ou métaphysiques par eux-mêmes ; ce qui est positif ou métaphysique, c'est l'usage qu'on en fait. Le concept est positif, s'il a pour objet la prévision des faits ou la coordination immédiate des lois de prévision; métaphysique, s'il s'agit de déterminer sa place dans une hiérarchie universelle. Les biologistes, par exemple, utilisent le concept de finalité qu'un psychologue positif regardera volontiers comme métaphysique. Cajal qualifie d'ingénieuse et féconde l'hypothèse finaliste de His qui veut que l'accroissement des fibres nerveuses se fasse toujours dans le sens de la moindre résistance, et que leur direction soit déterminée par la préexistence des formations connectives ou névrogliques. Peut-être — ajoute-t-il seulement — serait-il préférable d'admettre dans les iieuroblastes une sorte de chimiotaxie positive suscitée par des substances nutritives élaborées en d'autres éléments soit nerveux, soit épithéliaux, soit musculaires ^ M. Duclaux répond à ceux qui lui objectent le caractère anthropomorphique des explications microbiennes : « J'ai cité des faits avant d'en donner des interprétations... Si les ressemblances existent, il faut bien les traduire en notre langue, et rapprocher le leucocyte de l'homme à moins qu'on ne préfère assimiler l'homme à un grand globule blanc-, w La ten-
(1) Voir Cajal, op, cit., p. 162.
(2) Revue de Paris, 1" avril 1897.
dance de l'évolutionnisme à se transformer de plus en plus dans un sens psychologique et finaliste est très marquée chez certains naturalistes^ C'est à la psychologie, d'après MM. Baldwin et Ladd, d'éclairer la biologie ^ Le concept de volonté est en un sens un concept métaphysique : M. Pierre Janet, dans son explication de Thystérie, en a fait un usage positif ^
Il faut chercher ailleurs la caractéristique de Tesprit scientifique.
Une science se compose ; 1^ de faits et de lois; 2" de théories ou de lois qui coordonnent les lois particulières : ainsi la loi d'attraction universelle. Et ce qui caractérise une science, c'est : 1^ la distinction des faits et des lois d'une part, et des théories d'autre part ; 2*^ c'est surtout l'usage qu'elle fait des théories .
Car toute théorie n'est pas scientifique. Une théorie est scientifique si elle est ou vérifiable (les lois de l'acoustique), ou utile à la prévision sans être directement vérifiable (les atomes en chimie), ou seulement destinée à traduire les faits et les lois de prévision (la traduction mathématique des lois physiques) ^ Les théories qui servent seulement à traduire les faits peuvent être nécessaires ; ainsi les théories mathématiques sans lesquelles les faits physiques ne pourraient pas môme être exprimés, selon le mot de M. Poincaré ; elles ne sont pas pour cela toujours utiles à la prévision ; et l'on pourrait faire aisément le compte de celles qui en physique ont
(I) Voir l'exposé des théories néo-lamarkienncs par M. Le Dantec qui les réfute d'ailleurs, Bev, phiL, II, 1897, p. 449 et 561.
(:2j Ps. Rev., mai 1893, p. 297 et sqq. M. Baldwin s'est fait l'interprète de la nouvelle biologie dont il applique les principes dans tous les domaines. Voir entre autres le Développement mental chez V enfant et dans la 7^ace, traduction française, 1807 (Alcan), cli. vu. Cf. sur cette question et sur M. Baldwin, ch. ix, p. 212.
(3) Voir les divers ouvrages de M. Pierre Janet, passim.
(4) Voir, sur la nature des théories scientiQ(iuos, Hctuasse. Inlroductioîi à Vétude des théories de la mécanique (Carré), 1895. L'auteur donne au mot théorie le sens particulier de théories figuratives^ entendant par là celles qui supposent une certaine constitution définie de la nature : telles que les théories mécaniste, atomique, etc. 11 oppose ces figurations à la traduction des faits en équations^ sans plus. Cf. Duhem, Revue des questions scientifiques, jfxnwiov 1892;ibid., avril 1892; ibid., janvier, juillet, oct. 1893, juillet 1894.
DE l'usage scientifique DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 27
servi à prévoir les faits. Nous désignerons les théories, qui traduisent les faits sans permettre de les prévoir, du nom de théories interprétatives; nous appellerons théories explicatives celles qui permettent de les prévoir. Une théorie est seulement interprétatice, d'abord quand, à cause de la trop grande complexité des faits, on ne peut appliquer aux uns la formule des autres, mais seulement reconnaître après coup l'unité de la formule qui les embrasse également. On peut bien dire dans quel sens sera la traduction, non quelle elle sera : les différentes formes possibles en sont trop nombreuses pour être prévues. On peut, à l'aide de la formule de l'attraction universelle, prévoir des faits astronomiques : la physique mathématique est le langage commun qui rapproche les faits une fois connus. Ou bien il y a encore simplement traduction lorsque tel fait une fois traduit dépend d'un autre fait hétérogène, et qu'au point de vue de leurs relations on peut ignorer cette traduction. Un jugement, un raisonnement, si distincts qu'ils soient d'une image, sont objets de souvenir comme une image ; et les lois du souvenir qui s'y appliquent sont en partie celles qui s'appliquent à tout fait de conscience : ce n'en est pas moins d'un jugement qu'on se souvient. Mais dans le cas présent, cela est inutile à savoir. Selon Claude Bernard, l'organisme, tout en étant un être distinct du monde physique et doué d'une nature propre, dépend cependant absolument, dans ses variations, de causes physico-chimiques, de sorte que Claude Bernard renvoie à la métaphysique l'étude de la finalité. On pourrait dire que la finalité est ici la traduction des faits, mais qu'elle est pratiquement stérile. A quoi sert dans ce cas cette traduction? A mettre de l'unité dans la pensée ; ou simplement à savoir ce quon dit : ce qui a sa valeur.
Mais de toute théorie scientifique, qu'elle traduise ou explique les faits, on peut dire qu'elle est en relation directe et étroite avec les lois expérimentales, n'ayant d'autre but que la prévision ou la coordination des lois de prévision. Les théories interprétatives elles-mêmes traduisent les lois expé-
rimentales, suivent pas à pas les contours de la réalité prévisible. La certitude de fait — que le fait soît d'ailleurs externe ou interne — est le terme et le but de toute recherche scientifique. L'esprit scientifique consiste à s'adapter à l'expérience immédiate. Il est l'opposé de l'esprit de système.
Une théorie a, au contraire, un caractère philosophique quand elle a pour objet de satisfaire le besoin d'unité de l'esprit; et que, pour satisfaire ce besoin, elle en appelle, sans contredire l'expérience actuelle, à l'expérience possible, ou encore à une certitude qui n'est pas celle de l'expérience. L'esprit philosophique, c'est l'esprit de système. La manifestation de cet esprit la plus proche de la science est la cosmologie. Nous entendons par là ces tentatives de prolonger l'expérience à l'aide d'ingénieuses hypothèses qui, sans la contredire, ne s'y appliquent pas pour le moment directement et commodément. Ainsi à la suite de Leibniz qui n'acceptait pas la théorie du vide pour des raisons philosophiques, des savants se sont demandé comment la loi de l'attraction à distance, pratiquement, scientifiquement vraie, pourrait bien s'expliquer dans l'hypothèse du plein. Ainsi M. Ribot, dans ses premières œuvres surtout, au lieu d'appliquer aux faits de conscience les procédés d'étude les plus immédiatement utilisables — ce qui l'eût éloigné des explications physiologiques souvent hypothétiques — imaginait comment pourraient bien s'expliquer ces faits dans l'hypothèse d'une physiologie parfaite. D'autres dépassant la cosmologie essaieront de trouver dans les lois expérimentales la confirmation de vérités à priori ou mèmjp — tentative à peu près abandonnée aujourd'hui — de déduire de ces vérités les lois de la naturel
(1) Ainsi que nous l'indiquions plus haut, les certitudes à priori ellesmêmes, par exemple la croyance au déterminisme des phénomènes naturels, peuvent être, dans Tétat actuel de la conscience humaine, tenues pour •des croyances pratiquement nécessaires ; c'est-à-dire pour aussi certaines ■que des faits. Nous en dirons autant de certaines croyances morales, telle que la croyance à la dignité, à la lihertc de l'homme, entendue en un sens pratique. Une science pourrait se constituer qui étudierait les relations respectives de ces croyances, leurs relations psychologiques, leurs relations de fait, celle, par exemple, de la croyance au déterminisme, et de la croyance à la liberté. La philosophie commence quand on essaie de les concilier.
DE l'usage scientifique DES THÉORIES PSYCHOLOGIQUES 29
n résulte de cette distinction que Tunité n'est pas le but unique et exclusif de la science. L'unité ne réussit pas toujours; et Ton peut dire que dans les sciences positives ellesmêmes la recherche de Tunité a souvent retardé ou risqué de retarder les découvertes ; ainsi la prétention de ramener en physiologie les lois de la vie aux lois chimiques ou mécaniques^; ainsi en physique même celle de maintenir contre Newton un mécanisme attardé. Des savants modernes vont jusqu'à prétendre que des théories diverses et môme contradictoires peuvent également réussir ^ La logique n'est nullement la règle de la science, mais le bon sens, qui n'est pas toujours la logique. Ce n'est pas que les théories philosophiques, la spéculation, ne soient indispensables à sa vitalité : mais la science issue de ces théories les limite à un usage pour ainsi dire immédiat. Aussi en use-t-elle librement selon l'état et selon les besoins présents de la connaissance humaine, selon qu'elles servent plus ou moins à la prévision, à la coordination de l'expérience actuelle.
Il est étrange que cette liberté, cette souplesse, ce scepticisme dans l'usage des théories, les sciences morales aient dû l'apprendre des sciences physiques. Mais les disciples, toujours plus intransigeants que le maître parce qu'ils ne le comprennent qu'en partie, ont peur de renier l'esprit en reniant la lettre. Leur besoin de précision ne se satisfait que par une formule. Lui sait retrouver la vérité au milieu de formes diverses parce qu'elle est sienne. Eux ne le peuvent, parce qu'ils ne la saisissent que réfractée dans des milieux divers, et non dans sa lumière initiale où ils eu eussent aperçu l'unité. On reconnaît cependant dès à présent le véritable esprit scientifique dans les œuvres de quelques psychologues contemporains, de M. Pierre Janet par exemple en France, et
( l) Voir Daremberg. Histoire des Sciences Médicales (Paris, 1870) sur Tiatroinécanisiiie, II, p. 581, 734 et sqq. ; et Conclusion, 952. Cf. Sur l'iatrochimisme, I, p. 3b8.
(2) Voir Duhem, Rev. des questions scientifiques^ oct. 1893, art. cité. Cf. cité dans le même article, Poincaré. Electricité et Optique, introd., p. viii et IX.
30 METHODE DANS LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMEiVTS
surtout, il faut le reconnaître, des psychologues étrangers, anglais, américains ou allemands*. Leurs théories sont à la fois plus savantes, et à cause de cela même plus conciliantes pour tous les procédés de recherche, même les plus éloignés des procédés habituels aux sciences positives. Nous avons vu, du reste, qu'en France ceux-là même qui ont inauguré la psychologie physiologique se résignent à la méthode introspective, aux procédés littéraires, qu'ils débaptisent seulement. M. Ribot étudie les symbolistes S et M. Binet, sous prétexte de psychologie individuelle scientifiquement conduite, en revient doucement à la littérature. Ainsi se vérifie ce que nous disions en 1891, qu'une psychologie positive sera en partie et nécessairement littéraire ^ La psychologie tend donc à se dégager de la dialectique empirique pour entrer dans la voie du vrai positivisme, du positivisme critique. C'est au reste aussi la tendance des sciences morales et sociales, de substituer aux discussions dialectiques sur l'origine radicale des faits moraux ou sociaux des constatations précises et des lois positives.
Il faut que la science de Tàme, par le contact même de la science physique, apprenne de celle-ci le véritable esprit scientifique, qui ne consiste pas dans l'application de tel ou tel procédé de recherche; mais dans une certaine attitude à regard des choses. Cette attitude peut se résumer d'un mot : la soumission au fait.
C'est à l'avènement de ce positivisme eu psychologie que nous voudrions travailler pour notre part.
Il est légitime de tenter en psychologie une interprétation scientifique des phénomènes ; et Ton y trouve des exemples des trois types de théories que nous distinguions plus haut. Nous
(1) Nous signalons, en passant, au lecteur parce qu'il nous semble marqué un coin du véritable esprit scientifique un petit livre sans prétention, et d'ailleurs étranger à notre sujet : la Femme devant la science cunlemporaine, par J. Lourbet, Alcan, 1896.
(2) Ribot. Psychologie des sentiments, p. 183.
(3) Rev. phil., art. cité sur le Libre arbitre de M. Jean Pérès.
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en verrons des exemples dans le cours de ce livre. Telle explication est une explication utile, et qui suppose en même temps une cause directement saisissable : ainsi la variation des sentiments sous Tinfluence de maladies organiques. Telle autre sert à prévoir, mais suppose une cause en elle-même inaccessible. Quand j'affirme qu'un de mes semblables est raisonnable, cela peut passer, pratiquement, pour une assertion directement vérifiable *. Le cas est différent, si je dis que certains sentiments inconscients semblent raisonner sur leurs intérêts : tout se passe alors comme si travaillait en nous une sorte d'intelligence confuse ; et cette interprétation des faits sert à les prévoir : car nous pouvons deviner la conduite d'un homme, en lui supposant telle rouerie inconsciente. Nous ne saurions dire cependant, dans ce cas : il y a en nous une intelligence confuse ; les signes directs — le langage par exemple — auxquels chez nos semblables nous reconnaissons l'intelligence, font ici trop absolument défaut ; d'autre part, certaines démarches de ces sentiments sont trop difficiles à expliquer par ce principe pour que nous affirmions ici la présence réelle d'une intelligence. Nous expliquons ici les faits à l'aide d'une cause directement inaccessible, hypothétique. L'hypothèse est analogue à celle des atomes en chimie. Enfin l'explication peut être une simple traduction; ainsi le passage dans certaines folies de la manie de la persécution à la manie ambitieuse se traduit heureusement dans le langage intellectuel : tout se passe comme si le malade concluait à son importance du nombre de ses ennemis, et telle est parfois l'explication donnée par le malade lui-même ^ Mais si le pronostic de la maladie se tire non de l'observation psychologique, mais de signes physiques; si le raisonnement n'atténue pas ici la mala-
(1) Il est sûr qu'à prendre les choses à la rigueur, il n'y aurait de directement vérifiable, de directement accessible à l'expérience en dehors de soi que les faits externes. Mais il y a des cas où l'induction é(juivaut pratiquement à l'expérience directe. D'ailleurs c'est une question de savoir s'il est impossible d'avoir l'expérience directe des sentiments ou des pensées d'autrui.
(2) Voir le Délire chronique, Collection Léauté,par les docteurs Magnan et Sérieux, p. 90.
die; si d'une façon générale le traitement physique est le plus sûr en aliénation mentale, la traduction du phénomène est commode, satisfaisante pour l'esprit : elle n'est pas un moyen d'action, ni même toujours de prévision. On peut traiter alors l'aliéné comme s'il était purement et simplement un malade. On ne tient pas plus compte de ce qu'il pense que des cris d'un opéré. Il y a de même des traductions nécessaires des faits en langage d'entendement qui correspondent exactement aux traductions mathématiques, aussi nécessaires que celles-ci dès que l'on veut se dégager des expressions vulgaires ou littéraires, aussi stériles parfois au point de vue de la prévision. C'est ainsi que la tendance ne peut être interprétée comme un fait, comme une donnée immédiate de la conscience, mais comme un ensemble d'opérations intellectuelles complexes*. Cela ne nous permet pas cependant de prévoir toutes les démarches des tendances; les jugements pratiques qui constituent les tendances ne se peuvent ramener à l'unité. Et quand les tendances seraient toutes au service d'une seule, au service par exemple, comme le prétendent certains psychologues physiologistes, de nos besoins physiques, il serait difficile d'en prévoir les manifestations multiples. De plus, une tendance peut être à la merci de toutes les causes étrangères, physiques, sociales, etc., de sorte qu'elle se comporte alors comme une chose, et que la traduction de la tendance en langage de pensée est ici oiseuse et qu'on en peut faire abstraction dans l'étude des relations de faits. Cela explique qu'on puisse faire œuvre utile sans s'être jamais douté — ce qui est vrai cependant — qu'une tendance est comme une affirmation pratique, une volonté, etc. Ainsi un physicien expérimentateur peut trouver une loi importante sans être un profond mathématicien, tandis qu'un mathématicien traduira sa découverte. Ce sont presque toujours deux fonctions distinctes : l'un prévoit sans comprendre; l'autre comprend sans prévoir. On peut dire des choses très utiles et très belles sans bien savoir ce que l'on
(1) Voir sur ce point ch. x.
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dit. Mais cela n'empêche pas une traduction même stérile d'être nécessaire si l'on veut s'exprimer précisément. Nous verrons plus loin que, faute de méconnaître ces simples distinctions, des psychologues se sont mépris sur le sens de la théorie intellectualiste des sentiments.
Ainsi il y a un usage scientifique possible des théories psychologiques. Seulement nous nous apercevons, à l'usage,, qu'aucune de ces théories ne réussit universellement. Nous sommes dès lors conduits à en utiliser non pas une, mais plusieurs : ce qui revient à dire en d'autres termes qu'il n'y a pas de théorie psychologique. On saisit bien en psychologie des lois très générales, telles que Tinfluence sur la vie humaine des sentiments au sens courant du mot, tels que l'amour, la sympathie, etc. Mais il est impossible de dire si tous ces sentiments peuvent être traités comme les formes diverses d'un même sentiment; impossible de soutenir d'une façon absolue qu'ils correspondent, soit à des relations d'images, ou de pensées; soit à des faits organiques. M. Ribot lui-même admet, dans une certaine me* sure, la théorie intellectualiste*. Non seulement les explications varient avec les différents groupes de faits, mais, selon le point de vue où Ton se place, des explications diverses s'appliquent au même fait. Ainsi, comme nous l'avons vu plus haut, telle théorie, qui réussit et satisfait mieux l'esprit comme traduction des phénomènes, ne peut servir à les prévoir et à les modifier.
Ces explications de type varié, quelque Newton de la psychologie les systématisera peut-être un jour, quoique, à vrai dire, la multiplicité des explications semble ici résulter de la nature des choses. L'homme conscient résume vraiment en lui toute la nature ; il est vraiment -C-o^ eI owv, et pour cette raison tous les types de lois peuvent s'appliquer à lui. Mais à supposer que l'on puisse s'élever jamais à l'unité d'une loi
(l) Voir Psyc/wloffie des sentiments, p. 18. Sur la nature de ces sentiments, voir ch. IX.
Rauh. — Psych. des sent.
vraie, on ne le peut qu'à la condition d'éliminer les systèmes factices. Un jour les psycho-physiologistes apparaîtront peutêtre comme des précurseurs. Pour le moment, c'est faire preuve d'esprit positif que de renoncer aux explications linéaires *.
Lorsqu'une théorie est confirmée par un très grand nombre de faits, on peut, sans doute, sans faire appel à une nouvelle hypothèse, attendre de l'avenir l'explication de tel fait dont elle ne rend pas compte. Mais aucune théorie psychologique n'est suffisamment confirmée par ailleurs pour que tel fait inexpliqué puisse être tenu seulement pour un obstacle provisoire. Chaque théorie peut être réfutée par la théorie opposée. Tout au plus peut-on dire que, dans l'état actuel de nos connaissances, les théories qui essaient d'appliquer aux faits de conscience comme tels le nombre et la mesure réussissent le moins. Encore ne faudrait-il pas attribuer, comme on Ta fait, cet insuccès à la méthode de ces recherches ^ Mais, sauf cette réserve, tous les procédés d'explication sont utilisables en psychologie, et selon les cas. Fustel de Coulanges disait qu'en histoire on peut quelquefois, bien rarement, déterminer des causes, mais qu'il fallait renoncer à trouver des lois ^ Celase pourrait dire de la psychologie, ou, du moins, les lois qu'elle peut établir demeurent partielles, détachées. Une loi empirique, même très générale, n'est pas une théorie.
On voit par là la différence qui sépare la psychologie des sciences exactes, telles que la physique ou la chimie. Cellesci, quoique bien plus complexes que ne se l'imagine le vulgaire, peuvent encore prétendre à l'unité. Elles présentent au chercheur tout au moins une direction uniforme, une voie unique dont il a seulement à déterminer les détours, les sinuosités inconnues. Mais il n'a pas à changer de route ; il n a pas à faire usage, par exemple, du concept de finalité.
(1) Voir la très judicieuse réponse de M. Ladd à M. James, qui lui reprochait de trop décrire et de ne pas assez expliquer physiologiquement ; Psych. Rev.y juillet 1894.
(2) V. ch. VIII, p. 164.
(3) Cité par Boutroux. De Vidée de Loi naturelle (Lecène et Oudin ; Alcan), p. 129.
Ir. ..
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Lors même que les théories physiques varient d'un auteur à Tautre, au moins ces théories coïncident-elles en un point commun, qui est, par exemple, la formule mathématique qui les exprime également *. L'œuvre de la science est autre ici, et même inverse : le chercheur est en présence non d'une direction unique, mais de directions diverses, entre lesquelles il a à choisir pour marquer la place de tel fait particulier. Il devrait garder, pour ainsi dire sous les yeux, toutes les théories possibles, comme des instruments toujours disponibles.
Il ne faudrait pas conclure de là que le psychologue doit se borner à observer; qu'il ne doit procéder que par induction. Il peut user de la déduction expérimentale ; au lieu d'aller des faits à la loi, partir de l'idée de la loi pour la vérifier. Mais ces idées doivent être mobiles et ces vérifications incessantes. Dans les sciences plus simples, au contraire, le savant peut plus longtemps suivre une même piste. Un exemple familier fera saisir la différence des deux attitudes. Un de mes amis se trompe d'étage en venant me voir. Il ne reconnaît pas la domestique; il se dit : « On a changé de domestique. » La bonne lui demande son nom, le fait entrer au salon — mal éclairé, et d'ailleurs mon ami n'est pas un visuel — et non, comme d'ordinaire dans mon cabinet : quoi de plus naturel? la bonne ne le connaît pas. Passe une dame qui n'est pas ma femme. Cela Tétonne : quel contretemps de tomber au milieu de parents en visite! Enfin, il est introduit auprès du maître de maison, et la lumière se fait. Mon ami est mathématicien ; il essayait d'expliquer les faits sans changer d'hypothèse, minimo sumptu. Or, dans les sciences concrètes, il faut être prêt à changer sans cesse d'hypothèse. Ce n'est pas nier le déterminisme, la détermination des phénomènes par des conditions. Mais il faut chercher ces conditions dans la direction et dans la mesure où on peut espérer les rencontrer, au lieu de s'entêter à la poursuite
(1) Voir sur ce point Douasse. Op. cil., p. 22.
d'une unité pour le nooment hypothétique et qui permet seulement le jeu des imaginations creuses.
Aux affirmations absolues nous opposons donc cette assertion modeste, qiïaucun concept ou hypothèse ne réussit absolument en psychologie; et cela, quelque sens que Ton donne au mot réussir, parmi les trois que nous indiquons plus haut. A vrai dire, nous donnerions volontiers pour épigraphe à notre étude, en l'appliquant à la psychologie, Tavant-propos de Taineà son histoire de la Révolution : ... « Je n'en ai trouvé qu'un (principe), si simple qu'il semblera puéril et que j'ose à peine l'énoncer... Il consiste tout entier dans cette remarque, qu'une société humaine, surtout une société moderne, est une chose vaste et compliquée... *. »
Une conséquence de ce qui précède — et cela s'appliquerait aux autres sciences concrètes, — est que, dans la science psychologique, l'observation, et particulièrement l'analyse intérieure, ont par elles-mêmes leur prix. Le présent et l'avenir ne se règlent pas ici sur le passé : c'est le domaine des recommencements perpétuels. La notation pure et simple des faits vaut dès lors par elle-même ; car tout fait est, dans cet ordre, une création, jusqu'à un certain point, incomparable. Le lecteur voudra donc bien détacher de nos théories, si elles ne lui agréent pas, les observations qui leur servent de preuves. Peut-être quelques-unes Tintéresseront-elles pour elles-mêmes.
Dès lors l'aspect d'un livre de psychologie devrait être assez différent de ce qu'il est trop souvent aujourd'hui. La plupart de ces livres ne se distinguent pas d'un livre de philosophie, ou d'un ouvrage descriptif. Certaines psychologies purement descriptives sont sans perspective, à teintes plates ; elles dépassent à peine cette historiola animœ dont parle Spinoza : ainsi de quelques psycliologies anglaises. Or, la description pure et simple est bien de mise dans un livre de psychologie. Mais il y a place pour autre chose : pour des explications qui, quoique partielles et variables, sont cepen-
(1) Taine. Origines de la France contemporaine, Il (Ilachelte.)
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dant des explications. A des livres semblables on reprocherait justement de ne pas ressembler davantage à ces livres de physique qui laissent entrevoir à travers les concepts scientifiques qui évoquent inévitablement la réflexion (tels celui de Ténergie) les belles obscurités de la métaphysique. D'autre part, les psychologies dont nous parlions plus haut sont en réalité des philosophies de la psychologie. Le défaut de ces psychologues est de trop penser, du moins d'y trop prétendre. Ils essaient de satisfaire par des théories scientifiques le besoin d'unité invincible à l'homme ; de trouver dans l'expérience la confirmation d'une théorie, parfois élémentaire, il est vrai, transposition moderne des spéculations présocratiques, mais cependant générale, du monde. Ils voudraient sans consulter les besoins de Tàme, en se passant de la raison ou du cœur, de la dialectique ou de la foi morale, trouver dans la nature, telle qu'elle est donnée, des motifs de joie ou d'espérance rationnelle. Le psychologue physiologiste ou expérimentateur veut réaliser par la science son besoin de précision, son idéal d'unité mécanique. Le psychologue finaliste veut retrouver les procédés de la conscience supérieure dans les faits les plus élémentaires. Et comme la nature ne satisfait pas à nos besoins, on la reconstruit de force. Une fausse espérance fait substituer les cosmologies aux philosophies. Quoi qu'on fasse, il faut joindre à ces lueurs obscures une certitude a priori. Il faut s'y résiguer . la science ne peut fournir un système du monde. Seule une certitude a priori, théorique ou pratique, peut combler les lacunes de l'expérience ou de la science, son interprète immédiat. Il faut toujours en venir à cette alïirmation : cela est vrai nécessairement ou a priori, ou à cet aveu : cela me paraît plus aimable, et je veux que cela soit ou devienne vrai. La science obscure a besoin, pour être interprétée d'un, point de vue moral et humain, qu'on y mette ce qu'on y cherche. La psychologie ne peut servir par elle-même de preuve à une morale ou à une métaphysique matérialiste ou spiritualiste ; il y faut superposer une autre certitude.
Un milieu est cependant possible entre la philosophie de la psychologie et une psychologie sans pensée. Un psychologue use des concepts philosophiques, mais selon les suggestions de Texpérience immédiate ; et à cause de cela ses livres ne peuvent présenter cette belle ordonnance systématique que présentent d'ordinaire les livres de philosophie. Ils ne peuvent être faits tout d'une pièce. La science contemporaine offre souvent comme un aspect chaotique. Cela est vrai ou devrait l'être surtout des sciences concrètes. Il y a certaines obscurités auxquelles il faut s'accommoder, si l'on veut suivre les méandres de la réalité. Il faut s'habituer à des concepts métaphysiquement mal éclaircis, mais qui servent. Nous prévoyons que tel lecteur qui a reçu la discipline exclusive de la dialectique se posera sans cesse des questions sur notre pensée intime : que pense-t-il de l'infini actuel ? quelle est sa doctrine sur les relations de la conscience et du mouvement ? quand il s'agit de savoir si telle explication est bien la plus commodément applicable à la réalité immédiate. La science, et tout comme la science, la psychologie positive, s'avancent jusqu'au point où la métaphysique apparaît sans dépasser ce point. Il ne faut donc pas s'étonner de ne pas trouver ici des solutions radicales à des problèmes métaphysiques. Les concepts sont analysés dans la mesure où ils servent à prévoir ou à coordonner des lois de prévision.
Si nous avons, pour donner une idée de ce point de vue, choisi comme sujet d'étude les sentiments, c'est que la vérité nous en est apparue à l'occasion des sentiments. Il est vrai qu'il n'est pas de faits p.sychologiques plus favorables à notre thèse ; mais à cause de cela môme ils nous montrent en grossissement la vraie méthode. Nous avons insisté sur les sentiments supérieurs parce que c'est en les laissant dans l'ombre que les psychologues positifs donnent quelque vraisemblance aux généralisations qu'ils établissent en partant des sentiments élémentaires. Nous avons voulu en même temps montrer à quel point ceux-ci s'éclairent à la lumière des sentiments supérieurs.