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CHAPITRE II

La distinction scientifique par excellence est celle des faits et des lois immédiates d'une part ; des théories d'autre part. La première partie de ce livre sera donc plutôt descriptive. Mais avant de décrire, encore faut-il savoir ce qu'il s'agit de décrire. Nous essaierons dans ce chapitre de mettre quelque ordre et quelque clarté dans la terminologie confuse des sentiments. On peut reprocher aux définitions qui vont suivre d'être idéologiques et non génétiques. Mais avant de chercher la genèse des faits, encore faut-il les distinguer les uns des autres. Et il faut pour cela considérer les phénomènes tels qu'ils se présentent dans une conscience claire. A la fin de tel livre de psycho-physiologie, où il est longuement disserté sur toutes les causes des émotions, on se demande quel est le phénomène étudié *.

Parmi les définitions qui suivent, il en est au reste quelquesunes de métaphysiquement contestables, à qui l'on peut du moins reprocher d'être superficielles. Nous mettons dans la même catégorie les sensations et les opérations de l'entendement; nous supposons — ce qui indignera un idéaliste, ce que nous-mème n'admettons en aucune façon au point de vue métaphysique — qu'il existe des corps en soi. Ces définitions ne préjugent aucune théorie : elles nous paraissent seulement nécessaires à une étude positive des sentiments. Si

(1) Nous recommandons au lecteur comme caractéristique sur ce point le livre d'ailleurs plein de choses de M. Féré : la Pathologie des émotions (Alcan).

nous avons atteint notre but, la suite de ce livre en montrera Futilité pratique.

Il y a deux sortes de faits de conscience ; les faits objectifs, ou les connaissances (telles une sensation, un jugement) ; les faits subjectifs^ ou individuels, ou les sentiments (tels un besoin, un plaisir).

Objectifs ou subjectifs, les faits consicients s'opposent à rorganisme et aux corps extérieurs que nous posons comme existants, quand nous ne les percevons pas. On serait tenté de définir les corps comme des sensations ou des images inconscientes ; et, philosophiquement, la définition peut être légitime. Mais scientifiquement il n'y a lieu d'admettre Texistence de sensations inconscientes que dans des conditions très déterminées que nous étudierons plus loin *.

J'entends par connaissances soit les sensations ou images considérées dans leur qualité (la couleur par exemple), soit, sans avoir besoin de les classer ici plus précisément, les pensées qui les lient ; et, comme nous verrons, lient aussi les sentiments (exemple : un jugement, un raisonnement). Pour des raisons que nous aurons occasion de développer plus loin S la perception de l'espace, du temps, le souvenir sont déjà des pensées, à plus forte raison des connaissances. Nous appellerons souvent du nom commun d'images — on en verra plus loin les raisons — les sensations et les images. On peut encore appeler intelligence l'ensemble des connaissances.

Une volition est — comme nous verrons — une certaine espèce de pensée.

Nous appellerons idées les tendances ou habitudes mentales correspondant soit aux images, soit aux pensées qui les unissent. Comme habitudes ou tendances, elles sont, ainsi que nous verrons, une espèce de sentiment. Les philosophes désignent souvent par le mot idée un fait intellectuel distinct

(1) Voirch. III, p. 77.

(2) Voir ch. x, p. 233.

du jugement. Vidée considérée comme lait intellectuel n'est cependant autre chose qu'un jugement» seulement accompagné d'une modalité spéciale : c'est un jugement problématique. Je pense ceci, mais je n'ai pas de raisons suffisantes pour affirmer que ce soit vrai ou faux, c'est-à-dire d'accord avec la nature extérieure : je puis dire alors que j'en ai seulement Vidée, sans affirmer qu'elle soit vraie. Mais ce doute sur la valeur objective du jugement n'en change pas la nalure psychologique. Le mot idée peut signifier encore jugement spontané, non réfléchi. On dit en ce sens : une idée m'est venue. Mais un jugement spontané n'en est pas moins un jugement '. Seulement à ce jugement peut correspondre ou se substituer une habitude qui le représente, de sorte que nous cessons de l'apercevoir dans son rapport à la vérité objective ; il fait partie de notre vie au même titre que nos autres sentiments. Nous l'appellerons alors idée. Cette terminologie est, au reste, d'accord avec le langage courant. On applique, en effet, le mot idée en particulier aux idées générales utilisées dans la vie commune telles que celles d'homme, d'objet, etc. Or, que sont ces idées générales ? Ce sont, en langage d'entendement, des jugements exprimant des ressemblances et des dillérences d'images accompagnées d'une prévision de leur retour ou d'un jugement sur leur retour possible. Mais subjectivement, en langage de sentiment, ce sont ces jugements devenus des habitudes, des tendances mentales, et c'est ce caractère des idées que l'on a surtout présent à l'esprit quand on parle d'idées 2.

Nous opposons à la connaissance le sentiment, le fait subjectif, individuel. Les images sont, il est vrai, intérieures comme les sentiments ; les hallucinations sont de môme des sensations qui n'appartiennent qu'à moi, et que l'on pourrait à cause de cela dire subjectives. Mais une image inté-

(1) Voir sur la distinction ôiijufjement spontané et ou. jugement réfléchi, ch. IX, p. 181 et ch. x, p. 234.

(2) Dans un livre remarquable sur la Modalilé du Jugement, M. Brunsohwicg a essayé de ramener — avec raison selon nous — toutes les opérations intellectuelles au jugement.

rieure, une hallucination, n'en sont pas moins opposées à Vétat subjectif. Je puis dire que tout fait de connaissance est un fait opposable. Imaginer un plaisir, a-t-on pu dire justement, c'est toujours le sentir ; on peut bien projeter dans l'avenir ou rejeter dans le passé une émotion ; mais c'est toujours un soi que Ton rejette ou projette. Quand on aime et que l'on vit l'âme d'autrui, on se transforme en un autre soi, en un soi qui a un çiutre timbre que le timbre du soi familier, mais en un soi. L'opposition du sentiment et de l'image ne consiste pas seulement en ce que l'image est plus facilement discernable d'une autre image, plus facilement classable que le sentiment. L'idéaliste absolu pense que, pris en eux-mêmes, sentiment et image sont également et au môme titre subjectifs; l'image se prête seulement , selon lui, plus aisément à une pensée rationnelle sans que dans sa matière il y ait rien qui la distingue du sentiment. Gela n'est pas exact. L'image, même intérieure, n'est pas un soi ; elle est, comme le sentiment, intérieure, mais opposée à lui. L'image est littéralement une matière intérieure. Pour cette raison nous appelons souvent du nom commun d'images les sensations et les images.

Cette opposition du soi et de l'image, considérés sous leur forme distincte, n'empêche pas qu'ils ne puissent se fondre, de sorte que les deux faces représentative et affective d'un fait de conscience soient indiscernables. C'est pourquoi telle sensation peut nous paraître aussi personnelle qu'un plaisir ; ainsi la sensation musculaire*. Inversement un plaisir peut nous apparaître comme opposable au même degré qu'une sensation , étendu comme elle : telle une douleur localisée. Les joies esthétiques sont comme des objets de contemplation. Ces synthèses intermédiaires entre les concepts extrêmes n'empêchent pas d'être vraies les oppositions précédentes, qu'il faut poser d'abord, si l'on ne veut pas tout brouiller.

Il y a des pensées, des jugements qui se rapportent non à des sensations ou à des images, mais à des sentiments, soit

(l) Voir ch. X, p. 228.

qu'ils n'aient pas, en effet, pour objet des images ou des pensées, soit que l'on fasse abstraction des images ou pensées correspondant aux sentiments. Comme nous le verrons, les tendances et les désirs conscients sont, pris en euxmêmes, indépendamment de leurs équivalents objectifs, des jugements de cette sorte. Ils sont relatifs aux émotions, plus généralement aux états affectifs*. Comme ils ne concernent que des sentiments, et que de plus ils ne sont pas clairement et distinctement conscients ^ on croit à tort que ces jugements sont de simples sentiments.

On dit quelquefois que le sentiment est la face subjective de tout fait de conscience, de sorte qu'on ne pourrait dissocier les sentiments de la connaissance que par abstraction. Mais il n'est pas sûr, et Ton a contesté qu'à tout seutimeut corresponde une connaissance, et inversement.

Un sentiment peut agir alors même qu'il n'est pas conscient pour nous-mêmes. Nous jugeons alors de sa présence soit par la durée, soit par l'intensité de ses effets. Un sentiment fort est un sentiment ou plus durable ou plus intense; un sentiment intense est un sentiment capable d'effets considérables, produits dans un temps court. Nous opposons ces deux formes du sentiment, considéré indépendamment de la conscience, au sentiment qui n'existe que pour la conscience, par exemple, à un amour de tète. Il se peut que l'opposition ici établie ne soit autre que celle d'un sentiment moins durable ou d'effets moindres; et d'un sentiment plus durable ou d'effets plus étendus. Il se peut que le sentiment purement senti ait seulement un équivalent cérébral et le sentiment réel un contrecoup organique général. Avant de nous aventurer dans des explications de ce genre nous prenons modestement les faits dans leur apparence complexe, sans quoi nous risquerions de laisser échapper pour une explication souvent hypothétique la réalité à expliquer.

(1) Sur la définition de ces termes, voir p. 56.

(2) Voir sur la différence de la conscience claire et confuse, ch. ix et .k.

Or, comme les moments conscients sont rares comparés aux moments d'inconscience, on peut considérer d'une façon générale les sentiments comme des forces capables de certains efiEets (mouvements ou changements). La définition posée plus haut peut donc être complétée ainsi : les sentiments sont des faits conscients subjectifs ou des forces indimduelles. Il nous arrivera dès lors et plus communément de désigner les sentiments comme des forces y entendant par là ces capacités d'effets qui se manifestent parfois en nous sous la forme subjective du sentiment. En employant le mot force, nous ne préjugeons aucune solution mécaniste de la question. Nous employons le mot force parce que les faits psychologiques sont ici étudiés comme producteurs de certains effets. Leur relation avec ces effets peut être d'ailleurs purement mécanique ou réglée par une autre loi, telle que celle de finalité. Le mot force s'emploie ordinairement encore dans ce cas; on dit force vitale, psychique. En disant forces individuelles, nous voulons simplement dire que ces forces ne sont pas celles de tel objet de la nature, mais de ces êtres de forme et d'organisation déterminées qui, à certains moments, s'apparaissent à*eux-mêmes et que nous distinguons des autres comme des sujets conscients.

On peut donner de ces forces individuelles une définition plus concrète et que l'on peut substituer à la première. Tout sentiment ou tout ensemble de sentiments, c'est-à-dire tout individu, est lié à un corps déterminé, qui est la limite de son action immédiate. Et la limite de la puissance de ce corps lui-même est marquée par celle des mouvements musculaires qui le mettent' en rapport avec les autres corps. On a été entraîné dès lors à définir le sentiment en fonction de ses relations avec les mouvements d'un corps déterminé, et eu particulier avec les mouvements musculaires. On ne peut sans doute préjuger dès à présent la vérité d'une telle théorie. Il y a lieu de se demander si les mouvements mesurent la force du sentiment, si même le sentiment ne peut produire des effets purement psychologiques. La relation du mouvement aux

sentiments très visible dans les sentiments inférieurs, — nous ne disons pas leur proportionnalité, question bien plus complexe encore, — s'obscurcit au fur et à mesure qu'on s'élève aux sentiments supérieurs. On ne peut préjuger dans une

définition toute une théorie psycho-pbysiologique contestable. Mais, quoi qu'il en soit de cette théorie, il est certain que les sentiments se produisent dans l'enceinte et dans les limites d'un corps déterminé : limites marquées par les mouvements musculaires, intermédiaire nécessaire de toute action humaine sur la nature. On peut donc tenir pour le symbole du sentiment et de l'individu, ou ensemble des sentiments, le mouvement du corps particulier qui marque les limites de son action possible^ et, en ce sens, définir le sentiment en le rapportant au corps où il se manifeste. J'appellerai dès lors force individuelle ou sentiment la force qui, parfois saisie comme sentiment conscient, est considérée comme agissant dans les limites d*un corps déterminé. Et, comme les mouvements musculaires externes représentent ce corps, je pourrai dire en ce sens que le sentiment est ce fait de conscience que l'on considère uniquement du point de vue de Vaction. La connaissance est, au contraire, ce fait de conscience qui pour la conscience s'oppose au sentiment, et que l'on considère indépendamment de ses relations avec l'action ou l'individu, d'un point de vue universel. Nous opposerons, sous le nom de sentiments réels, ces forces individuelles objectivement définies, aux sentiments considérés simplement comme conscients.

Généralisant cette définition, je dirai que tout fait de conscience peut être dit sentimçnt, quHl ait été ou non senti comm£ tel, si je le considère exclusiï^rment au point de vue des effets qu'il peut produire dans les limites d*un corps déterminé ; et, plus particulièrement, au point de vue de ses efiets mécaniques, plus particulièrement encore de ses effets musculaires. En ce sens, une image obsédante, une idée fixe est un sentiment. Inversement une émotion peut être considérée indépendamment des mouvements qu'elle produit en tel corps ; comme un objet d'étude. Toutes les observations

faites plus haut peuvent être traduites conformément à cette définition du sentiment par l'action.

Nous emploierons le mot sentiment dans ces différents sens. Nous l'appliquerons aux sentiments conscients, aux sentiments réels, à tout fait de conscience, défini du point de vue de Faction. La question sera de savoir si ces définitions coïncident. On peut se demander si les sentiments réels coïncident avec les sentiments conscients ; si Ton peut juger de la force d'un sentiment par la conscience que nous en avons. On peut se demander encore si tout fait de conscience est sentiment, c'est-à-dire subjectivement senti comme tel ou capable d'action. On oppose quelquefois le sentiment à l'intelligence, en disant, comme M. Ribot, que l'intelligence n'agit pas. Cela peut signifier que les jugements ou les images sont des faits psychologiques, moins efficaces que les faits organiques, par exemple; cela peut signifier encore que, pour être efficaces, les faits psychologiques ont besoin de prendre la forme d'un sentiment conscient, le plaisir, la peine, le désir. On peut soutenir au contraire, à l'inverse de M. Ribot, que les forces appelées sentiments sont celles de telles sensations, de tels jugements. Peut-être aussi les sentiments sont-ils des forces spéciales, irréductibles. Peut-être enfin y a-il lieu de renoncer à définir le sentiment en langage de conscience, et faut-il le traiter comme une force organique. Nous ne préjugeons ici aucune de ces solutions.

Les sentiments peuvent se présenter sous deux formes : 1"^ sous forme de tendance, 2*^ sous forme d'état affectif.

La tendance est le principe qui fait le passage continu d'un état psychologique considéré comme sentiment à un autre état. Le mot continu n'implique dans notre pensée aucune théorie métaphysique. Il signifie simplement passage dont les différents moments sont pratiquement indiscernables. Le mot principe n'a pas à être davantage analysé pour le moment : la tendance paraît être autre chose que chacun des états qui la développent, et en quelque sorte les contenir.

Cela sera approfondi plus tard. Disons d'avance que ce principe en est simplement la loi; de sorte qu'une tendance n'est autre que la loi de succession continue d'états subjectifs ou subjectivement considérés. Mais ceci demande démonstration. De môme avoir conscience d'une tendance, se sentir comme on dit devenir, ce n'est pas uniquement, mais c'est entre autres choses, affirmer cette loi. Mais tout cela demande éclaircissements et preuves. Nous nous en tenons pour le moment à la définition posée plus haut.

Leibniz a défini Vap'pétition — qui correspond à ce que nous appelons ici tendance — V action du principe interne qui fait... le passage d'une perception à une autres II n'a donc pas fait entrer dans sa définition la notion de sentiment ou d'étasubjectif. Cependant le devenir que nous saisissons immédiatement est notre devenir, et notre devenir, d'après ce que nous avons dit plus haut, — puisque le sentiment est un soi — c'est une succession de sentiments. Y a-t-il lieu de penser que notre définition est illusoire? Qu'il n'y a pas en réalité ou qu'il y a seulement exceptionnellement mémoire et prévision affectives ? C'est ce que nous verrons plus loin : toutes ces définitions et les analyses qu'elles résument sont provisoires. Mais nous aurons occasion de les confirmer 2 ; et l'usage môme que nous en ferons les justifiera.

Par extension nous appliquerons aux faits psychologiques le terme de tendance si nous les considérons du point de vue d'un corps particulier, indépendamment de leur place dans l'univers, lors même qu'il n'y correspond pas d'états subjectifs déterminés : ainsi dans les idées ou tendances intellectuelles le côté soi de la sensation ou du jugement n'est pas toujours discernable de celui d'un autre fait; ce n'est pas un plaisir ou une peine distincts, un état affectif caractérisé. Nous dirons cependant qu'il y a tendance intellectuelle, lorsque notre pensée évolue d 'une façon continue. On peut appliquer le

(1) Monadologie, p. 15.

(2) V. ch. X, p 227.

terme aux cas mêmes où il n'y a pas lieu de supposer aux laits une face subjective : ainsi des tendances purement organiques. • Un métaphysicien pourra sans doute prétendre que les organes sont eux-mêmes l'expression ou l'aboutissant de sujets ; mais scientifiquement, pour la prévision et la coordination immédiate des faits, il faut reconnaître que l'hypothèse est oiseuse. Nous dirons donc que les faits psychologiques, considérés en tant qu'ils se produisent dans les limites d'un organisme déterminé ont la forme de tendances, lorsqu'ils deviennent (ce qui, d'après certains psychologues comme MM. James et Bergson, est leur seule manière d'être), c'est-àdire lorsqu'il n'y a pas dans la suite de leurs moments d'arrêt perceptible. Exemple : un efiort musculaire lent et insensible. Il y a lieu de penser, comme nous le verrons, que tous les faits psychologiques agissent ordinairement de façon continue : c'est ce que l'on peut conclure des transformations imperceptibles de ces faits, ou des effets insensibles produits par eux sur d'autres faits ; de sorte que tous les faits psychologiques peuvent être en un sens tenus pour des tendances. Mais il se peut que dans une évolution même d'apparence continue il y ait des arrêts, des états intercalés dans le devenir, et inaperçus.

Nous dirons qu'il y a tendance là seulement où il y a lieu de supposer action continue ou relativement continue, par exemple dans le cas d'une passion qui évolue lentement et dont l'observateur extérieur constate les progrès. Il n'y a pas tendance dans le cas où nous n'avons aucune preuve de cette évolution continue. Ainsi certaines âmes peuvent pratiquement, au moins à certains moments, être regardées comme inertes. Si nous affirmons alors l'existence d'une tendance; ce ne peut être que par analogie et hypothétiquement ou pour des raisons métaphysiques.

Il y a au contraire état affectif (ex. : un plaisir, une peine) partout où il ne semble pas qu'il y ait évolution continue.

On peut dire non seulement des sentiments mais de tout fait psychologique, lorsqu'il ne devient pas, qu'il se présente

SOUS forme d'état, ainsi de telle sensation qui paraît et disparaît comme un choc.

Les sentiments ou en général les faits de conscience peuvent prendre successivement Tune ou l'autre de ces formes. Une tendance peut se présenter comme figée, immobilisée sous forme d'état, ou se contracter pour ainsi dire en un choc instantané. Inversement un état affectif peut, une fois né, agir de façon continue et devenir tendance.

Le mot continu ne s'applique pas seulement aux tendances. Il n'y a pas de continus que les devenirs. Il y a continuité partout où il n'y a pas interruption ; et ainsi un état peut être dit continu lorsqu'il demeure toujours, et toujours le môme. Tout fait continu auquel on en peut rapporter d'autres, comme ses formes diverses, peut en être dit la substance. Un sentiment est la substance d'autres sentiments qui en sont les modes lorsqu'il se retrouve toujours le même en tous les autres, et que ses variations expliquent celles des autres, sous quelque forme qu'il se présente, sous forme de tendance ou d'état. La continuité est donc une notion plus générale que celle de tendance. L'espace est un continu et, par rapport aux figures qu'on y peut tracer, une substance continue, le type de la substance continue. On peut opposer en ce sens la continuité de l'état à celle de la tendance, la continuité statique à la continuité dynamique.

Le mot tendance a un sens plus complexe. Peut-être conviendrait-il, pour désigner le fait que nous allons analyser, généralement sans doute mais non toujours lié à celui dont nous venons de parler, de se servir d'un autre mot. Nous hésitons à le faire pour ne pas nous priver d'un mot commode et ne pas troubler des associations habituelles qui sont en somme d'accord avec l'expérience la plus commune. On désigne encore par le mot tendance non plus une façon d'être des sentiments ou des faits psychologiques, mais des sentiments spéciaux qui, à vrai dire, se présentent généralement sous forme de tendance et dont les caractères ne sont bien nets que sous cette forme. Ce sont des sentiments qui nous apparaissent

Rauh. — Psvch. des sent. 4

oO MÉTHODE DANS LA PSYCHOLOGIE DES SENTIMENTS

comme spontanés, que Texpérieiice en ait été d'abord Toccasion ou qu'ils soient innés. Nous concluons à cette spontanéité de la disproportion de Texcitation et de l'action qui nous fait attribuer à la tendance comme un pouvoir d'agir préexistant et indépendant du dehors, ou, si vraiment la tendance est une loi, considérer la tendance comme une loi interne : ainsi de ces prédispositions à l'amour, à la colère, qu'un rien fait éclater. Il y a là comme un simple déclanchement.

La tendance n'apparaît pas comme spontanée pour cette raison seulement qu'elle préexiste à l'expérience. Mais chacun des moments qui la constituent semble jusqu'à un certain point indépendant du précédent; le moment présent du moment passé, comme la série tout entière de ces moments est indépendante du dehors. La loi interne de la série qui est la tendance ne paraît pas absolument nécessaire, mais susceptible de quelque indétermination; de sorte que les divers moments n'en sont pas rigoureusement prévisibles. Peut-on prévoir précisément les formes que prendra tel besoin complexe? Ainsi la tendance apparaît comme une virtualité.

Mais cette spontanéité est en quelque sorte négative; on ne voit pas que la tendance dépende strictement du dehors; on ne voit pas que la formule qu'elle développe soit nécessaire. Il faut compléter cette conception négative par une conception positive de la spontanéité. La loi de succession des états subjectifs dont la suite forme la tendance est véritablement interne, elle est indépendante jusqu'à un certain point et du dehors et de son propre passé, si elle est déterminée par la pensée de l'avenir. Or telle nous apparaît en effet la tendance. Elle semble se proposer une fin. Elle est donc comme une volonté. Car une pensée qui crée l'avenir en le pensant, est ce qu'on appelle une volonté^. Toute la série continue d'états dont nous venons de parler, est en quelque sorte la matière, l'instrument, de cette volonté.

(1) Nous disons comme une volonté parce qu'on donne ordinairement ce nom à la seule volonté réfléchie ou distinctement consciente; v. sur la différence de la tendance et de la volonté, ch. x, p. 234.

DÉFINITIONS OÎ

Cette série, que nous avons dite indéterminée, Test-elle réellement? Son indétermination résulte-t-elle de ce que la pensée d'avenir qui la domine non seulement la dirige, mais aussi l'interrompt et la crée? Ou bien le devenir est-il, selon la conception kantienne de la causalité, déterminé en luimême et au service d'une cause seulement directrice, qui serait ici la volonté qui constitue la tendance? Il importe peu. Il reste vrai que l'analyse — nous verrons plus loin s'il y a lieu d'y substituer des équivalents plus précis — nous révèle la tendance comme une certaine volonté qui se réalise par une succession continue, et relativement indéterminée, d'états subjectifs ou subjectivement considérés. C'est ce que l'on exprime encore en disant que la tendance est une certaine loi de finalité '. C'est cette finalité de la tendance que mettent en lumière les psychologues qui, comme M. Paulhan et d'autres, ont eu le mérite de combattre l'atomisme phénoméniste.

On confond d'ordinaire les deux sens que nous avons donnés au mot tendance; comme s'il devait y avoir finalité partout où il y a devenir continu, et inversement. Il ne faut cependant pas oublier que continuité et finalité sont deux notions distinctes. Sans doute la tendance (au premier sens) apparaît comme spontanée par rapport aux états affectifs en ce sens que le principe de la succession des états ou la loi de cette succession est posée avant ces états. Cependant si cette loi est liée nécessairement à une autre, si toute la force de la tendance vient du dehors, la tendance est, si l'on veut, spontanée par rapport à chaque état, comme la loi qui pose la divisibilité continué et nécessaire d'une ligne l'est par rapport à chaque partie; elle ne l'est pas en elle-même. Un philosophe empirique peut admettre la continuité des états subjectifs tout en admettant que ces états sont déterminés par des faits externes. Un état d'àme peut se transformer par l'action continue du milieu. Il se pourrait même que l'on constatât une disproportion irréductible de l'excitation et de l'action ;

(1) Cf., pour une analyse plus complète, ch. x.

que la tendance pût être tenue en ce sens pour une loi interne de continuité, sans qu'il y eût pour cela finalité; dans le cas, par exemple, où chaque moment de la tendance dépendrait nécessairement du moment passé; de sorte que la loi de succession interne lût comme une formule géométrique nécessaire. Cette hypothèse est à peu près réalisée lorsqu'une tendance cesse d'être vivante, c'est-à dire de poursuivre un but; elle semble alors finir en une suite continue d'états mécaniquement déterminés les uns par les autres. Ainsi les jambes continuent à marcher automatiquement après une longue course, quand nous sommes dans un demi-sommeil. Continuité et finalité ne sont donc pas nécessairement liées. Mais il faut avouer que Ton ne reconnaît dans les sentiments une réelle adaptation des moyens aux fins que si les sentiments ont une évolution, une histoire. La finalité n'apparaît clairement que sous la forme du devenir, de sorte qu'une confusion s'établit naturellement entre les deux idées; et cela explique les deux sens du mot tendance. Un sentiment brusque peut bien avoir un but : Tinstinct de conservation peut se manifester brusquement; l'acte réflexe immédiat luimême est peut-être comme une crise de volonté. Mais la soudaineté de la réponse organique ne laisse pas apercevoir ici nettement Tintelligence : cela ressemble à une explosion. Sans continuité, la finalité est obscure : lorsque l'instinct de conservation se révèle brusquement, il conduit l'être précisément à sa perte. D'autre part quand un plaisir nouveau est continu, il est rare qu'il ne devienne tendance (au sens plein du mot), que nous ne commencions à le désirer. La continuité crée la finalité.

Plus encore que les notions de continuité et de finalité, celle de virtualité ou de spontanéité négative, et de continuité ont chance d'être confondues. Car on est tenté de croire que la virtualité est apparente, et qu'il y a continuité actuelle et imperceptible où il y a en apparence virtualité, indétermination. L'on peut conjecturer, en effet, dans le cas où il y a virtualité apparente, à l'intérieur de la tendance ou de l'orga-

nisme une évolution continue actuelle, un véritable ti^avail intérieur. Ce travail intérieur peut-être en quelque façon saisi, lorsqu'un observateur perspicace discerne dans un état de conscience en apparence immobile « des changements subtils »>. Mais il n'en est pas toujours ainsi; et certains sentiments qu'une occasion insignifiante a fait éclater, et dont on peut dire à cause de cela qu'ils existaient virtuellement ne se sont jamais manifestés auparavant : ils étaient en nous comme s'ils n'étaient pas. D'ailleurs quand même il y aurait toujours changement intérieur et insensible, dans le cas de virtualité, les deux notions ne sauraient être confondues. Car enfin, si continue que soit l'action insensible, en fait elle n'aboutit pas ; et elle n'aboutira pas, sans occasion. L'excitation étant insuffisante, d'autre part, pour expliquer l'action, le passage à l'acte reste toujours quelque chose d'indéterminé. Si maintenant l'on considère l'indétermination des états qui constituent la tendance — ce qui est l'autre forme de la virtualité, comme nous avons dit plus haut — cette indétermination ne disparaît pas par le fait de la continuité. Car des états très divers peuvent satisfaire à une môme loi de continuité. On ne saurait donc substituer la notion de continuité à celle de virtualité, et l'on peut maintenir de la tendance considérée comme fait spécial la définition donnée plus haut. Il faut définir une tendance par la simple constatation de l'irréductibilité du fait présent au fait extérieur, et au fait passé : — c'est la spontanéité négative ou virtualité; •— ou par une nouvelle causalité, par la finalité : c'est la spontanéité positive. Il y a donc deux sens du mot tendance : la tendance, façon d'être de tout sentiment; la tendance, sentiment spécial. Nous emploierons le mot — pour les raisons dites plus haut — dans l'un et l'autre sens, mais en général dans le sens complexe que nous venons de définir. Nous préviendrons le lecteur dans le cas où nous l'emploierons simplement au sens de loi de succession continue. On peut se servir aussi, et il nous arrivera de nous servir pour désigner les tendances — faits spéciaux — du mot mc/mafio /i. Leibniz disait appétition.

Appétit signifie ordinairement inclination organique. Le mot besoin a le môme sens; il s'y joint une idée d'irrésistibilité. De plus nous désignons par le mot besoin à la fois l'inclination organique et le malaise interne (état affectif) qui le met 'en branle. Cependant le mot peut être pris dans un sens plus général, et nous l'emploierons aussi bien que le mot d'incliaoation pour désigner les tendances au sens complexe du mot.

La pensée de Tavenir ou volonté, qui constitue une tendance donnée, peut être affirmative ou négative. Il y a tendance dans le premier cas, aversion dans le second. Mais le terme aversion s'emploie surtout quand les états affectifs impliqués dans la tendance sont des émotions, c'est-à-dire des plaisirs et des peines*. Peut-on substituer à cette distinction d'une affirmation et d'une négation de l'avenir que nous paraît révéler l'analyse de la tendance une distinction entre les mouvements de répulsion et les mouvements d'expansion ? D'une façon générale, peut-on substituer aux tendances ainsi définies les mouvements qui les réalisent ou les expriment ? 'C'est ce que nous verrons plus tard *.

Il y a des tendances acquises. Il y a, aussi semble-t-il, des tendances primitives. Ce sont ces sentiments qui semblent préexister à la naissance, quoiqu'ils ne se manifestent pleinement qu'à l'occasion de l'expérience et même dans le cours de la vie : ainsi le besoin sexuel.

Les tendances acquises, considérées comme indifférentes, .prennent le nom d'habitudes.

Les tendances ainsi définies peuvent être conscientes ou inconscientes ou, d'après notre terminologie, réelles. Les tendances réelles peuvent être définies comme les sentiments en général par l'organisme qui en limite l'action. On pourra dire dès lors qu'il y a tendance dans le cas même où l'on n'est pas sûr qu'il y ait un dedans des faits conscients, pourvu que Ton •constate une finalité s'exerçant dans les limites d'un orga-

(1) Voir plus bas, p. 156.

(2) Chapitre x, p. 249.

nisme déterminé. On pourra dire en ce sens qu'il y a des tendances organiques, lors même qu'elles ne sont pas conscientes, et à propos même des fonctions qui ne le sont jamais.

Nous comprenons par là comment on peut dire qu'une idée est un sentiment. C'est en effet une habitude. L'idée d'un cheval, au sens courant du mot, c'est la tendance acquise à se former Timage intérieure d'un cheval. Cela signifie que cette image se forme plus aisément. Cela signifie encore que cette image nous apparaît comme l'aboutissant, la fin d'une suite continue d'états mal définis qui la préparent. Ces états sont sans doute une suite d'images plus ou moins indécises et flottantes, et de jugements (jugements de reconnaissance, de prévision) plus ou moins complexes et conscients. Ces images et ces jugements sont ce que l'on aperçoit d'abord de la tendance et qui nous la désignent à nous-mêmes*. Mais il y a lieu de croire que nous ne saisissons la plupart du temps que les équivalents subjectifs de ces faits intellectuels. Ce qu'on appelle une image confuse, c'est bien souvent la conscience du côté 501 de cette image. Ou, s'il n'y a pas d'état affectif bien caractérisé correspondant à cette image, c'est l'image désormais détachée de toute relation avec l'univers, et qui a cessé d'être aperçue comme un objet. De plus, toute la suite d'images ou d'états intérieurs qui aboutit à l'image terminale est l'instrument d'une pensée pratique ou d'une volonté immanente qui systématise à son service tous les souvenirs, toutes les expériences, etc.

On peut désigner par le terme d'états affectifs comme par le terme de tendances soii une iaçon d'être de tout sentiment — c'est ainsi que nous les avons d'abord définis, — soit aussi des sentiments spéciaux. Dans le premier sens on pourra dire qu'une inclination se présente sous forme d'état lorsqu'elle éclate brusquement. Inversement, on pourra dire qu'un plaisir se transforme en tendance, s'il devient, évolue. État et tendance sont des façons d'être que peuvent également revêtir les inclinations — qui sont spontanées, c'est-à-dire posées en quelque sorte a priori — et les émotions qui sont

56 MÉTHODE DANS LA PSYCHOLOfilE DES SENTIMENTS

des faits d'expérience. Dans le second sens, on entend par états affectifs les sentiments qui apparaissent à Têtre comnoie déterminés par l'expérience et non comme les moments successifs du développement d'une force intérieure préexistante. La tendance apparaît comme spontanée; l'état affectif comnnie donné (ainsi un plaisir). Tels sont les états affectifs ^ phénomènes spéciaux. La confusion des deux significations du terme état affectif a. moins d'importance encore que celle des deux, sens du mot : tendance. Les sentiments spéciaux qu'on appelle des états affectifs se présentent, en effet, toujours d'abord sous forme d'états; car ils sont des données de l'expérience subjective ; et une donnée de l'expérience subjective, pour des raisons que nous verrons plus tard, ne peut être qu'un état*. Il faut seulement distinguer les états, qui le sont toujours, et ceux qui sont une tendance ou une inclination enveloppée, ou le point de départ d'une tendance.

Les états affectifs sont avec les tendances dans une relation complexe qui sera plus tard étudiée -.

Lorsque ces états affectifs s'élèvent à un certain degré de conscience, ils prennent le nom d' émotions . Les émotions comprennent : les plaisirs et les peines.

On appelle passions les tendances qui naissent, selon l'expression de Bossuet, à la suite d'un plaisir ou d'une peine sentie ou imaginée.

Lorsque la volonté qui constitue la tendance a pour objet le plaisir, on l'appelle désir. Dans ce cas la suite des états subjectifs qui composent la tendance sont des émotions qui servent à réaliser la volonté du plaisir, les émotions imaginées qui préparent la réalisation du plaisir terminal. On peut dire que le désir est la volonté du plaisir. Vaversion est la négation pratique ou lanolonté de la douleur. Les désirs et les aversions peuvent être acquis ; ils peuvent être aussi innés : tel le besoin sexuel ^

(d) V. ch. X, p. 234.

(2) V. ch. IX, p. 214.

(3) Voir, sur le désir, ch. x, p. 231.

Les passions ou tendances acquises à la suite d'une émotion prennent ordinairement d'abord la forme du désir et de Taversion. On jouit, puis on désire la joie. Mais les passions peuvent devenir indifférentes; elles passent alors à Tétat d'habitudes.

Le désir et l'aversion, expressément rapportés à l'objet qui en est l'occasion ou la cause s'appellent Vamour ou la haine. La différence de l'amour et du désir est que dans l'amour entre la pensée de l'objet, cause de l'amour, tandis que, dans le désir, le sujet a seulement ou surtout conscience de soi. Tous les sentiments peuvent être rapportés au désir et à l'aversion, ou à l'amour et à la haine, selon que notre attention se porte ou non sur le sujet qui désire ou l'objet désiré. Mais la notion du désir est plus foncière, car le désir n'est autre en son fond que la conscience même de la tendance.

A cause de la relation étroite qui existe entre les émotions et les passions, la plupart des sentiments peuvent être définis tantôt comme des émotions présentes ou encore des prévisions et des souvenirs affectifs, tantôt comme des tendances. Le regret, c'est un souvenir affectif, mais c'est aussi une tendance à le rappeler; la peur, c'est la prévision d'une certaine peine, mais c'est aussi l'effort pour l'éloigner. Nous avons défini l'amour et la haine en fonction du désir : on pourrait les définir, comme Spinoza, en fonction des émotions, comme des joies et des peines accompagnées de l'idée de la personne ou de la chose qui en sont l'occasion. L'amour serait alors défini non comme désir, mais comme joie.

Jusqu'à quel point on peut substituer à ces définitions des passions en langage de conscience une définition empruntée aux faits intellectuels ou organiques, c'est ce que nous verrons plus tard. On peut cependant, dès à présent, définir les désirs comme les tendances par leur relation avec l'organisme, ainsi que nous avons fait plus haut. Tous les développements qui précèdent valent pour les passions et les désirs si nous substituons des émotions aux états subjectifs indifférents, dont se compose la tendance.

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