‹ De la méthode dans les sciencesChapitre 36 sur 63 · A. A-ŒILLET · texte numérisé non relu

A. A-ŒILLET

de communautés remontant loin dans le passé est toujours difficile, souvent impossible. En dehors des domaines sémitique et indo-européen, il y a peu de langues pour lesquelles on ait des documents remontant au ve siècle av. J.-C. ou même au ve siècle après. Là où Ton rencontre des parentés de langues claires et indiscutables, elles paraissent résulter de communautés qui n'ont été brisées qu'à une date relativement moderne; ainsi le malgache, qui se laisse aisément reconnaître pour une langue malaise, ou, plus exactement, indonésienne, ne s'est séparé du malais qu'après le commencement de l'ère chrétienne. La grammaire comparée sert à combler les lacunes des documents dont use la linguistique historique; mais elle ne permet pas de reculer beaucoup les limites des connaissances par delà les plus anciens documents.

C'est qu'en effet les langues changent constamment. Les changements proviennent tout d'abord des deux formes de la transmission linguistique; à chaque fois que des enfants apprennent à parler, le langage qu'ils se fixent diffère de celui de leur entourage, et ces changements, petits à chaque fois, s'accumulent dans la suite des générations ; d'autre part, les langues empruntent toujours à d'autres langues et ces emprunts s'accumulent aussi. D'autres changements se produisent du fait même de l'emploi qui est fait de la langue : à chaque fois qu'un élément linguistique est employé, l'usage en devient plus facile au sujet parlant, plus habituel et par suite moins expressif; des groupes de mots d'abord autonomes tendent ainsi à s'unir, des prononciations à s'abréger, et ceci entraîne des réactions. Enfin

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il arrive souvent que des individus ou des groupes sociaux changent de langue ; ce changement ne va pas sans altération de la langue adoptée. Après quelques siècles d'emploi, une langue a donc toujours changé d'une manière appréciable, même là où le changement est le plus lent.

Mais, et ceci est un troisième principe fondamental de la grammaire comparée, le changement n'a pas lieu d'une manière sporadique et irrégulière. Il se produit suivant des règles fixes qu'on arrive à formuler avec précision, si Ton envisage une même langue à deux moments successifs de son évolution, pourvu que, entre les deux moments considérés, les changements n'aient pas été trop nombreux ou trop radicaux.

Le changement atteint d'une manière indépendante et distincte chacune des trois espèces linguistiques, le phonème, le morphème, le mot.

Les phonèmes changent indépendamment du sens qu'ils expriment, et même si le changement nuit au sens exprimé. Il arrive souvent que des éléments sonores qui font partie intégrante d'une forme grammaticale disparaissent et s'altèrent de manière à rendre la forme inintelligible. Il s'ensuit des innovations grammaticales ; mais le changement phonétique a eu lieu sans souci du sens. Si Ton envisage deux moments successifs d'une langue, on constate qu'à un phonème a d'un premier moment répond constamment un phonème b du second moment. Soit par exemple, le latin d'une part, le français moderne de l'autre, ce sont deux moments successifs d'une même langue ; au k latin devant a le français répond constamment par son ch : à latin canem, cantor, cabalhnn, etc., le français répond par chien,

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chantre, cheval, etc. Toute divergence appelle une explication : à latin caveam répond cage : c'est par suite d'une action phonétique qui a croisé la première; à capsam correspond caisse : c'est un emprunt au provençal, et le mot français existe, avec un sens particulier, mais avec le ch normal, c'est châsse ; à vincat répond (qu'il) vainque; c'est le résultat d'une généralisation du c du participe vaincu et de quelques autres formes dans toute la flexion du verbe vaincre. En tant qu'elle n'est pas croisée par d'autres actions phonétiques, que des emprunts et des influences grammaticales n'interviennent pas, une formule de correspondances phonétiques est appliquée d'ordinaire avec constance. On nomme loi phonétique une formule de correspondance de ce genre. Une loi phonétique exprime donc un rapport entre deux aspects successifs d'une même langue en un groupe social donné. Ce n'est pas une loi générale comparable à une loi physique ou chimique. Elle exprime des faits particuliers à une certaine langue en deux moments distincts et en un certain lieu. Mais elle les exprime avec une telle rigueur, que souvent les formes que le linguiste a été amené à supposer ont été fournies par des découvertes postérieures. Ainsi l'on avait reconnu depuis longtemps que la forme latine iumentum « bête de somme » devait reposer sur iouksmentom et non sur ioukmentom ; car latin classique m ne répond pas à un km préhistorique ; la découverte d'une inscription latine plus ancienne que toutes celles qu'on avait, la pierre noire du Forum, a fourni la forme ancienne postulée par les lois phonétiques. Les cas de ce genre sont fréquents.

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Une loi phonétique suppose un changement; mais elle n'indique pas si ce changement résulte du changement de langue d'une population, d'un développement spontané ou d'un emprunt, si le procès dont elle résulte est simple ou multiple, si les transformations qu'elle suppose ont été successives ou simultanées; un d allemand initial répond à uni indo-européen, ainsi dans allemand donner « tonnerre » en regard de latin tonat « il tonne » ; mais il n'y a pas eu simplement changement de t en d\ il y a eu toute une série de changements par où l'on a passé de t à d. S'il est correct de dire que allemand d répond à indo-européen /, ceci ne veut pas dire qu'il y ait eu un moment où un t indo-européen est devenu d en allemand. Une loi phonétique suppose donc des changements, mais elle ne les exprime .pas; et elle n'est autre chose qu'une formule exprimant la correspondance entre deux états linguistiques donnés.

De même si l'on rapproche les formes grammaticales d'une même langue à deux époques successives, on observe des correspondances régulières. Pour le futur, par exemple, le latin avait des formes diverses dont les deux principaux types sont amabo et dicam ; le français les a remplacées par un type dont la structure est la même pour tous les verbes de la langue, le type f aimerai, je dirai. En morphologie comme en phonétique, les formules s'appliquent avec constance, et toute déviation appelle une explication. Ici encore, les formules n'ont pas une valeur universelle; elles ne valent que pour une langue, un lieu et un temps donnés.

Quant au vocabulaire, chaque mot a une exis-

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tence autonome ; les changements qui atteignent un mot sont donc particuliers à ce mot et se répercutent tout au plus sur quelques mots voisins pour le sens et pour la forme.- Il y a des formules générales de correspondances phonétiques et morphologiques entre deux périodes d'une même langue ; il n'y a pas de formules générales en matière de vocabulaire. On peut, il est vrai, déterminer des tendances à l'emprunt ou à la formation de mots nouveaux, dérivés ou composés, dans certaines circonstances ; mais ceci ne permet jamais de prévoir ce que Ton doit attendre dans un cas donné, comme en phonétique ou en morphologie. Il arrive souvent du reste que les usages sociaux interdisent l'emploi de certains mots en des circonstances déterminées; ceci entraîne des changements brusques dont les répercussions peuvent être lointaines. On a réalisé un grand progrès quand on a appris à tenir compte de la constance des correspondances entre phonèmes, connue sous le nom de constance des lois phonétiques et quand on a su apprécier le rôle de l'emprunt dans la constitution du vocabulaire. Mais il faut le croisement de circonstances multiples et bien distinctes pour qu'on puisse affirmer qu'un mot est la continuation d'un mot attesté antérieurement. Faute de rencontrer ces coïncidences multiples, on ne peut jamais rien prouver. On doit d'ailleurs tenir compte ici de l'histoire des choses signifiées et des variations des usages sociaux, dont personne n'a contesté l'importance, mais dont on commence seulement à tenir le compte qu'il faut. L'étymologie est, de toutes les parties de la linguistique historique, la plus délicate, la plus

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incertaine, et par suite celle où s'essaient le plus volontiers les amateurs.

Ces principes étant posés, on voit que tout ensemble de concordances systématiques entre plusieurs langues oblige à une mise en ordre de ces concordances. On détermine si les concordances proviennent de ce que ces langues résultent d'évolutions diverses de Tune d'entre elles ou si toutes résultent d'évolutions d'une autre langue connue ou inconnue. Que la langue commune dont toutes les langues étudiées sont des transformations soit connue, ce qui est le cas le plus rare, ou inconnue ne change rien à la méthode ; il s'agit en tout cas de poser des règles de correspondances. Une grammaire comparée consiste en un système de correspondances. La grammaire comparée des langues indo-européennes est le système des concordances qu'on observe entre le sanskrit, l'iranien, l'arménien, le grec, le latin, le slave, etc. ; la grammaire comparée des langues romanes est le système des concordances entre l'italien, le français, l'espagnol, etc. La différence entre les deux cas consiste en ce que, pour le second groupe, au système de correspondances entre l'italien, le français, l'espagnol, etc., s'ajoute un système de correspondances avec le latin qui est l'original commun; dans le premier cas, au contraire, l'original n'étant attesté par aucun document, cette seconde série de correspondances n'entre pas en ligne de compte.

Les correspondances une fois reconnues, il reste à déterminer quels faits réels elles recouvrent. Ici la difficulté devient grande. Entre la forme commune, attestée ou non par des docu-

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ments, et la langue comparée, il y a des différences plus ou moins profondes, et les faits auxquels sont dues les différences sont de natures très diverses ; les interpolations auxquelles on est obligé se font avec d'autant plus de sûreté que les différences sont plus petites et qu'on a plus de faits intermédiaires qui permettent de déterminer les voies suivies par le changement. Qu'il s'agisse de reconnaître si deux langues sont la continuation d'une seule et même langue plus ancienne, ou si des faits analogues présentés par deux langues dont la parenté est établie remontent à l'original commun ou proviennent de développements indépendants ou d'emprunts de l'une à l'autre ou des deux à une troisième, la difficulté est toujours de déterminer si une concordance donnée est fortuite ou si elle suppose une communauté d'origine de quelque espèce que ce soit; en linguistique comme dans toutes les sciences historiques, la question est souvent insoluble, et le savant correct est celui qui sait réserver son affirmation.

Dès lors il importe d'utiliser tous les faits positifs dont on peut disposer. Grisés par la puissance que leur donnent les procédés de la grammaire comparée, certains linguistes sont tentés de négliger une partie des indices que fournissent les anciens documents et de se borner le plus possible à comparer: des faits précis viennent alors souvent apporter à leurs théories ambitieuses et trop rapidement établies un démenti. L'historien des langues doit avoir la précision et l'érudition du philologue le plus rigoureux et le plus patient. Si, par exemple, on veut se rendre compte de la correspondance

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entre le ch du français chèvre et le k de l'italien capra, de l'espagnol et du provençal cabra, etc., on a un point de repère précis dans la prononciation tchièvre qui est celle du moyen âge ; c'est donc par tch que le k qui est au point de départ de toutes les langues romanes a passé à ch. Le français central où ka passe à tchié d'où ché, est tout entouré de parlers où le k subsiste, ainsi tous les parlers gallo-romans du midi, les parlers normands et picards. Qui ne connaît pas ces données ne saurait se hasarder à proposer une théorie du traitement de k initial latin en français. L'idéal serait de connaître tous les parlers de tous les groupes de la langue étudiée. Les atlas linguistiques qui fournissent des réseaux plus ou moins serrés suivant la distance des localités enquètées permettent ainsi de déterminer avec plus ou moins de précision des lignes d'isoglosses, c'est-à-dire de tracer les limites d'extension des diverses particularités qui distinguent les parlers d'une langue donnée. En combinant les données ainsi fournies par la géographie linguistique avec les faits historiques tirés des textes, le comparatiste peut parvenir à réduire le nombre des interpolations nécessaires pour restituer l'histoire des évolutions linguistiques. L'établissement d'atlas linguistiques a déjà apporté à la linguistique historique un renouvellement sur plusieurs points.

Mais pour faire les interpolations avec sûreté, pour utiliser même d'une manière correcte les faits particuliers que fournissent les documents anciens, les témoignages historiques et la comparaison des divers parlers, il faut disposer d'une doctrine générale. 11 faut avoir déterminé com-

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ment peuvent évoluer les faits linguistiques» Cette détermination n'est du reste possible que si Ton dispose de règles de correspondances nombreuses, car le linguiste ne saurait expérimenter. Il ne dépend pas de lui de faire varier les langues, et il en est réduit à observer les changements qui ont eu lieu. Quand on possède une masse d'observations distinctes et indépendantes, sur des domaines différents et à diverses dates, il suffit d'envisager les conditions générales dans lesquelles les langues utilisent un phonème ou un morphème donné pour poser des règles universellement valables. Ces règles n'expriment que des possibilités; elles signifient que, si un changement a lieu, il se produira suivant certaines formes et non autrement. Un k est ainsi sujet à se mouiller, c'est-à-dire à être accompagné d'une sorte de petit i consonne (celui qu'on prononce en français dans cinquième) ; ce k est sujet à passer soit à tch, soit à /s, et tch et ts à ch et s : mais on ne passe pas inversement de ch ou s à k, ou du moins, cela n'arrive pas normalement. On peut ainsi poser une linguistique historique générale, qui est une théorie de possibilités.

On s'aperçoit alors que les faits linguistiques concrets ne sont pas des choses simples. Ils résultent d'un concours de circonstances souvent multiples. En voici en très bref un exemple, où il n'est tenu compte que des faits proprement linguistiques : le français populaire s'est créé une particule interrogative ti ; on peut dire par exemple: tu viens-til L'origine de cette particule est connue ; il s'agit d'une généralisation de la finale de cas tels que vient-il? pour que ti ait pu

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être isolé, il a fallu d'abord que le t final de la 3e personne de tous les verbes ait cessé de se prononcer, ainsi que / de il en fin de mot — changement phonétique, — il a fallu d'autre part que le /'(/) final de vient-il? ait cessé d'être compris comme pronom parce que le pronom ancien devenu simple signe de la personne est toujours avant le verbe ; /(/) dans i{l) vient a perdu toute autonomie et n'est plus qu'une partie de la forme verbale — changement morphologique ; dès lors ti de vient-i(l) ? ou plutôt de /(/) vient-i(l) ? n'avait plus de valeur personnelle. L/enfant qui l'entendait y voyait simplement la marque de l'interrogation ; si /(/) vient-i{l) ? est l'interrogation de la 3e personne, tu vien(s) ti? est l'interrogation de la seconde, en vertu du principe de substitution.

Quand on veut déterminer les causes des changements linguistiques autres que les emprunts, on doit faire intervenir les possibilités générales dont il vient d'être question, les conditions sociales qui rendent le langage stable ou instable, lesquelles résultent en partie des événements historiques, les changements de langue d'un nombre plus ou moins grand de sujets parlants, enfin le détail de la structure de la langue qui fait que, par suite d'un concours de circonstances fortuit, telle possibilité générale peut se réaliser. Ce n'est qu'en combinant ces divers ordres de conditions qu'on arrive à faire des hypothèses plausibles sur les causes des changements observés. Jusqu'à présent, on n'a pas trouvé de moyen précis qui permette de vérifier ces hypothèses. Les causes des changements demeurent donc ce qu'il y a de plus indéterminé dans le développement des langues, parce qu'elles sont trop

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variées, d'espèces trop diverses, et impossibles à mesurer ou simplement à apprécier. On s'est souvent essayé à cette recherche, sans parvenir à en trouver la méthode. Le perfectionnement de la linguistique générale permettra peut-être de combler en quelque mesure cette lacune.

A. Meillet,

Professeur au Collège de France.

STATISTIQUE

En introduisant dans ce recueil un chapitre consacré à la statistique, nous n'entendons nullement résoudre par prétention une question controversée : la statistique est-elle une science? N'est-elle pas simplement un ensemble d'observations numériques dont chacun de nous emporte une vision particulière, que Ton apprécie, — plutôt suivant ses tendances que d'après des principes universels, — par le moyen d'une sorte d'habileté, instinctive ou acquise, à discerner des traits dominants, des modes permanents ? En un mot la statistique permet-elle autre chose que des conjectures ?

Peut-être, en effet, les résultats des recherches statistiques peuvent-ils souvent s'interpréter de plusieurs manières et donner lieu, par conséquent, à des conjectures plus ou moins bien fondées. Pourtant, le champ de ces conjectures n'est point à l'abandon. Peu à peu, les repères se multiplient ; le travailleur mis à même de reconnaître le terrain et de discerner la valeur des matériaux se fixe, après réflexion, au point que tout observateur également impartial et éclairé eût choisi comme emplacement de la construction.

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