‹ De la méthode dans les sciencesChapitre 35 sur 63 · Conseil bien banal, mais pratique trop peu commune · texte numérisé non relu

Conseil bien banal, mais pratique trop peu commune

HISTOIRE LITTERAIRE

7° Puis on établira le sens littéraire du texte. C'est-à-dire qu'on en définira les valeurs intellectuelle, sentimentale et artistique. On séparera l'usage personnel de la langue de l'usage commun des contemporains, les états individuels de conscience des façons communes de sentir et de penser. On distinguera, sous l'expression générale et logique des idées, les représentations et les conceptions morales, sociales, philosophiques, religieuses, qui forment comme le sous-sol de la vie intellectuelle de l'auteur, et qu'il n'a pas éprouvé le besoin d'exprimer, parce qu'il se comprenait et se faisait en son temps comprendre sans les exprimer. On saisira dans un accent,, dans un reflet, dans un tour, les intentions profondes et secrètes qui souvent corrigent, enrichissent ou même contredisent le sens apparent du texte.

C'est ici surtout qu'il faut employer le sentiment et le goût subjectifs : mais c'est ici également qu'il faut s'en défier et les contrôler, pour ne pas se raconter soi-même sous prétexte de peindre Montaigne ou Vigny. Une œuvre littéraire doit se connaître d'abord dans le temps où elle est née, par rapport à son auteur et à ce temps. L'histoire littéraire doit se traiter historiquement : c'est un truisme, mais ce n'est pas encore une banalité.

8° Comment l'œuvre s'est-elle faite? De quel tempérament réagissant à quelles circonstances? Ceci, c'est la biographie qui nous le dit. De quels matériaux? Cela, on l'apprend par la recherche des sources : entendons ce mot au sens large, et ne cherchons pas seulement les imitations évidentes et les démarquages grossiers, mais toutes les empreintes, toutes les traces de la tradition £ 243 «

G. LANSON

orale ou livresque. Il faut pousser en ce sens jusqu'à l'extrême limite des suggestions et des colorations perceptibles.

9° Quel a été le succès, et quelle a été l'influence de l'œuvre? L'influence ne coïncide pas toujours avec le succès. La détermination de l'influence littéraire n'est qu'une étude de sources renversée : on l'obtient par les mêmes méthodes. Celle de l'influence sociale est plus importante encore, et plus difficile à constater. La bibliographie des éditions et réimpressions fait apparaître la circulation du livre : on la saisit au point de départ, chez le libraire. Les catalogues des bibliothèques privées, les inventaires après décès, les catalogues de cabinets de lecture, nous la montrent aux points d'arrivée : on voit quelles personnes, au moins quelles classes et quelles régions le livre a touchées dans sa diffusion. Enfin les comptes rendus de la presse, les correspondances particulières, les journaux intimes, parfois des annotations de lecteurs, parfois des débats législatifs, des polémiques de presse, ou des affaires judiciaires, apportent des renseignements sur la manière dont le livre a été lu, et sur les dépôts qu'il a laissés dans les esprits.

Voilà les opérations principales d'où se tire la connaissance exacte et complète — jamais complète en réalité, mais la moins incomplète possible — d'une œuvre littéraire. De là on passe, par une répétition des mêmes procédés aux autres œuvres de l'écrivain à celles des autres écrivains. On groupe ensuite les œuvres selon leurs affinités de fond et de forme. On constitue — par la filiation des formes, l'histoire des genres ; — par la filiation des idées et des senties 244 ^

ments, l'histoire des courants intellectuels et moraux ; — par la coexistence de certaines colorations et de certaines techniques dans des œuvres de genre et u d'esprit différents, l'histoire des époques du goût.

Dans cette triple histoire, on ne marche sûrement qu'en faisant la part très large, la plus large possible, aux œuvres inférieures et oubliées1. Elles entourent les chefs-d'œuvre, elles les préparent, les ébauchent, les commentent, font la transition de l'un à l'autre, en éclairent les origines et la portée. Le génie est toujours de son siècle, mais toujours il le dépasse : les médiocres sont tout entiers de leur siècle, ils sont toujours à la température de leur milieu, au niveau de leur public. Les œuvres mortes d'une époque sont donc nécessaires pour circonscrire et définir l'originalité irréductible ou incommunicable du grand écrivain, pour définir l'esthétique moyenne d'une école, la technique usuelle d'un genre, la destination régulière et les usages communs d'une certaine catégorie de littérature.

Enfin, l'histoire littéraire s'achève par l'expression des rapports de la littérature à la vie, où elle rejoint la sociologie. La littérature est l'ex-

i. Je ne puis résister au plaisir de renvoyer à quelques pages de Péguy (Cahiers de la quinzaine, onzième série, 120 cahier, Notre Jeunesse, p. 8-10), où il marque excellemment l'intérêt des documents qui représentent, non « les premiers rôles, le grand jeu, les grandes marques », mais les gens ordinaires, moyens, obscurs, qui sont le tissu même d'un peuple. Ces pages nous défendent éloquemment contre ceux qui seraient portés, avec le même Péguy (douzième série, icr cahier, Victor-Marie comte Hugo, p. 225), à nous reprocher de ne pas nous claquemurer dans les chefs-d'œuvre, et d'amasser autour d'eux toute sorte de textes de beauté moindre, où nous cherchons la pensée moyenne d'une époque, le sol où plongent par leurs racines, les œuvres supérieures.

G. LANSON

pression de la société : vérité incontestable, qui a engendré bien des erreurs. La littérature, souvent, est complémentaire de la société : elle exprime ce qui nulle part ailleurs ne#se réalise, les regrets, les malaises, les aspirations des hommes. Elle est bien par là encore l'expression de la société, mais alors il faut donner au mot un sens qui ne comprenne pas seulement les institutions et les mœurs, et qui s'étende à ce qui n'a pas d'existence actuelle, à l'invisible que ni les faits ni le pur document d'histoire ne révèlent.

Et puis il ne suffira pas de voir un rapport général entre la littérature et la société. Image ou miroir, ce n'est pas assez pour nous : nous voulons savoir les actions et les réactions qui vont de l'une à l'autre, laquelle va devant, ou suit, à quel moment c'est l'une, ou c'est l'autre, qui fournit le modèle ou imite. Rien n'est plus délicat que la recherche de ces échanges.

On n'aura pas de peine à concevoir que le problème général doit se décomposer en problèmes partiels, et que ce n'est qu'au bout d'une infinité de solutions particulières qu'on pourra trouver, je ne dis pas la solution générale, mais l'ébauche d'une solution valable approximativement pour une époque ou un mouvement.

Il est chimérique de vouloir poser d'un seul coup la question de l'influence de tout un groupe d'œuvres sur tout un groupe de faits. L'influence de la littérature sur la Révolution ne sera tant mal que bien perceptible que lorsqu'on aura observé patiemment de 1715, et même de 1680, à 1789, les échanges multiples qui se sont faits sans interruption entre la littérature et la vie. Si la littérature a agi, ce n'est pas comme un bloc,

ni sur le bloc des faits, c'est par une infinité de sollicitations sur une infinité d'âmes individuelles pendant plus d'un siècle, de telle sorte qu'à la fin, en 1789, un siècle de la littérature était infiltré, déposé à des étages divers en quantités diverses dans la conscience collective de la nation française, et se retrouvait dans sa manière de réagir aux faits.

Dans toutes les opérations que j'ai décrites nous sommes exposés à chaque instant à nous tromper. Craindre constamment l'erreur, c'est notre vraie manière et toute notre manière de faire du travail scientifique. Et c'est par là que la méthode dont je fais l'exposé, contrarie le plus les habitudes littéraires de la « critique de génie l » . Nous avons peur toujours de nous tromper, nous nous défions de nos idées : elle se complaît dans les siennes ; elles les veut neuves, amusantes, voyantes : nous les voulons vraies ; elle les pousse ou les enjolive avec virtuosité : nous prenons garde que rien n'y dépasse les faits établis. Montaigne ou Rousseau ne sont que les poids avec lesquels elle jongle : il ne s'agit que de faire admirer la force ou l'agilité du critique. Nous voulons être oubliés, et qu'on ne voie que

1. On comprend qu'en adoptant ce terme, je n'entends pas dire que ceux qui la pratiquent aient le monopole du génie, ni qu'ils nient tous du génie, mais qu'elle ne peut se passer de génie. Mieux vaut faire un Index de Y Année littéraire que d'écrire à la manière de Lemaître et Faguet, quand on n'est ni 'Lemaître ni Faguet. Et il faut bien se mettre dans la tète qu'on ne supplée pas au génie, pas même à l'esprit, par la prétention d'en avoir : vérité dure, mais saine, quand on l'a une fois bien comprise.

G. LANSON

Montaigne et Rousseau, tels qu'ils furent, tels que chacun les verra, s'il applique loyalement, patiemment son esprit aux textes. La critique subjective ne trouve tant d'amateurs que parce que c'est celle où- il est le plus aisé de se faire valoir à propos et au lieu de l'œuvre qu'on a l'air d'étudier.

Toute notre méthode, je l'ai déjà dit, est constituée pour séparer l'impression subjective de la connaissance objective, pour la limiter, la contrôler et l'interpréter au profit de la connaissance objective.

Mais, dans la préparation de la connaissance objective, l'erreur nous guette à tous moments et de tous les coins de nos sujets. J'en distingue quelques formes principales.

i° Nous opérons sur une connaissance incomplète ou fausse des faits. Nous n'avons pas fait un dénombrement assez diligent des textes à étudier; nous ignorons trop le travail de nos devanciers et les résultats où ils sont parvenus. La bibliographie est encore ici le remède : savoir aride, insipide, si Ton en fait une fin, mais instrument nécessaire et puissant pour préparer la matière qu'on façonnera en idées vraies1.

i. Le mot de hibliograpkie est aussi un de ceux que certains beaux esprits ne prononcent qu'avec horreur. Ils n'ont pas l'air de se douter que, dès qu'ils parlent de la vie de Molière ou de Racine, ils ont besoin de connaissances bibliographiques : car ils n'ont pas sans doute la prétention d'inventer la biographie de leurs auteurs. Ils ne réussissent à ne rien devoir à la bibliographie, qu'en se contentant d'orner d'esprit ou de rhétorique leur savoir de collège, ou de démarquer un livre d'érudit que le hasard a fait tomber entre leurs mains. Dès qu'on sort de l'impressionnisme, ce n'est que par la bibliographie qu'on peut savoir en quels endroits sont préparés les matériaux dont on a besoin. Et d'autre part, dresser une bibliographie n'est pas un travail de manœuvre où l'intelligence et le

HISTOIRE LITTERAIRE

Nous péchons aussi par paresse d'esprit. Nous enregistrons trop aisément comme résultats acquis les conclusions de nos devanciers, s'ils ne heurtent pas nos partis pris et nos sympathies. Nous n'en faisons souvent qu'un examen logique, et non pas un examen critique. Nous ne sondons pas assez les dessous du livre, nous ne regardons pas avec une défiance assez aiguë la qualité de ses preuves. Il faut d'abord nous rendre compte de la manière dont il est fait, voir clairement ce qu'il emploie, ce qu'il néglige, comment il tourne ce qu'il emploie, et si l'affirmation est exactement proportionnée aux moyens qui paraissent l'établir; il faut évaluer enfin précisément l'apport réel de connaissance neuve et saine qu'on lui doit.

20 Nous établissons des rapports inexacts : tantôt par ignorance, et cette erreur se ramène à la précédente; tantôt par impatience, et le remède est de nous discipliner, de nous imposer le travail lent, où l'idée mûrit; tantôt par une confiance irréfléchie dans le raisonnement. Car dans les sciences historiques le raisonnement est trompeur. Presque jamais nous ne possédons des données assez simples, assez précises, pour déterminer rigoureusement le raisonnement. Du moins faut-il le réduire à des opérations courtes, comme de tirer une conséquence immédiate, lorsqu'il apparaît . qu'il n'y en a

goût n'ont point de part. Il faut bien posséder un sujet, il faut l'avoir réduit en idées, pour être en état de former un répertoire bibliographique qui conduise l'étudiant aux ouvrages utiles et qui l'oriente à travers la forêt des livres. Il y a, en bibliographie, de bons et de mauvais ouvrages : comme il y a, dans la production des lettrés les moins suspects d'érudition, des écrits intelligents, et d'autres qui ne le sont pas.

G. LANSON

rigoureusement pas d'autre possible. Mais il faut renoncer à faire des chaînes de raisonnements : elles ne s'allongent qu'en s'affaiblissant. La certitude qui au premier pas résultait du contact immédiat des faits, diminue à chaque pas qui en éloigne : quelque attention qu'on fasse à raisonner rigoureusement, à chaque progrès de la déduction, le nombre des constructions possibles augmente, et le choix devient plus arbitraire. Aussi faut-il, après chaque opération de logique formelle, revenir aux faits, et y reprendre les données suffisantes pour déterminer l'opération suivante. Ne tirons jamais sans une défiance extrême une conséquence d'une conséquence.

Et par suite, interprétons directement les textes. Ne leur substituons jamais d'équivalents, comme nous le faisons souvent inconsciemment. Nous nous traduisons en notre langage les documents que nous discutons; et notre traduction, qui appauvrit ou altère les originaux, les chasse tout à fait de notre esprit. « X... écrit a; mais a, c'est la même chose que b. Si donc X... a pensé £, c'est que... ». Et nous ne nous occupons plus de a qui est le seul texte réel : nous ne travaillons plus que sur £, le texte apocryphe que nous avons constitué, par une confiance excessive et commode dans notre jugement des identités.

3° Nous étendons d'une façon illégitime la portée des faits que nous avons observés. Nous constatons une analogie, nous en faisons une dépendance. « X... ressemble à Y... » devient... « X copie ou imite Y ». Nous constatons une dépendance, nous la déclarons directe ou immédiate : « X... s'inspire de Y... »; mais nous

oublions qu'il y a eu ou qu'il peut y avoir un Y\.. qui s'est inspiré de Y... et qui seul a inspiré X... Nous remarquons un rapport précis, limité, partiel; nous y attachons une conclusion étendue ou générale. « Cette phrase se date par telles allusions : donc tout le chapitre, donc toute l'œuvre est de telle date. » En principe un passage daté ne date que lui-même : il ne va pas de soi qu'il date un plus vaste morceau.

Chaque fait ou chaque ordre de faits que nous étudions, éclipse momentanément les autres. Nous étudions les origines anglaises ou allemandes du romantisme ; et la tradition française rentre dans l'ombre. Nous étudions l'influence de Lamennais sur Hugo ou Lamartine; et nous supprimons dans notre pensée tous les canaux par où les mêmes idées, les mêmes états de conscience ont pu leur être au même temps apportés. Ce n'est pas une petite affaire que de retenir toujours sous les yeux de l'esprit la carte des courants multiples de la pensée et de l'art, avec les positions exactes des principaux écrivains et les communications souvent obscures et détournées qui les unissent. Il faut pourtant ne jamais la perdre de vue, cette carte, quels que soient le canton ou le sentier particulier qu'on étudie. Nos traceurs d'influences et quêteurs de sources sont trop facilement persuadés qu'il n'y a qu'un chemin qui mène à Rome.

Nous étirons presque toujours le sens des faits et des textes : resserrons-le au contraire scrupuleusement. N'essayons pas d'en augmenter trop la portée aux dépens de la justesse. Il est vrai que le critique brille surtout dans l'art de faire rendre aux preuves plus qu'elles ne portent

G. LANSON

visiblement : résignons-nous donc à ne pas briller, et n'en recueillons que la certitude palpable, incontestable, et « grossière », comme disait Pascal de la vérité géométrique.

Les faits se limitent les uns par les autres : recherchons toujours ceux qui ôtent du sens à ceux qui nous ont frappés, et n'omettons pas de prendre en compte les « faits négatifs ». Comptons sur un grand déchet : nous ne connaissons jamais toutes les circonstances d'un fait, toutes les pensées d'un auteur, et, dans nos plus évidentes interprétations, il est bien rare qu'une chance d'erreur ne subsiste pas. Multiplions donc les observations, de façon que les erreurs de détail se compensent et s'annulent. Jalonnons notre route le mieux possible et rétrécissons les intervalles que l'esprit doit franchir entre les données positives.

4° Nous nous trompons dans l'usage des méthodes particulières, et nous demandons à l'une les conclusions que l'autre seule peut donner. Nous affirmons des faits sur la foi d'une déduction a priori ou d'une impression subjective : ce sont les cas grossiers. Mais nous employons la biographie, par exemple, à établir la valeur intellectuelle ou morale d'une œuvre. C'estbien, s'il s'agit de juger l'auteur : encore ses intentions actuelles, en composant, ne sont-elles pas nécessairement déterminées parles accidents de son passé. Les cinq enfants mis aux Enfantstrouvés, ni le ruban de Marion, ne nous renseignent pas sur l'inspiration morale de Jean- Jacques en 1760, et encore moins sur la vertu morale et, si je puis dire, la salubrité de Y Emile. Ce problème-ci ne se résout plus par la biogra-

HISTOIRE LITTERAIRE

phie de l'auteur, mais par la réaction du public : dans ces réactions, la vie et le caractère de Rousseau ne comptent plus par ce qu'ils ont été réellement, mais par les images seules, vraies ou fausses, que les lecteurs s'en font, et qui. peuvent se mêler plus ou moins aux impressions du livre.

On se trompe communément dans le choix des faits représentatifs. Sans parler des préférences ou des partialités qui nous égarent, une illusion ordinaire est celle qui nous fait prendre les faits extrêmes pour les plus représentatifs. Or, étant extrêmes, ils sont par conséquent exceptionnels : ils ne sont représentatifs que d'une limite, d'un maximum d'intensité. Et, dans nos études, ils contiennent toujours une part considérable d'individualité qui rend leur valeur représentative obscure et incertaine. Les chefsd'œuvre sont des faits extrêmes. Phèdre représente la tragédie française; mais dans Phèdre, il y a peut-être encore plus Racine qu'il n'y a la tragédie française.

Les faks visiblement représentatifs sont les faits moyens. Rassemblés en grand nombre, leur contenu commun sort aisément; il devient aisé de choisir les plus significatifs, c'est-à-dire ceux qui présentent les formes les plus pures et les plus normales du type commun. Et du même coup le chef-d'œuvre, le fait extrême s'éclaire, il acquiert, dans ce rapprochement, toute sa valeur de signification; et l'on voit dès lors nettement de quoi, jusqu'où il est représentatif sans cesser d'être unique.

Mais, les faits moyens, le plus souvent, ne se laissent pas ramasser en un groupe homogène.

G. LANSON

Ils vont en sens divers. M. Mornet, dans sa belle étude sur le Sentiment de la nature au xvme siècle, a organisé une méthode originale, pour discerner, parmi les courants contraires et les remous, la direction des mouvements d'idées. M. Mornet ordonne chronologiquement les faits contradictoires en séries parallèles : la série qui va croissant marque la tendance nouvelle, la série décroissante est celle des survivances où le passé se prolonge. Une seule coupe prise à un seul moment nous laisserait indécis en présence de groupes à peu près équilibrés de faits contradictoires.

Chez M. Mornet aussi, et chez M. Cazamian, dans son Essai sur le roman social en Angleterre, nous pouvons trouver des méthodes pour résoudre les problèmes délicats de l'action d'un écrivain ou d'une œuvre. Nous les résolvons presque toujours par un préjugé favorable au génie : nous lui donnons volontiers l'initiative ou l'efficacité. Nous n'examinons guère une à une les quatre ou cinq hypothèses que Ton peut faire, en dehors de celle qui donne tout au génie.

a) Le chef-d'œuvre peut avoir sonné la victoire gagnée par d'autres.

b) Il peut avoir emporté la place déjà affaiblie, livré le -dernier assaut qui l'a emportée.

c) Il peut n'avoir été que le tambour qui battait la charge pour l'attaque.

d) Il peut n'avoir fait que rassembler les hommes dispersés à toutes les besognes de la vie, et inscrire une idée à Tordre du jour de l'opinion.

Toutes ces hypothèses reviennent à dire que le chef-d'œuvre vient après d'autres œuvres littéraires dont il faut tenir compte aussi.

HISTOIRE LITTERAIRE

5° Enfin, comme nous n'aimons pas à nous être donné du mal pour rien, nous surfaisons la certitude acquise. Très peu de documents et très peu de méthodes, en histoire littéraire, donnent une vraie certitude. Et la certitude, en général, est en raison inverse de la généralité de la connaissance. Voilà ce qu'il faut se dire. Mais des probabilités, des approximations ne sont pas à dédaigner; et Ton est assez payé quand on a gagné quelques degrés vers la connaissance parfaitement claire. Il faut savoir à la fois apprécier les résultats acquis, pour éviter le scepticisme décourageant, et les déprécier, pour éviter l'engourdissement béat. Le relativisme est ici, comme ailleurs, le principe à la fois de la sûre technique et de l'hygiène morale.

Notre péché d'habitude est d'élever de plusieurs degrés, et parfois même jusqu'à l'absolu, toutes les certitudes imparfaites que nous acquérons par nos études. Les possibilités deviennent des vraisemblances, les probabilités des évidences, les hypothèses des vérités démontrées. Les déductions ou les inductions se confondent dans les faits dont on les tire, et en prennent la force de constatations immédiates.

Cependant depuis vingt ou trente ans les historiens et les critiques qui usent des méthodes historiques et critiques de la littérature sont devenus beaucoup plus exigeants et prudents. L'état d'esprit d'un Sainte-Beuve, toujours en défiance et en garde, s'il n'est pas encore universel, n'est plus du moins une exception. Le progrès est établi par le fait que les maîtres après un certain temps d'exercice, trouvent des élèves qui les .dépassent, et qui ont presque naturellement

G. LANSON

la conscience scientifique qu'eux-mêmes se sont faite si difficilement et si tard.

On sera peut-être effrayé du tableau que je viens de faire. Si les exigences de la méthode sont telles, si rigoureuses et si multiples, quelle vie humaine suffira à l'étude de la littérature française? Aucune sans doute ne suffira à la connaissance complète. Mais ce qu'une vie d'homme ne peut faire, beaucoup de vies d'hommes le feront. L'histoire de la littérature française est une entreprise collective : que chacun apporte sa pierre bien taillée. Cela n'empêchera personne de lire tout ce qu'il voudra pour son plaisir.

Il n'y a même presque pas de sujet particulier, en dehors des petits problèmes d'érudition, qu'un homme puisse traiter complètement, en faisant toutes les besognes à lui tout seul : c'est pour cela qu'il faut savoir ce que les autres ont fait avant nous, et partir des résultats acquis. D'où l'impossibilité d'arriver à rien sans de bonnes bibliographies.

La division du travail est la seule organisation rationnelle et féconde des études littéraires. Chacun se donnera la tâche proportionnée à ses forces et à son goût. Les uns seront des érudits appliqués à la préparation des matériaux, à la découverte et à la critique de documents, à la fabrication des instruments de travail. D'autres établiront les monographies des auteurs et des genres. D'autres tenteront les vastes synthèses. D'autres se dévoueront à la vulgarisation des résultats acquis par le travail original.

HISTOIRE LITTERAIRE

Je ne crois pas d'ailleurs, malgré l'opinion de M. Langlois, qu'il soit bon qu'il y ait une séparation complète entre les inventeurs et les vulgarisateurs, entre les vérificateurs du détail et les généralisateurs. On ne comprend bien le détail que par l'ensemble. On ne connaît bien l'ensemble que par le détail. On vulgarise mal, si l'on ne sait pas comment s'élabore la connaissance, et ce que vaut le résultat acquis. La division du travail a donc ses dangers.

D'autre part, la vie est courte, et l'on ne fait bien que ce qu'on fait avec goût et par une vocation naturelle. La division du travail est une nécessité, soit qu'on regarde l'édifice à construire, soit qu'on regarde les ouvriers à employer.

Mais il y a un temps où elle n'est ni nécessaire ni désirable. C'est le temps de l'apprentissage. Il est souhaitable qu'à l'Université les jeunes gens que l'histoire littéraire intéresse, soient exercés successivement à toutes les opérations par lesquelles elle se construit, familiarisés avec le maniement de toutes les méthodes, qu'ils apprennent à constituer une bibliographie, à chercher une date, à confronter des éditions, à tirer parti des brouillons d'un chef-d'œuvre, à trouver une source, à tracer une influence, à débrouiller les origines d'un mouvement, à séparer les éléments d'une forme hybride ; qu'ils s'essaient à des synthèses partielles, à des expositions où la vulgarisation conserve au savoir sa précision et sa solidité. Après cela ils feront dans la vie ce qu'ils voudront, ce qu'ils pourront. Ils auront passé par tous les services : ils sauront comment se fabrique la connaissance littéraire,

G. LAN SON

et comment elle s'emploie. S'ils n'apprennent pas ces deux choses, la première surtout, à l'Université, où, quand les apprendront-ils?

Il serait même bon que, plus tard, le vulgarisateur et le généralisateur gardassent l'habitude de résoudre de temps à autre des problèmes précis d'érudition, fissent parfois la critique des documents ou la préparation d'une édition. Et, inversement, l'érudit gagnerait à tàter lui-même de la synthèse, et à essayer de parler certains jours au grand public. Ces changements d'exercice conserveraient aux esprits leur souplesse et leur vigueur, empêcheraient les uns de s'amincir, les autres de se rétrécir, et préviendraient cette sorte de dessèchement qui, même dans le travail intellectuel, est le revers de la division du travail, et dont les spécialistes de la légèreté ne sont pas plus exempts que d'autres.

Uncertain nombrede critiques littéraires redoutent que la méthode n'étoufiè le génie, et s'échauffent là-dessus comme s'ils y avaient un intérêt personnel. Ils dénoncent le labeur mécanique des fiches, l'érudition stérile. Ils veulent les idées.

Qu'ils se rassurent. L'érudition n'est pas un but : c'est un moyen. Les fiches sont des instruments pour l'extension de la connaissance, des assurances contre l'inexactitude de la mémoire : leur but est au delà d'elles-mêmes. Aucune méthode n'autorise le labeur mécanique, et il n'y en a pas une qui ne vaille à proportion de l'intelligence de l'ouvrier. Nous voulons nous aussi les idées. Mais nous les voulons vraies. & 258 €

HISTOIRE LITTERAIRE

Et ainsi toute l'activité originale de l'esprit qui sent, analyse, ou médite, subsiste dans l'emploi des méthodes exactes. L'invention des idées s'exerce librement, et nous ne limitons la puissance ou la fécondité d'aucune intelligence. Mais comme nous voulons des idées vraies, nous demandons des preuves, des vérifications; nous exigeons qu'on emploie des matériaux de bonne qualité, qu'on se soit donné la peine d'apprendre les choses qu'on prétend expliquer. Quand ces preuves et ces vérifications, quand cette critique des matériaux et ce savoir exact manquent, nous ne rejetons pas encore les illuminations du génie, mais nous les recevons comme des hypothèses ; nous nous donnons la tâche de les contrôler, d'y séparer le bon métal de toutes les impuretés ; et des vies de travailleurs patients s'emploient à extraire de la vérité des jeux du génie négligent1.

Loin de restreindre l'activité de l'invention, nous la doublons : nous lui offrons un champ neuf et illimité. Créer des idées n'est plus tout : il faut créer aussi des méthodes. Il n'y a pas de méthodes passe -partout. Quelques principes généraux étant donnés, chaque problème spécial ne se résout bien que par une méthode construite spécialement pour lui, adaptée à la nature de ses données et à celle de ses difficultés. Les problèmes eux-mêmes ne se posent pas tout seuls : l'idée de la question demande souvent autant de

i. Encore faut-il que le génie ne se néglige pas trop. Il est triste de voir parfois des critiques du plus bel esprit, faire sur nos ^rands écrivains, des livres où ils ne mettent que des gentillesses de forme et où il n'y a rien à apprendre, en aucun sens du mot, pour un licencié es lettres de moyenne culture. Ceux qui peuvent le plus sont ceux qui doivent le plus. Le talent et le génie sont des movens et non des dispenses.

G. LAN SON

génie que l'idée de la réponse. En suggérant à l'imagination créatrice de s'appliquer à l'invention des problèmes et des méthodes, et non plus seulement des solutions, nous étendons son rayon d'action, et nous lui ouvrons des possibilités indéfinies. d'activité. Nos hommes de génie peuvent être tranquilles : nous ne les laisserons jamais manquer d'exercice.

Mais ce qu'on peut atteindre de vérité dans les études de littérature vaut-il la peine qu'on se donnera pour l'atteindre? C'est un doute qui reste à beaucoup. La réponse de Montaigne me satisfait : si nous ne sommes pas faits pour trouver la vérité, du moins est-ce notre affaire de la chercher. Mais le métier de parler sur les ouvrages d'autrui serait bien peu noble, s'il n'y avait au bout de notre effort, à côté du plaisir que nous prenons, un peu de vérité à communiquer. Pour le professeur de littérature, en particulier, l'enseignement serait une jonglerie ou une hypocrisie, si chacun de nous n'enseignait que sa fantaisie ou son dogme. Il y a toute une partie de la littérature qui ne s'enseigne pas ; nous ne pouvons que dire à nos étudiants : « Lisez, sentez. Réagissez contre l'auteur. Nous ne voulons pas substituer nos réactions aux vôtres.. Mais nous vous enseignerons ce qui est matière de science, donc d'enseignement; nous vous communiquerons tout ce lot de vérités relatives et imparfaites, mais précises et contrôlables — histoire, philologie, esthétique, stylistique, rythmique — , toutes ces idées dépendantes d'un savoir exact qui peuvent être les mêmes dans tous les esprits, et qui vous donneront les moyens d'affiner, de rectifier, d'enrichir

HISTOIRE LITTERAIRE

vos impressions, de voir plus de choses, et plus profondément, dans les chefs-d'œuvre qu'on lit toujours. Nous vous montrerons comment ce savoir exact s'obtient. Nous vous mettrons en état de travailler à l'augmenter, si c'est votre goût, ou tout au moins de savoir ce qu'il vaut, pour vous en servir sans le mépriser ni le surfaire. »

D'ailleurs il est visible dès aujourd'hui que tous ceux qui ont voulu depuis un siècle donner aux idées littéraires un peu de la solidité de la connaissance scientifique, quelles qu'aient été les illusions et les égarements de beaucoup, et parfois des plus grands, n'ont pas travaillé en vain. Ni Sainte-Beuve, ni Taine, ni Brunetière, ni tant d'auteurs de monographies, de thèses de doctorat1, d'articles de revues critiques et savantes, n'ont perdu leur temps. Les bases de la connaissance littéraire s'assurent. Mainte biographie d'auteur a été nettoyée. Mainte chronologie a été précisée. Toutes sortes de problèmes de sources, d'influences, de versification, etc., ont été

i . Qu'on veuille bien regarder la série des thèses de littérature française depuis une trentaine d'années. On verra que, comme celles d'histoire et de géographie, de littérature ancienne et étrangère, de grammaire et de philosophie, elles font, dans l'ensemble, un grand honneur à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris ; je crois qu'il n'existe, en aucun pays du monde, une collection comparable de travaux savants, où l'érudition soit plus solide à la fois et plus fortement mise au service des idées, où les qualités littéraires de composition et d'expression soient mieux employées à communiquer l'érudition. On s'apercevra sans peine que presque aucune des thèses de littérature française ne s'est maintenue un peu de temps, si elle n'était une application de la méthode que je décris, que certains de ceux qui la combattent aujourd'hui lui ont dû tout ce qu'il y a de valable dans leurs essais, et que les plus brillants esprits qui ont cru pouvoir s'en passer, sont demeurés, pour la richesse et la nouveauté des idées, bien au-dessous de certains esprits moyens qui savaient travailler.

G. LANSON

débrouillés, ou tout au moins posés. Les origines, la formation, la direction des grands courants littéraires ou sentimentaux, des styles et des genres ont été tracées avec plus d'exactitude. Rien n'est fini, tout est en train. Chaque année, des matériaux contrôlés et des répertoires bien faits sont mis par des érudits à la disposition des inventeurs d'idées ; il ne restera bientôt plus d'excuses à l'ignorance paresseuse qu'on nous étale parfois comme une présomption de talent1.

Sans nul doute les résultats les plus sûrs sont atteints dans les problèmes les plus restreints, et la certitude, comme je l'ai dit, va s'affaiblissant à mesure que la généralité augmente. C'est le cas de toutes les sciences. Mais, de plus, il fallait bien commencer la maison par les fondations, peu à peu la connaissance exacte grossit, monte, atteint des problèmes plus étendus.

Déjà les définitions du génie des grands écrivains, les idées sur la formation et sur l'action des grandes œuvres, se précisent et en quelque mesure se fixent. Il y aura toujours de l'inconnu dans Montaigne et Pascal, dans Bossuet et Rousseau, dans Voltaire et Chateaubriand, dans bien d'autres encore, et de la contradiction à proportion de l'inconnu. Mais il faut n'avoir guère

i. J'insiste là-dessus. Nous ne détournons ni de lire les textes, ni d'avoir des idées, ni d'avoir du goût, ni d'être intelligent. Nous y invitons. Nous demandons qu'on fasse cela ou qu'on soit cela, le plus possible. Plus on fera et on sera cela, plus notre méthode rendra. Toutes les résistances qu'on nous oppose sont, au fond, des résistances de la paresse. Nous demandons du travail, et plus de travail à qui a plus de talent. Ce sont des résistances aussi de la vanité. Nous voulons qu'on travaille utilement, c'est-à-dire exactement, pour la vérité, et non pour briller. Nous voulons qu'on s'emploie tout entier à faire connaître son sujet, et non qu'on emploie son sujet à se faire valoir. Inde irœ.

HISTOIRE LITTÉRAIRE

suivi le mouvement des études littéraires dans ces dernières années, pour ne pas remarquer que le champ des disputes se resserre, que le domaine de la science faite, de la connaissance incontestée, va s'étendant, et laisse ainsi moins de liberté, à moins qu'ils ne s'échappent par l'ignorance, aux jeux des dilettantes et aux partis pris des fanatiques. Si bien qu'on peut sans chimère prévoir un jour où, s'entendant sur les définitions, le contenu, le sens des œuvres, on ne disputera plus que de leur bonté ou de leur malice, c'est-à-dire des qualificatifs sentimentaux. Mais de cela, je crois, on disputera toujours.

Nombre de travailleurs aujourd'hui n'ont souci que de bien voir le passé comme il a été. Mais d'autres même, qui, plus ardents ou travaillant sur les terrains brûlants, ne peuvent neutraliser entièrement leurs préférences subjectives, font cependant de bonnes besognes d'historiens et de critiques. Libres penseurs, protestants, catholiques, dans toutes les croyances, il y a des gens — et le nombre en augmente peu à peu — qui comprennent le travail littéraire comme une discipline, et qui s'astreignent à Femploi des méthodes exactes. S'il reste malgré tout des traces de leurs sentiments dans leurs écrits, du moins y trouve-t-on aussi des parties de connaissance impersonnelle et vérifiée, et dans la loyauté de leur exposition le départ n'est pas difficile à faire la plupart du temps entre ce qu'ils croient et ce qu'ils prouvent.

Enfin l'esprit historique et la méthode critique sont apaisants. C'est un des points encore où nous revendiquons pour nos études un des bénéfices de l'activité scientifique. Elle contient,

G. LANSON

on le sait, un principe d'unité intellectuelle. Il n'y a pas de science nationale : la science est humaine. Mais comme elle tend à faire l'unité intellectuelle de l'humanité, la science aussi concourt à maintenir ou à restaurer l'unité intellectuelle des nations. Car, s'il n'y a pas une science allemande ni une science française, mais la science, la même et commune pour toutes les nations, encore moins y a-t-il une science de parti, une science monarchiste ou républicaine, catholique ou socialiste. Tous les hommes d'un même pays qui participent à l'esprit scientifique, affermissent par là l'unité intellectuelle de leur patrie. Car l'acceptation d'une même discipline établit une communion entre des hommes de tout parti et de toute croyance. L'acceptation des résultats où conduit la loyale obéissance à cette discipline, forme un terrain solide de vérités acquises sur lequel ces hommes venus de tous les points de l'horizon se rencontrent. L'acceptation de l'arbitrage souverain des règles de méthode, ôte l'aigreur aux disputes et fournit le moyen de les terminer. Sans renoncer à aucun idéal personnel, on se comprend, on s'entend, on coopère : cela mène à l'estime et à la sympathie réciproques. La critique, dogmatique, fantaisiste, ou passionnée, divise : l'histoire littéraire réunit, comme la science dont l'esprit l'inspire. Elle devient ainsi un moyen de rapprochement entre des compatriotes que tout le reste sépare et oppose, et c'est pourquoi j'oserais dire que ni nous ne travaillons pas seulement pour la vérité pour l'humanité : nous travaillons pour la patrie.

G. Lanson.

Professeur à la Sorbonne.

LINGUISTIQUE

Le langage est chose complexe, et qui relève de plusieurs sciences : la physique, parce qu'il se compose de sons, la physiologie, parce que ces sons sont obtenus au moyen de mouvements musculaires et perçus par l'oreille, la psychologie, parce que la combinaison de ces mouvements et l'interprétation de ces sons procèdent de faits psychiques. La linguistique tire parti des résultats qui lui sont offerts par l'acoustique, la physiologie et la psychologie: mais elle ne consiste pas à combiner les résultats qui lui sont ainsi fournis; elle a pour objet l'étude du langage, non pas en tant que phénomène sonore ou phénomène musculaire ou sensitif ou que commande de mouvements, perception et intelligence de sons émis, mais en tant que moyen de communication entre êtres appartenant à certains groupes, c'est-à-dire en tant que phénomène social. La linguistique fait partie de la sociologie. Comme toute institution sociale, le langage humain, le seul dont il sera question ici, dépend d'une série illimitée de faits passés; la linguistique est par suite, en un sens, comme les autres sciences sociales, une science historique. Cette situation de la linguistique, au

A. M FALLET

croisement de tant de sciences diverses, lui impose des méthodes particulières.

Si Ton observe le discours d'un sujet parlant et qu'on se propose de l'analyser, on peut se placer à deux points de vue. Ou bien Ton étudie l'émission sonore, indépendamment du sens exprimé par le discours, et Ton fait de la -phonologie\ ou bien Ton étudie cette même émission en fonction du sens exprimé, et l'on fait de la grammaire ou de la lexicologie.

Les sons n'intéressent le linguiste qu'autant qu'ils expriment un sens; mais il y a lieu d'examiner les sons du langage en tant que sons et abstraction faite de leur valeur significative. Une phrase d'une langue qu'on ne comprend pas produit au premier abord l'effet d'un continu où l'on ne discerne aucun élément isolable. A l'examen, on reconnaît, même sans rien comprendre du sens exprimé, que, dans toute émission linguistique, il y a une série de tenues séparées par des éléments de transition ; les groupes complexes ainsi constitués sont ce qu'on appelle les syllabes; c'est la première unité phonétique qu'on ^ait réussi à isoler : les plus anciens alphabets phonétiques sont syllabiques. Un examen plus attentif fait reconnaître que les syllabes sont composées d'éléments qui se rencontrent sensiblement identiques dans des syllabes différentes. Soit la phrase : les enfants ont emporté leur dîner, qui comporte les syllabes lé j %en / fants j on \ tem j por j té j leur / dî / lier (en gardant, pour simplifier, l'orthographe usuelle

LINGUISTIQUE

dans la mesure du possible); la tenue est à peu près la même dans \en, fants et tem, ou dans té, ner et lé; le son initial de la syllabe est aussi le même dans lé et dans leur, dans tem et dans té. Ces éléments simples sont connus sous le nom de sons du langage ou phonèmes; on les a discernés de bonne heure. En perfectionnant par la notation régulière des voyelles l'alphabet dit phénicien où chaque consonne était notée par une lettre particulière, mais où les voyelles n'avaient d'ordinaire pas de notation, les Grecs ont constitué la notation alphabétique, adoptée à leur suite par la plupart des peuples civilisés. La détermination des phonèmes dans les alphabets phénicien et grec et dans les systèmes innombrables qu'on en a tirés a été la découverte fondamentale de la phonologie; carie phonème semble bien être une unité dernière en matière de phonologie.

Ce n'est pas que le phonème soit chose une, au point de vue acoustique ou au point de vue physiologique. Par exemple, dans la phrase citée, le t de tem et de té comporte un contact de la langue et du palais qui arrête l'émission du souffle et qui est accompagné de cessation des vibrations glottales de la voyelle précédente, un arrêt bref, puis un abaissement brusque du bord antérieur de la langue qui est écarté du contact avec le palais; en tout trois temps distincts, qu'il est aisé de reconnaître, soit qu'on observe les mouvements articulatoires, soit que, par un procédé mécanique, on enregistre les ondulations de l'air qui correspondent à ces mouvements articulatoires. Mais dans le discours du sujet observé, les trois temps sont indissolublement

A. MEILLET

unis. Il y a d'ailleurs des cas où Tonne saurait marquer la limite entre un phonème simple et un groupe de phonèmes. Par exemple, une voyelle tenue un certain temps ne reste pas identique à elle-même; sans parler de l'intensité et de la hauteur qui en sont des éléments accessoires, le timbre qui la définit varie toujours plus ou moins; si cette variation est étendue, on dit qu'il y a diphtongue; mais entre une diphtongue ao et un a dont la fin tend vers o il n'y a pas de frontière rigoureuse.

Pour constituer la science des phonèmes et de leurs groupements, qu'on nomme phonologie ou phonétique, on dispose de deux procédés : l'observation directe par l'oreille, et l'enregistrement par des moyens mécaniques. L'observation par Toreille seule a abouti à la constitution de l'écriture alphabétique, qui comporte par ellemême une théorie phonétique complète; elle ne peut manquer de fournir tout l'essentiel du langage puisque, abstraction faite de l'écriture, chose récente en somme et qui est loin d'être généralisée chez tous les peuples, chose de plus très imparfaite et qui néglige une infinité de nuances, le langage se transmet par voie orale et qu'il comporte seulement des éléments observables par l'oreille. L'enregistrement mécanique est de deux sortes : on peut enregistrer ou les ondulations de l'air produites par l'articulation, ou les mouvements articulatoires; on a utilisé les deux procédés, sans réussir du reste à étudier encore tous les phonèmes d'une manière satisfaisante : l'ensemble de ces procédés constitue ce qu'on appelle la phonétique expérimentale, ou plus justement la phonétique instrumentale ; on

LINGUISTIQUE

voit en efiet que Ton se borne à enregistrer les articulations et les sons émis, sans les soumettre à des variations qui puissent être qualifiées d'expériences. L'enregistrement mécanique qu'on pratique depuis peu d'années rend de grands services; il permet d'éviter les erreurs que Ton commet dans l'observation directe, soit par suite de l'émoussement de l'attention résultant de l'habitude s'il s'agit de la propre langue de l'observateur, soit par le fait de l'absence d'habitude, s'il s'agit d'un parler étranger; il fournit des précisions très supérieures à ce qu'on peut atteindre par l'oreille seule, notamment quand il s'agit d'apprécier la durée ou la hauteur des sons; enfin, c'est le seul moyen d'analyser d'une manière sûre les phonèmes, de les réduire à leurs éléments, et, par suite, d'en fournir une définition exacte en même temps qu'objective.

Avec les données qu'on a sur la prononciation des divers idiomes anciens ou modernes, proches ou lointains, on constate que, si ces prononciations diffèrent beaucoup au premier abord, les phonèmes de toutes les langues connues se laissent ranger dans un nombre restreint de catégories et qu'ils sont partout produits à l'aide de quelques procédés qui varient peu d'une langue à l'autre. Il y a partout des voyelles et des consonnes. Partout les voyelles forment un système dont les termes extrêmes sont d'une part une voyelle très ouverte plus ou moins semblable à Y a français et de l'autre des voyelles très fermées plus ou moins semblables à i, u et ou français. Partout les consonnes se divisent en occlusives, qui comportent un arrêt complet du passage de l'air expiré, et en continues, qui com-

A. MEILLET

portent un frottement de l'air contre un passage étroit résultant du resserrement des organes articulatoires en un point quelconque. Parmi les occlusives, on distingue par exemple des dentales, où l'occlusion est réalisée au moyen du bord antérieur de la langue, et des gutturales où l'occlusion est réalisée au moyen de la surface supérieure de la langue. Et ainsi de suite. Des phonèmes dont la structure est aussi particulière que celle de la latérale l (le type le plus répandu se prononce avec la pointe de la langue appuyée contre le palais et les bords latéraux, ou l'un des bords latéraux, abaissés) se rencontrent un peu partout et à toutes les époques. Il y a donc une phonologie générale, dont la méthode est celle de la classification. Les méthodes employées en phonologie ne diffèrent pas de celles qui ont cours dans les sciences physiques et naturelles. Et en effet la phonologie, à ceci près qu'elle se limite à certains sons qui ont une valeur significative, n'est qu'une partie de l'acoustique et de la physiologie des organes de l'articulation et une combinaison des deux.

Si l'on étudie l'émission linguistique en fonction du sens exprimé, le cas est différent. On rencontre, non plus une, mais deux divisions nettes, D'une part en effet, il y a les éléments qui servent à exprimer les choses, et de l'autre il y a les rapports entre les éléments constitutifs de la phrase, rapports qui sont exprimés par les formes grammaticales, en entendant le terme de formes grammaticales au sens large; d'une part par conséquent l'étude des mots, la lexicologie, de l'autre l'étude des formes, la grammaire proprement dite. Pour désigner tout ce qui est

LINGUISTIQUE

forme grammaticale, abstraction faite des éléments qui caractérisent le sens propre du mot, on a proposé le terme de morphème; il y a avantage à l'adopter, parce qu'il ne suggère pas la notion concrète, trop étroite, à laquelle est lié le nom de forme grammaticale.

Le mot et le morphème ne sont pas toujours choses séparées dans le discours. Dans certaines langues, qu'on qualifie de flexionnelles, le mot et la forme sont intimement unis et forment un ensemble que seule l'analyse peut dissoudre. Par exemple, on dit en latin mors patris « la mort du père », et mors fabri « la mort du forgeron »; il y a dans patris, fabri à la fois des éléments qui indiquent le sens de « père » et de « forgeron » et des éléments qui indiquent le rapport de dépendance où se trouvent ici les termes signifiant « père » et « forgeron », par rapport à mors. Par cet exemple, on voit en même temps que l'aspect du morphème dépend du mot dans une certaine mesure : il n'est pas le même dans patris et dans fabri. Malgré ce mélange intime du mot et de la forme grammaticale et cette interdépendance des deux, il faut séparer l'étude des deux ordres de problèmes.

Un trait commun au mot et au morphème, c'est qu'ils n'ont pas nécessairement une marque phonique de leur unité. Une phrase qui contient plusieurs mots et plusieurs morphèmes produit sur un auditeur qui ne la comprend pas l'effet d'une émission continue. C'est ce qui fait que ceux des linguistes qui sont avant tout phonéticiens contestent souvent la réalité du mot* ils ont, dans une certaine'mesure, raison au point .de vue phonique, mais la phonologie n'est pas le £ 271 ^

A* ME1LLET

tout de la linguistique. Le mot et le morphème sont des réalités en tant qu'ils expriment de façon autonome par des sons, l'un une notion, l'autre une fonction grammaticale. Le mot est si bien une réalité que l'enfant qui apprend à parler commence ou semble commencer par des mots isolés; et tout le monde sait que pour s'assimiler une langue étrangère, il faut arriver à isoler dans les phrases entendues le nom de chaque chose.

Le mot est défini par le rapport entre une notion et un ensemble de phonèmes, en tenant compte des variations qui peuvent résulter des diverses formes grammaticales.

Les différences de forme grammaticale compliquent la définition, sans lui rien ôter de sa rigueur : le mot cheval n'est défini que si Ton sait qu'il a dans certains cas une forme chevaux, le mot beau que si l'on en connaît aussi les formes bel, belles, beaux [un beau chien, un bel enfant, de beaux enfants), le mot aller que si l'on remarque l'anomalie de il va, f irai, etc.; de même en latin, il n'y a pas un mot pater « père » et un mot faber « forgeron », il y a d'une part un ensemble pater, patris, pâtre, etc., de l'autre, un ensemble faber, fabri, fabro, etc. ; en bantou, il n'y- a pas un mot muntu « homme », mais un ensemble muntu « homme », baniu « hommes », et ainsi dans une foule de cas. Il est facile de préciser ces faits en chaque cas, bien que les auteurs de dictionnaires aient le tort de ne pas le faire toujours complètement.

L'autre partie de la définition du mot, celle du sens, est difficile. On a beaucoup raillé les définitions du dictionnaire de l'Académie; elles

LINGUISTIQUE

sont mauvaises souvent; mais il est impossible d'en donner de bonnes, surtout en ce qui concerne les termes généraux de la langue courante. La notion vulgaire attachée à chacun de ces mots est d'ordinaire vague et en tout cas ne comporte pas, elle exclut même une définition rigoureuse. Seuls les termes techniques admettent des définitions précises, mais qui ne valent que pour les gens du métier, et ces termes sont souvent dénués de toute signification pour les profanes qui les connaissent, ou s'ils ont un sens pour les profanes, ce n'est qu'un sens vague. Mais l'essentiel de la langue, ce sont les mots courants qui ont sensiblement même valeur pour l'ensemble des membres d'un groupe linguistique. Or, si un auteur de dictionnaire substituait des définitions scientifiques aux définitions vagues qu'on donne d'ordinaire des mots usuels non techniques, il ferait le pire des contresens : il attribuerait à ces mots une valeur qu'ils n'ont que pour quelques spécialistes. Ce qui intéresse le linguiste, ce n'est pas la réalité objective associée au nom, c'est la conception courante de cette réalité. Il faut ajouter que d'ordinaire, quand on prononce ou qu'on entend un mot, l'imagination ne réalise pas la notion qui y est attachée et qu'on se contente du souvenir vague éveillé par le mot. Un mot n'a du reste pas seulement une valeur intellectuelle, il comporte souvent une nuance de sentiment : un jardinet n'est pas seulement un petit jardin, c'est un petit jardin pour lequel on a une tendresse; un château n'est pas seulement une vaste maison, il s'y ajoute le sentiment admiratif qu'on a pour les choses princières. Le mot a en même

A. MEILLET

temps une valeur sociale : dans certains groupes d'hommes de langue française, gueule ne s'emploie qu'en parlant des animaux, et pas même de tous les animaux; dans d'autres groupes on l'applique couramment à l'homme. Enfin un mot de la langue courante n'est défini que par l'ensemble des phrases où on l'entend et où il est licite de l'employer. Un dictionnaire ne peut donc prétendre à l'exactitude que s'il renferme beaucoup d'exemples; il se rapproche d'autant plus de la vérité qu'il en contient plus, de toutes les sortes existantes. Un dessin, une figuration musicale, un renvoi à un objet connu du lecteur définissent souvent les mots, mieux que de longues explications verbales. En ce qui concerne les langues techniques, le problème est simple : il s'agit le plus souvent d'objets ou d'actes qui comportent — et qui exigent — des représentations graphiques; ou du moins les termes admettent des définitions exactes; la plupart des dictionnaires laissent beaucoup à désirer à cet égard; mais on peut les compléter en recourant à des lexiques ou à des traités spéciaux. On s'est enfin rendu compte depuis quelques années des exigences auxquelles doit satisfaire une bonne étude de vocabulaire, mais les dictionnaires existants, même les plus récents et les meilleurs, ne remplissent qu'une petite partie de ces exigences. La difficulté est immense ; car c'est par les mots que la langue est en contact avec toute la réalité, et faire une étude complète des mots, c'est étudier comment toute la réalité se traduit dans l'esprit des divers sujets parlants, et par suite dans leur langage; la tâche est sans limites.

LINGUISTIQUE

Par le fait que les mots sont associés à la variété infinie de la réalité concrète, ils sont pour la plupart isolés les uns des autres. Les familles de mots sont limitées à peu de termes; et, même à l'intérieur d'un groupe donné, les mots ont presque tous leur autonomie : charitable n'existe qu'en vertu de l'existence du verbe chanter, mais chanteur est déjà très indépendant de chanter, et chantre, chanson ne sont presque pas sentis comme formant groupe avec chanter. Quant aux termes qui expriment des notions voisines les unes des autres, il importe d'en déterminer la valeur respective, de faire en quelque sorte des dictionnaires d'idées pour chaque idiome; mais le groupement de ces termes est le plus souvent extérieur à la langue, indépendant de ses moyens d'expression, donc arbitraire, et ne comporte d'ailleurs que des déterminations approximatives. Les mots n'admettent par suite aucun classement strictement rationnel. L'étude du vocabulaire comporte un nombre d'articles indépendants égal à celui dea mots; le seul ordre où Ton puisse la ranger est celui qui permettra de retrouver les choses, l'ordre des fiches d'une bibliothèque. C'est ce qu'exprime le classement alphabétique des dictionnaires.

Mais le langage humain normal ne se borne pas à l'emploi de mots isolés; les mots sont agencés en groupes, variables suivant le sens à exprimer, et qu'on nomme phrases. Beaucoup de mammifères et d'oiseaux sont capables d'émettre un certain nombre de sons qui sont compris par des animaux de leur espèce et provoquent des actions définies ; les mêmes animaux com- . prennent souvent aussi des sons qui leur sont

A. ME1LLET

adressés par des hommes et y obéissent; on peut conduire un cheval à peu près uniquement par la voix; mais chaque mot — car il s'agit de véritables mots — est compris isolément par l'animal, même si on le prononce avec d'autres dans une phrase. Le propre de l'homme est de grouper les mots en phrases. Le groupement doit avoir lieu suivant des formes déterminées pour chaque parler. Ces formes sont ce que l'on a nommé plus haut des morphèmes.

Les morphèmes peuvent consister soit en un son particulier, soit en un ordre défini des mots. Ces deux procédés sont distincts au point de vue de la forme; on qualifie l'étude du premier de morphologie et l'étude du second de syntaxe. Mais, au fond, ils rendent les mêmes services, et il y a lieu de les réunir dans une même division de la linguistique, la grammaire ou, plus précisément, la morphologie. Soit par exemple les phrases françaises : Pierre frappe Paul et Paul frappe Piéride, et les phrases latines correspondantes : Petrus Paulum caedit (ou, à volonté, Paulum Petrus caedit, Paulum caedit Petrus, Petrus caedit Paulum), et Paulus Petrum caedit (avec la même liberté d'ordre des mots que dans le cas précédent) ; la différence entre l'agent et le patient, qui est indiquée en français par la place respective des trois mots de la phrase, est indiquée en latin par la différence des finales s et m des deux mots Petrus, Petrum et Paulus, Paulum. Les deux procédés peuvent du reste se cumuler ; l'allemand par exemple dit d'ordinaire : der Lôwe sieht den Hasen (le lion voit le lièvre) et der Hase sieht den Lôiven (le lièvre voit le lion) avec un ordre de mots à peu près fixe et de ^276 ^

LINGUISTIQUE

plus une marque phonique de différence entre l'agent et le patient. Il n'existe pas d'autre procédé morphologique que les deux qui viennent d'être signalés. L'expression par un son particulier peut affecter des formes très diverses; parfois elle consiste en un élément phonique ayant une certaine étendue et une certaine autonomie et qu'on pourrait qualifier de mot distinct s'il avait un sens propre; ainsi de français dans une expression comme le livre de Pierre (où l'ordre de mots fixe corrobore l'indication donnée par le morphème de, que les grammaires françaises qualifient gauchement de préposition); ailleurs, elle consiste en une variation interne du mot, comme dans le latin : liber Pétri « le livre de Pierre ». Cette variation intéresse surtout le commencement ou la fin du mot, mais elle n'est pas limitée à ces deux places; souvent elle porte sur l'intérieur du mot; ainsi le nom du « père » a en allemand deux formes, l'une Vater pour le singulier, l'autre Voter pour le pluriel; c'est-àdire que le morphème consiste en une alternance des timbres vocaliques de la première syllabe qui sont ici a au singulier, e (écrit a) au pluriel. Le morphème consistant en un élément phonique peut faire corps avec le mot auquel il s'adapte, et l'on parle alors de flexion, ou il peut y être simplement juxtaposé sans fusion intime, et l'on parle alors à' agglutination; la différence est fuyante; ce n'est qu'une question de degré. Donc, quand on distingue la morphologie et la syntaxe, Tune ayant pour objet la forme des mots, l'autre la construction des phrases, on fait une distinction artificielle et qu'on n'arrive pas à poursuivre dans le détail. On a souvent séparé

Sa 2*7*7 ^S

A. MEILLET

de la morphologie, considérée comme l'étude de la structure des formes grammaticales, la syntaxe considérée comme l'étude du rôle des formes, ce qui est absurde. Du reste ce qui est dans une langue affaire de morphologie est souvent ailleurs affaire de syntaxe. Ainsi, le rôle de la flexion dans le latin Paulus caedit Petrum est le même que celui de l'ordre des mots dans le français Paul frappe Pierre.

Pour autant qu'ils consistent seulement en règles de position respective des mots, les morphèmes ne servent guère qu'à la construction de la phrase, ainsi qu'on doit l'attendre. Mais les morphèmes caractérisés par des sons, auxquels par conséquent leur autonomie phonique donne une valeur propre, peuvent avoir, outre leur rôle pour la structure de la phrase, une signification concrète. Les mots ont souvent des formes différentes, suivant qu'il s'agit d'un objet unique ou d'objets multiples ; par exemple le nombre est une catégorie grammaticale dont on trouve trace dans beaucoup de langues. Il est fréquent que les mots qui désignent une action aient des formes diverses suivant que l'action est présente ou passée, achevée ou inachevée; les Allemands nomment même le verbe Zeitwort, le mot qui exprime le temps. Aucune catégorie concrète de ce genre n'est tout à fait universelle. Telle qui tient une place capitale ici n'est que peu ou pas représentée ailleurs. Une langue comme le chinois peut ignorer à peu près toutes les catégories grammaticales à valeur concrète et être pourtant apte à servir d'idiome à une grande civilisation. Une des plus grandes erreurs qu'aient longtemps commises les grammairiens, c'est de chercher

LINGUISTIQUE

à retrouver dans toutes les langues les mêmes catégories ou l'équivalent des mêmes catégories; l'expérience a montré que, à cet égard, la diversité est grande.

Toutefois, si les catégories grammaticales offrent beaucoup de diversité, elles se laissent ranger en. classes comparables à celles où Ton range les diverses sortes de phonèmes. Les types de construction de phrases se laissent aussi classifier. Et même on commence à entrevoir comment, un procédé étant donné, certains autres doivent s'ensuivre ; par exemple, suivant qu'une langue use de morphèmes autonomes postposés ou préposés, il y a une tendance à préposer ou a postposer les mots qui déterminent des mots fléchis de cette manière. L'existence d'une flexion riche qui suffit à marquer ce qui est nécessaire à la structure de la phrase dispense de recourir aux règles de position, tandis que, inversement, il doit y avoir des règles d'ordre des mots strictes là où, comme en chinois, il n'existe aucun élément flexionnel ou bien là où, comme en français, il y en a un nombre restreint. Sans être exactement les mêmes partout, on constate aussi que les règles relatives à la position des mots obéissent à des tendances dominantes pareilles en des langues différentes. En un mot, il existe les principes d'une morphologie générale qui n'est pas faite, dont on entrevoit seulement les grandes lignes, mais qui pourra se constituer.

Il reste à déterminer comment, dans un ensemble d'émissions linguistiques appartenant à une même langue, supposée connue et comprise, on arrive à isoler les mots d'une part, les morphèmes de l'autre. On observe pour cela les

A. MEILLET

éléments qui sont susceptibles de se substituer les uns aux autres dans des phrases ayant des structures comparables. Soit des phrases de sens connu telles que : j'ai vendu un cheval, j'ai vendu un âne, j'ai vendu un bœuf, etc. ; le cheval a bu, Vâne a bu, le bœuf a bu, etc. ; j'ai vendu des chevaux, j'ai vendu des ânes, j'ai vendu des bœufs, etc. ; les chevaux ont bu, les ânes ont bu, les bœufs ont bu, etc. Les êtres dont il est question sont désignés respectivement par cheval, chevaux; âne, ânes (prononcés de même); bœuf, bœufs ; les autres parties de la phrase restent les mêmes : on a ici les noms de ces animaux ; on remarque que deux de ces noms ont des formes distinctes suivant qu'il s'agit d'un ou plusieurs animaux. On a donc déterminé à la fois trois mots et des formes grammaticales. Il suffit de rapprocher les deux séries de phrases pour constater que le nom de l'être sur lequel on exerce une action se place après le mot qui désigne cette action, tandis que, inversement, le nom de l'agent se place avant le mot qui désigne l'action : c'est Tune des règles fondamentales de position de la langue française. Pour déterminer les mots qui désignent l'action, il suffit de les faire varier à leur tour : tu vendras un cheval, ils vendaient un cheval, vends un cheval, etc. On détermine ainsi un mot à formes multiples ; je vends, je vendais, j'ai vendu, vendre, etc. Pour déterminer à leur tour les éléments morphologiques compris dans ce mot, on fait varier le mot : il vendait un cheval, le cheval buvait, il aimait cela ; on obtient ainsi un morphème -ait, dont la valeur et le rôle seront déterminés en observant d'autres substitutions. Quand il s'agit d'une langue dont on n'a

LINGUISTIQUE

jamais fait la grammaire ni dressé le vocabulaire, ce procédé est lent et laborieux, quelque simplification qu'on y apporte. Mais on n'en possède pas d'autre. On n'obtiendrait naturellement rien en interrogeant directement un sujet parlant ; c'est de phrases complexes qu'on extrait le vocabulaire et la grammaire. La phrase est la seule réalité concrète à laquelle le linguiste pourra s'attaquer ; mais c'est une réalité transitoire, qui ne comporte pas par sa nature de répétition sous une forme identique. Seuls le phonème, le mot et le morphème sont des espèces définies, parce que ces éléments se retrouvent sensiblement identiques à eux-mêmes dans un nombre illimité de phrases.

En résumé, l'analyse du langage amène à dégager trois sortes d'éléments :,les phonèmes, qui sont les éléments de la phonologie ; les mots, qui sont les éléments du vocabulaire ; les morphèmes, qui sont les éléments de la grammaire proprement dite. Chacune de ces trois parties de la science des langues a ses procédés propres, de même qu'elle a son objet. Et c'est une singularité de la linguistique que d'avoir à opérer constamment avec trois éléments différents et si étroitement unis qu'il s'agit en réalité de trois manières d'envisager un même objet, l'émission sonore employée dans le discours. Mais les difficultés des méthodes linguistiques ne sont pas épuisées quand on a reconnu les trois types d'unités fondamentales : le phonème, le mot, le morphème.

A. MEILLET

Outre les éléments constitutifs de tout langage humain, le linguiste doit envisager une autre sorte d'unités : les diverses langues qui sont pour lui autant d'objets d'étude distincts. C'est ici qu'apparaît le caractère social du fait linguistique.

Dans un groupe social où la population est homogène, le parler a normalement un certain degré d'unité. C'est une condition nécessaire à l'existence même du langage que le souci pour tous les sujets parlants appartenant à un même groupe d'employer les mêmes procédés linguistiques. Les membres d'un groupe défini en ont conscience : les déviations de la normale linguistique choquent ceux qui les entendent et exposent au moins à des railleries ceux qui viennent à les commettre. Il y a donc pour chaque groupe social une normale linguistique définie par une réaction du groupe. Ce sont ces normales qu'on peut appeler des langues.

Le linguiste a à déterminer en quoi consistent ces normales, dans quelles mesures s'en rapprochent les sujets parlants et jusqu'où s'étend le domakie de chacune.

L'unité de parler est commandée par l'unité du groupe social. Tout groupe social un et homogène tend à avoir un parler également un ; tout groupe ou sous-groupe tend à avoir un parler propre dans la mesure de son autonomie. Ce principe ne constate d'ailleurs qu'une possibilité et ne permet jamais de prévoir ce qui se passe dans chaque cas particulier.

LINGUISTIQUE

L'expérience montre qu'il tend à y avoir autant de parlers distincts qu'il y a d'agglomérations locales. Les hommes qui vivent rapprochés sont naturellement ceux qui parlent d'une même manière. Le parler local est par suite une unité élémentaire que le linguiste est souvent amené à considérer.

Mais il n'y a là rien d'absolu. Toute hétérogénéité de la population risque de se traduire par des différences de parler dans la population d'une seule et même localité. C'est ce qui arrive notamment là où deux populations sont juxtaposées sans se mêler, par exemple les Juifs et les Polonais en Pologne ou les diverses populations du Levant et du Caucase : on peut rencontrer dans une même localité de l'Empire ottoman des Musulmans qui parlent turc, des Grecs qui parlent grec, des Arméniens qui parlent arménien, des Juifs qui parlent le judéo-espagnol, sans parler des colonies étrangères qui emploient leur idiome national ; à Alger ou à Tlemcen, l'arabe parlé par les juifs n'est pas le même que celui que parlent les musulmans. La différenciation sociale peut, dans un milieu relativement homogène, produire des effets analogues : dans une localité française, le langage diffère suivant qu'il s'agit de la bourgeoisie aisée qui a reçu une culture supérieure et parle partout le français commun — généralement avec des particularités régionales, surtout dans la prononciation et le vocabulaire — ou de la population paysanne et ouvrière qui parle plus ou moins le patois local. Chaque profession, chaque groupe a des particularités ; on connaît les langues de métiers, les argots des diverses écoles, les argots des malfai-

A. ME1LLET

teurs, etc. ; ces parlers de sous-groupes ne diffèrent d'ordinaire du parler général de la localité que par le vocabulaire ; la prononciation et les formes grammaticales ne présentent guère de particularités propres. Enfin il existe des langues spéciales à certaines fonctions ; ainsi l'homme qui accomplit une cérémonie religieuse, qui est entré dans le monde du sacré, ne peut s'exprimer de la manière ordinaire ; de là l'existence de langues religieuses. Chez les civilisés modernes où la fonction religieuse est spécialisée et chez qui la religion ne tient pas de place dans la vie courante, les langues religieuses n'ont qu'une importance secondaire ; elles en ont une grande chez les peuples de civilisation inférieure, où la religion intervient à tout instant.

Le terme de parler local a donc besoin d'être précisé par la mention du groupe social auquel appartient ce parler. Dans l'Europe occidentale, il s'applique à des couches de population relativement pauvres et peu cultivées ; dès qu'une population devient aisée et a un commencement de culture, l'abandon du parler local est le plus souvent prochain. Il tend à s'établir des langues communes qui servent à de vastes régions : l'anglais, l'allemand, le français, par exemple.

Mêm'e dans la forme la plus courante du parler le plus un, en dehors de toute hétérogénéité de la population, en dehors de toute langue spéciale, il existe un ordre de différences qu'on ne peut éliminer, celui qui est dû aux différences d'âge entre les sujets. Il ne s'agit pas ici des particularités que présentent les enfants dont l'apprentissage linguistique n'est pas achevé ou les vieillards dont les organes sont altérés par l'âge;

LINGUISTIQUE

mais chaque génération apporte des innovations; et des sujets également normaux, mais d'âges différents, ont en principe des différences appréciables dans leur langage.

En face du parler local, il y a deux sortes d'unités plus larges : le dialecte et la langue commune.

La notion de dialecte est délicate et très controversée. Il n'y a pas lieu d'entrer ici dans cette discussion. Il suffît de marquer le principe général. Sur tout le domaine où les sujets parlants, employant chacun leur parler local, se comprennent entre eux, on peut dire que Ton parle la même langue. On peut aller plus loin encore : un Normand, et un Franc-Comtois ne comprennent pas le parler local l'un de l'autre, mais si l'on parcourt les localités intermédiaires entre la Normandie et la Franche-Comté, on rencontre une série continue de parlers locaux qui sont intelligibles chacun pour les voisins immédiats ; il n'y a pas de point où l'on puisse marquer une séparation ; de même un Bernois * et un Silésien ne se comprennent pas ; mais on passe des parlers bernois aux parlers silésiens par une série de transitions. Les transitions sont parfois insensibles sur de vastes domaines, parfois au contraire assez brusques ; quand les différences de parler sont nombreuses sur un espace restreint, on est en présence d'une limite de dialectes ; mais les limites de chacune des diverses particularités par lesquelles les parlers locaux se distinguent les uns des autres ne coïncident généralement pas ; la limite entre deux dialectes n'est pas constituée par une ligne, mais par une bande de territoire plus ou moins large. Dans

A. MEILLET

les cas de ce genre on considère encore les divers parlers comme faisant partie d'une même langue, en l'espèce le français et l'allemand, bien que les sujets parlants ne se comprennent pas nécessairement tous les uns les autres. Une langue entendue en ce sens large, comporte des groupes de parlers qui présentent des concordances sensibles aux sujets parlants ; ce sont ces groupes qu'on nomme dialectes. Il va de soi que ces groupes dialectaux s'expliquent par l'existence de relations régulières entre les hommes qui emploient les parlers locaux ainsi groupés. La notion de dialecte est vague, on le voit, tandis que celle de parler local est relativement précise, si l'on définit exactement le groupe social qui emploie ce parler, et si l'on élimine tout ce qui est hétérogène.

La notion de langue commune n'est pas moins précise. Toute région étendue dont les habitants entretiennent entre eux des relations fréquentes et régulières et se considèrent comme formant un groupe un tend à avoir une langue une, même si les parlers locaux diffèrent beaucoup entre eux. Il se constitue ainsi une langue commune, qui est en général la langue officielle du groupe, et qui sert à ses manifestations collectives en même temps qu'aux rapports entre les localités. Une langue- commune de ce genre n'a pas l'unité d'un parler local. Les causes qui provoquent un manque d'unité sensible dans les parlers locaux s'y retrouvent amplifiées. Surtout il existe, à l'intérieur du grand groupe qui a une langue commune, des sous-groupes dont chacun a ses particularités linguistiques. Il y a dans les villes européennes des différences de parler appréciables, et parfois très fortes, suivant les positions

LINGUISTIQUE

sociales, les professions, les groupements passagers (école, caserne, etc.). La situation des individus peut devenir complexe : une même personne est amenée à parler de façon différente suivant les interlocuteurs auxquels elle s'adresse. — De plus une langue commune s'applique par définition à une région ayant une certaine étendue, et où par suite il y a, ou bien il y a eu dans le passé, des parlers locaux distincts. Certains éléments de ces parlers agissent sur la langue commune, de sorte que, en chaque endroit, celle-ci présente un aspect particulier. Le français commun n'est pas le même suivant les provinces françaises ; l'anglais n'est pas exactement le même à Londres et à Edimbourg, à New-York et à Melbourne. Il arrive que les prononciations locales ou du moins régionales sont presque entièrement retenues : avec un vocabulaire et une grammaire sensiblement uns, l'allemand commun a encore autant de prononciations différentes qu'il y a de provinces où on l'emploie. — Pour décrire une langue commune d'une manière exacte, il faut par suite marquer sur quels points il existe des variations licites ; la détermination des tolérances admises fait — ou du moins doit faire — partie intégrante de la description.

Toutes les langues communes que le linguiste a le moyen d'observer comportent une forme écrite. La plupart des variations de prononciation par lesquelles se distinguent les régions et les classes sociales n'y sont pas exprimées : un même signe a répond en français à des prononciations diverses suivant les sujets observés ; le signe a une valeur spécifique et ne tient pas compte des nuances.

A. MEILLET

Les divergences tendent à s'effacer dans la langue écrite, qui représente la forme commune par excellence. Stable par nature, la langue écrite sert à fixer la langue commune et exerce sur celle-ci une influence conservatrice.

Outre l'élimination des particularités locales ou régionales par l'imprécision de la graphie ou par une négligence voulue, la langue écrite se distingue de la langue parlée par nombre de traits. D'une part, elle maintient d'anciens usages et retarde sur la langue parlée. De l'autre, ne disposant pas de tout ce que la situation respective des sujets parlants, l'entourage, les gestes, le ton de voix donnent de clarté à la parole prononcée, elle doit appliquer avec rigueur les règles morphologiques et employer les mots avec une justesse particulière , sinon elle est obscure ou inintelligible. La langue écrite met donc en évidence les formes grammaticales et la valeur des mots ; à ce point de vue, elle est précieuse pour le linguiste ; on en voit l'utilité quand on essaie de décrire une langue qui ne s'écrit pas. Mais on a une idée fausse d'une langue parlée si Ton en juge seulement par la langue écrite correspondante. Une personne habituée à écrire éprouve une stupeur s'il lui arrive de voir sténographier ses paroles prononcées dans la conversation, ou même dans un discours improvisé. D'ailleurs, par suite des conditions indiquées ici, par suite aussi du fait que la langue qui s'écrit est parfois une langue religieuse ou une langue étrangère ou à demi étrangère, une langue écrite est souvent une langue spéciale, et il arrive qu'elle n'a presque rien de commun avec la langue parlée de ceux qui l'emploient.

LINGUISTIQUE

L'objet de l'étude du linguiste est donc singulièrement complexe et varié : de la simplicité relative des grammaires où sont décrites les langues communes à la diversité des faits linguistiques dont on vient de donner un aperçu, il y a loin. Et même les linguistes l'oublient souvent.

Il est impossible d'entrer ici dans l'examen des difficultés que l'on rencontre à déterminer exactement les faits. S'agit-il d'un parler local, les gens qui l'emploient sont en général dépourvus de l'éducation linguistique nécessaire pour le décrire ; les étrangers outre qu'ils l'entendent plus ou moins imparfaitement, ont beaucoup de mal à déterminer quels sont les sujets qui parlent normalement et, une fois ces sujets trouvés, à obtenir d'eux des renseignements ; caries sujets parlants n'ont pas une conscience nette de la façon dont ils parlent ; le fait même qu'un sujet s'adresse à une personne qui n'est pas de celles avec lesquelles le parler est normalement employé suffit à rendre l'usage incertain et souvent inexact. L'exposé est aussi difficile à présenter : si on le fait au point de vue du parler lui-même, il est très long ; la description complète de tous les parlers d'une région serait si volumineuse que personne ne pourrait l'utiliser ; si l'on fait l'exposé par rapport à un dialecte ou à une langue commune, la description est faussée en principe. — On n'éprouve pas cet embarras pour les langues communes, parce que leur existence même suppose qu'on en a formulé plus ou moins consciemment les règles ; mais on se trouve alors en présence d'arrangements assez artificiels et qui .ne donnent pas une idée juste de la façon dont

^ 28û ^ MÉTHODE. II. — IC)

A. MEILLET

le langage se comporte là où il évolue sans que les sujets en prennent nettement conscience. — Les langues écrites sont les plus faciles à étudier ; mais on a vu combien peu il est permis d'en conclure à ce qu'est le langage parlé.

En ce qui concerne les langues anciennes, on ne dispose que de textes écrits ; on ne doit donc jamais oublier qu'il ne faut pas raisonner comme si Ton possédait la langue parlée. A ceci près, la situation de l'historien du langage est plus favorable que ne Test celle des historiens ordinaires. En effet, les témoins qui écrivent le récit des événements y sont intéressés, et leur récit est tendancieux ; ils visent à une action déterminée et déforment par suite les événements ; les faits, qui ne sont pas exposés pour eux-mêmes ne sont indiqués que fragmentairement et par allusion. Au contraire, les textes dont se servent les linguistes ont été écrits pour être compris ; ils sont, sauf exception, des représentants normaux de la langue écrite du groupe pour lequel les textes sont rédigés ; s'il a écrit pour tromper le lecteur sur les faits, l'auteur a du moins employé la langue sans intention relative à la langue même ; et un texte, pourvu qu'il ait une étendue suffisante, donne une idée complète de la structure de la langue employée. L'histoire de la langue opère donc ici avec des témoignages dont les historiens proprement dits peuvent envier la sincérité et l'intégrité. En revanche, si les textes employés ne sont pas conservés dans des manuscrits ou des monuments contemporains de la composition, le linguiste doit se défier plus encore que l'historien : la langue des textes est souvent modifiée par les copistes et les éditeurs

LINGUISTIQUE

au fur et à mesure que la langue parlée et la langue écrite se transforment, surtout dans les temps qui suivent de près la composition. Le linguiste doit donc appliquer sévèrement les règles de la critique historique à tout texte qui a passé par des intermédiaires postérieurs à la première fixation.

Quoi qu'il en soit, les témoignages ne valent la plupart du temps que pour la langue écrite, et Ton ne peut se faire, même dans les cas les plus favorables, qu'une idée imparfaite et toute partielle de la forme parlée d'une langue ancienne. On verra plus loin, à propos de la linguistique historique, par quel remarquable artifice de méthode la grammaire comparée a tourné cette difficulté.

Qu'il s'agisse d'un parler local, d'une langue commune ou d'une langue écrite, ce que constate le linguiste, ce n'est pas la langue même, ce sont seulement les manifestations extérieures qui en traduisent l'existence et grâce auxquelles elle se transmet et se maintient. La langue est un être idéal qu'on n'a aucun moyen d'atteindre directement ; elle existe seulement en tant qu'un certain nombre d'individus possèdent des habitudes articulatoires parallèles et des associations de certains sons avec certaines notions. En un sens, chacun des individus qui parlent la langue possède en lui-même toute cette réalité qui est une réalité purement psychique. Mais on ne peut parler de langue qu'autant que cette réalité existant chez un individu rencontre en face d'elle d'autres réalités parallèles, ou du moins qu'elle en a rencontré ou pu rencontrer dans le passé : la langue n'est langue qu'en tant qu'elle est un

A. MEILLET

instrument de communication, servant à provoquer chez d'autres sujets certaines réactions déterminées.

Même en réfléchissant sur lui-même, le linguiste ne peut observer que des faits linguistiques particuliers, des phrases et des mots, et non pas en général la capacité qu'il a de constituer ces formes, ni le mécanisme au moyen desquels il les émet, les pense ou les comprend ; la réalité intime de sa langue échappe au linguiste autant qu'à tout autre sujet parlant. On peut observer par tous les moyens existants un phonème, un mot, un morphème ; mais ce ne sont là queides réalités transitoires, qui ne sont jamais réalisées deux fois identiques à elles-mêmes et qui n'ont aucune valeur durable. L'être vivant qu'étudie le naturaliste n'est aussi qu'un représentant transitoire d'une espèce qui est la véritable réalité ; mais il a pour un temps une existence autonome et parla une certaine mesure de réalité propre. Le phénomène linguistique fuit au contraire immédiatement, dès qu'il a été pensé, émis ou entendu ; il n'a pas de durée, à moins que l'écriture ou une inscription mécanique n'en fixe le souvenir ; mais le souvenir d'un phénomène, pour fixé qu'il soit, ne devient pas une réalité autonome. Afin de l'étudier, le linguiste l'enregistre et fait durer sous ses yeux la parole émise; mais l'objet de son étude n'est pas cette chose fixée, morte ; c'est une réalité impalpable que rien ne permet d'atteindre directement.

La réalité intime du langage, c'est le système d'associations qui existe dans l'esprit de chacun des sujets parlants d'un même groupe linguistique, et c'est en même temps l'obligation qui

LINGUISTIQUE

s'impose à chacun d'eux de maintenir un parallélisme exact entre tous ces systèmes. Réalité purement sociale, la langue est à la fois immanente et extérieure aux individus.

Chacune des émissions linguistiques que le linguiste a occasion d'observer soit sur lui-même, soit sur autrui est une manifestation externe de cette réalité, mais elle n'en reproduit jamais toute l'image ; des circonstances particulières lui donnent à chaque fois un aspect propre. D'ailleurs, la langue renferme des possibilités qui n'ont jamais été réalisées, et qui n'attendent pour l'être que des circonstances favorables. Normalement le verbe voler (s'élever dans les airs) n'a pas comporté jusqu'ici la première personne ; le jour où l'on en a eu besoin, personne n'a hésité à former je vole, fai volé, je volerai, je volerais, etc. Quand on a fabriqué le verbe télégraphier, ou le verbe téléphoner, personne n'a eu d'embarras pour dire je télégraphierai ou fai téléphoné. La langue n'est pas fixée une fois pour toutes : c'est une possibilité d'action, une puissance. Ce que le linguiste a à décrire, ce n'est donc pas un ensemble de faits donnés, mais un ensemble de possibilités susceptibles de se réaliser le cas échéant. Les faits donnés ne sont pas ici l'objet même de la recherche ; ils ne sont que les moyens grâce auxquels on peut indirectement se rendre compte de cet objet.

La détermination de cet objet idéal est relativement facile, on Ta vu, pour autant qu'il s'agit de langues écrites ou de langues communes — ce qui revient au même dans une large mesure. — Car ici, par définition, le modèle idéal est fixé avec une précision parfois grande, avec minutie, et

A. M BILLET

des sujets nombreux et bien différents visent d'une façon plus ou moins consciente à s'y conformer. S'il s'agit de parlers locaux, la difficulté est au contraire grande. De l'observation il faut induire le type normal. On y parvient en fixant un plus ou moins grand nombre d'émissions linguistiques d'un nombre plus ou moins grand de sujets. En principe, comme tous les sujets d'un même groupe doivent avoir des parlers sensiblement identiques, abstraction faite des types de variations dont on a donné ci-dessus un aperçu, on peut se borner à observer un individu unique ; et en effet il ne manque pas de descriptions de parlers qui reposent sur l'observation d'un seul individu. Mais un sujet, si bien choisi soit-il, peut présenter de menues anomalies à quelques égards ; il est même rare qu'un sujet soit absolument normal ; un sujet peut aussi présenter des lacunes, notamment dans le vocabulaire ; chaque personne a en parlant ses usages propres qui, tout en étant conformes au type normal, n'y sont cependant pas essentiels. Il importe donc d'observer plusieurs sujets. L'observateur est obligé pour obtenir une norme, d'éliminer toutes les circonstances qui donnent au parler des sujets' étudiés un aspect particulier ; faute de savoir quelle est la norme, il ne peut que marquer les limites entre lesquelles se meut chacun des éléments de la langue. Sauf dans le cas où Ton voit que les gens qui usent du langage étudié sont choqués par telle ou telle manière de parler, on ne peut que constater des moyennes. Unei norme ne se laisse formuler et constater précisément que là où les sujets parlants en ont pris quelque conscience.

LINGUISTIQUE

L'observation même des faits locaux est très difficile. Il est rare que l'observateur connaisse le parler local comme une langue maternelle. Il en est donc réduit à interroger les sujets. Or, de quelque manière qu'il s'y prenne en interrogeant, il risque de fausser la manière dont les personnes observées s'expriment dans les conditions ordinaires de leur vie. On sait à peu près comment doivent être faites les observations pour avoir une valeur certaine ; mais il est le plus souvent impossible d'observer avec cette précision et cette rigueur, et la plupart des faits locaux qui ont été recueillis l'ont été d'une manière qui provoque certaines critiques — ce qui ne leur enlève pas leur valeur et n'empêche pas de les utiliser correctement au point de vue historique, grâce aux avantages de la méthode comparative.

C'est pour cela que les langues communes et les langues écrites, dont l'importance pour le développement linguistique est du reste considérable, souvent dominante, se prêtent le mieux à être étudiées. Mais les conclusions qu'on en tire doivent être corrigées par l'étude des parlers locaux parce que ce qui apparaît dans les unes comme des données fixées, n'a dans les autres que le caractère d'une norme idéale. Or, c'est le type des parlers locaux qui représente le type ancien, et c'est là que s'expliquent en grande partie les changements linguistiques dits spontanés.

Chaque langue est le produit d'une évolution historique où interviennent des influences multiples et diverses. Plus encore que toute autre

A. MEILLET

institution sociale, la langue ne comporte par suite une explication qu'à l'aide de l'histoire. Sans doute on peut et Ton doit décrire chaque idiome pour lui-même sans faire intervenir aucune considération historique. Sans doute on peut et Ton doit déterminer les principes généraux de la structure du langage, sans se demander comment ils se sont établis ; comme toutes les langues connues, tant présentes qu'anciennes, appliquent au fond certains principes communs, on serait du reste amené au problème de l'origine du langage, qui n'admet pas de solution scientifique, dans l'état actuel des connaissances. Mais les moyens d'expression propres à chaque parler ne comportent qu'une explication historique, toujours partielle d'ailleurs.

L'histoire des langues ne se fait pas seulement avec des textes. La plupart des langues actuellement parlées n'ont commencé d'être écrites qu'à une date récente, beaucoup seulement à l'époque contemporaine. Les langues, peu nombreuses, pour lesquelles on a des témoignages relativement anciens, — énormément postérieurs aux plus anciens restes subsistants de l'humanité — sont en partie sorties de l'usage : le babylonien, le susien, l'égyptien ne sont représentés par aucun parler actuellement vivant. Là où Ton a des textes anciens de langues encore parlées, les données sont discontinues : par exemple pour les langues iraniennes dont le cas est des plus favorables, on a d'abord la langue des inscriptions achéménides (fin du vie siècle av. J.-C.) et celle (en partie peut-être un peu plus ancienne) de l'Avesta, connues d'une manière fragmentaire, puis, après un long temps, la langue officielle

LINGUISTIQUE

de l'époque sassanide (me siècle après J.-C), et celle des textes manichéens trouvés à Tourfan, puis vers le xe siècle le persan littéraire, et enfin, à l'époque contemporaine, de nombreux parlers. Le vieux perse de Darius, le pehlvi de Tourfan et celui des Sassanides, le persan de Firdousi, le persan officiel actuel représentent quatre moments d'une langue qui semble être à peu près la même ; mais on n'a pas de textes pour relier chacun de ces moments au précédent et au suivant ; entre le vieux perse de Darius et la langue desSassanides, en particulier, il s'est produit une transformation radicale, sur laquelle on n'a aucun témoignage explicite. Quant aux parlers iraniens modernes autres que le persan — et le groupe des parlers du Pamir dont le vieux sogdien récemment découvertfournitlaforme ancienne, — aucun n'a une histoire. En revanche, on ignore quel est le parler moderne qui continue peutêtre la langue dont les textes avestiques ont fixé le souvenir. — Les langues romanes sont des transformations diverses du latin ; mais la langue littéraire latine n'explique pas les langues néolatines ; c'est d'un latin parlé, non du latin écrit qu'il faut partir ; et si quelque chose de ce latin parlé transparaît dans certains textes, on ne peut apprécier la valeur de ces traces isolées que par la comparaison des idiomes romans. Entre les premiers textes de chaque langue romane et le latin écrit, il y a un hiatus énorme. — Même dans le cas relativement favorable où une langue n'est pas fixée une fois pour toutes et ne reste pas, comme le sanskrit et le latin littéraire, presque immuable au cours des siècles, les textes permettent parfois d'entrevoir la langue parlée, ils

A. ME1LLET

n'en donnent jamais une notation exacte, on Ta vu. Une grammaire historique qui se borne à suivre les variations de la langue des textes écrits est chose puérile. Le linguiste est donc conduit à user de procédés qui lui sont propres, ceux de la grammaire comparée.

La grammaire comparée repose sur quelques principes fondamentaux qu'il importe de formuler explicitement ; car la plupart des erreurs qui se commettent en linguistique proviennent d'un usage des procédés de la grammaire comparée dans des cas où ces principes ne peuvent s'appliquer.

Le premier principe est que les langues procèdent par transformation d'éléments existants, non par création. Qui doit nommer un objet nouveau, emprunte d'ordinaire les éléments du mot à sa langue ou à une langue étrangère, ainsi pour l'allemand fernsprecher (de fern « loin » et sprecher « parleur »), pour le français téléphone (du grec têle « loin », et fônê « voix »). Il arrive cependant qu'un mot soit créé, ainsi le mot ga\\ mais le souvenir de mots entendus s'y retrouve, et ga\ rappelle l'allemand geist « esprit ». La création de mots expressifs n'a jamais cessé ; mais des mots français créés pour indiquer les bruits, comme crisser, craquer, croquer, entrent dans des séries de formes existantes ; il ne s'agit donc pas d'une pure création et ce cas est du reste assez limité. Des individus anormaux ou des enfants placés dans des conditions anormales se sont souvent créé des vocabulaires nouveaux; mais, outre qu'on y reconnaît presque partout des éléments linguistiques que les inventeurs ont eu occasion d'entendre, ces vocabulaires dispa-

LINGUISTIQUE

raissent au plus tard avec les individus qui les ont constitués. Abstraction faite des langues universelles qu'on a fabriquées et qui n'ont du reste été viables que dans la mesure où elles utilisaient des mots existants sans les trop déformer, il n'y a pas d'exemple qu'on ait essayé de créer des systèmes de formes grammaticales. On a souvent fabriqué des vocabulaires dont la vie a été brève; sauf pour les langues artificielles, on n'a pas créé des prononciations ni des grammaires. Si donc il n'est jamais certain qu'un mot ne soit pas en quelque mesure une création, si par suite un mot donné peut n'avoir pas d'étymologie, on doit admettre a priori qu'un système articulatoire et un système grammatical donnés continuent tel ou tel système d'une époque antérieure.

Le second principe est celuiJci : l'expression linguistique n'a avec les choses à exprimer aucun lien de nature, mais seulement un lien de tradition. Siy'e dis s'applique à celui qui parle, tu dis à celui à qui l'on parle et il dit à celui dont on parle, ce n'est pas que /e, tu et il aient rien en eux-mêmes qui exprime l'une des trois personnes, c'est seulement que dans un groupe d'hommes déterminé, il est traditionnel d'employer ainsi ces formes. Devant un discours ou un texte écrit en une langue radicalement inconnue, le linguiste le plus exercé est par suite aussi impuissant que tout autre homme. Sans doute toutes les langues comprennent un certain nombre d'onomatopées et de mots expressifs dont le son a quelque rapport avec celui des choses à exprimer; sans doute aussi certaines notions s'expriment ordinairement par certains types de sons, ainsi l'objet rapproché par les

A. MEILLET

voyelles de timbre clair et l'objet éloigné par des voyelles de timbre sombre, le contraste de ici et là en français, ou en allemand de hier et dort par exemple, n'étant sans doute pas fortuit ; sans doute enfin certains ordres des mots sont plus naturels que d'autres : par exemple dans une phrase nominale telle que : Vhomme est bon, le sujet dont on énonce quelque chose se place plus ordinairement (mais non pas toujours) avant le prédicat qui exprime la qualité affirmée. Mais les particularités de ce genre, dont le nombre est limité, ne suffisent ni à définir une langue, ni à faire comprendre une langue inconnue. Tout ensemble de concordances de détail entre deux langues provient donc d'un lien traditionnel entre les deux.

La tradition peut avoir lieu de deux manières.

La langue se transmet normalement par le fait que les enfants en apprenant à parler, s'assimilent la langue de leur entourage, donc du groupe social auquel ils appartiennent par leur naissance. Il arrive que si deux langues sont parlées dans l'entourage de l'enfant, celui-ci soit bilingue dès la fin de son apprentissage linguistique ; mais c'est un cas rare, et qui, là où il a lieu, ne dure généralement pas, l'une des langues éliminant l'autre dans le groupe.

D'autre part, et ceci est l'autre type de transmission, si un individu outre sa langue maternelle A, connaît une seconde langue B, il est sujet à introduire dans la langue A des éléments appartenant à la langue B ; et même des personnes qui ne connaissent pas la langue B pourront reproduire ces éléments qui par l'usage en viendront à faire partie intégrante de la langue A. C'est ce qu'on

LINGUISTIQUE

appelle Y emprunt. Il est maintenant reconnu que l'emprunt joue dans le développement des langues un grand rôle; il est non pas exceptionnel mais fréquent et normal, tout comme la transmission du parler des parents aux enfants. Il y a deux cas, suivant que la langue A et la langue B sont absolument distinctes, ou bien qu'elles apparaissent aux sujets parlants comme deux formes d'un même idiome réductibles Tune à l'autre au moyen de substitutions régulières. Quand un Français introduit dans son discours un mot anglais, ou un Turc un mot arabe ou persan, l'emprunt est évident. Mais, quand un habitant d'un village de la France du Nord use dans son parler d'un mot français, ou qu'il fait un mot français d'un mot de son patois, il emploie des substitutions régulières : ce que le français prononce jva {iv notant w consonne, iv anglais) est ivé dans le parler local par exemple ; le sujet parlant a conscience de ces correspondances ; et en passant de son parler local au français ou inversement, il fait les substitutions convenables, de telle sorte que les emprunts sont souvent déguisés ; il est impossible de dire si un mot prononcé Iwé dans un parler français est un mot local ou un emprunt au français commun /oz, emprunt déguisé par la substitution de la prononciation patoise hvê à la prononciation française commune (parisienne) Iwa. Dans les cas de ce genre, les emprunts sont très nombreux, et il y a une sorte de passage insensible et constant d'une langue à l'autre. Dans le parler d'un paysan français (de la France du Nord, les parlers méridionaux étant à part), le patois est souvent du français patoisé et le français du

A. M FALLET.

patois francisé. Ces emprunts sont en partie impossibles à discerner de ce qui provient de la transmission de la langue d'une génération à la suivante ; et ils peuvent s'étendre à tous les phénomènes linguistiques : prononciation, grammaire, vocabulaire. Si, au contraire, il s'agit de deux langues qui sont tenues pour nettement distinctes par les sujets parlants, les emprunts se limitent au vocabulaire, ou tout au plus, à quelques procédés de formation des mots ; on n'emprunte pas à une langue étrangère une forme grammaticale isolée. Quand on emprunte à une autre langue des formes grammaticales, on adopte d'ordinaire tout le système, en abandonnant celui de sa langue maternelle, et c'est ce qui s'appelle changer de langue.

Tout ensemble de concordances systématiques dans les formes grammaticales de deux langues prouve donc que ces deux langues sont des transformations d'une seule et même langue ; car les formes n'ayant avec les choses aucun rapport nécessaire, la présence d'un ensemble de formes concordantes dans deux langues distinctes est chose invraisemblable. Si l'italien, l'espagnol et le français n'étaient pas au point de vue historique une seule et même langue, à savoir^du latin transformé de trois manières différentes, on ne s'expliquerait pas l'emploi de italien ta, tu, egli, espagnol yo9 tu, el, français je (vieux français 70), tu, il pour le pronom des trois personnes au singulier, et toute les coïncidences systématiques innombrables qu'offrent les trois langues.

Le problème qui se pose à l'historien du langage est donc celui-ci : étant donné que les langues

LINGUISTIQUE

ne créent pas, qu'elles transforment seulement et que l'expression linguistique est en principe traditionnelle, déterminer ce qui dans les concordances de deux ou plusieurs langues peut provenir de développements indépendants et ce qui suppose une tradition commune à ces langues. Une concordance isolée de vocabulaire peut être l'effet du hasard ; ainsi quand bad signifie « mauvais » à la fois en anglais et en persan, ou elle peut résulter d'emprunts indépendants à une même langue. Mais un ensemble de concordances grammaticales portant sur des morphèmes définis, et non pas seulement sur les règles d'ordre des mots, prouve d'une manière ferme une origine commune.

Tant que les concordances sont nombreuses, complètes et bien groupées, le problème est facile à résoudre. Il n'y a presque pas besoin d'être linguiste pour apercevoir que les langues indoeuropéennes dont on a des monuments antérieurs à l'ère chrétienne, à savoir l'indo-iranien, le grec, le latin et l'osco-ombrien, sont des formes diverses prises par un même idiome. Pour les langues connues seulement une dizaine de siècles après, le celtique, le germanique, le slave, l'arménien, l'évidence est déjà moindre. Et si l'on n'avait de l'indo-européen que les parlers locaux actuels français, irlandais, anglais, allemands, slaves, arméniens, iraniens, indous, on aurait peine à montrer qu'ils remontent à une même langue, il serait impossible d'en faire la grammaire comparée. Tantôt rapide et tantôt lente, une évolution de deux mille cinq cents ans a suffi à effacer la plupart des traces de la communauté ancienne. C'est dire que la détermination

Page 1