I. Il ne faut pas confondre la morale et la moralité. La
E. DURKHE1M
procédé que Ton peut, en sociologie économique, étudier en fonction de quelles causes varient les salaires, le taux de la rente, le taux de l'intérêt, la valeur d'échange des monnaies, etc.
Mais, quelle que soit la technique spéciale à laquelle il a recours, il est une règle que le sociologue ne doit jamais perdre de vue : il faut qu'avant de se mettre à l'étude d'une catégorie déterminée de phénomènes sociaux, il commence par faire table rase des notions qu'il a pu s'en former au cours de sa vie; il faut qu'il prenne pour principe qu'il ne sait rien d'eux, de leurs caractères comme des causes dont ils dépendent; il faut, en un mot, qu'il se mette dans l'état d'esprit où sont physiciens, chimistes, physiologistes et même, aujourd'hui, psychologues, quand ils s'engagent dans une région encore inexplorée de leur domaine scientifique.
Malheureusement, cette attitude, si nécessaire qu'elle soit, n'est pas facile à observer vis-à-vis de la réalité sociale : des habitudes invétérées nous en détournent. Parce que nous pratiquons chaque jour les règles de la morale et du droit, parce que nous achetons, que nous vendons, que nous échangeons des valeurs, etc., nous avons forcément quelque idée de ces différentes choses : sans quoi nous ne pourrions nous acquitter de nos tâches quotidiennes. De là une illusion toute naturelje : nous croyons tenir avec ces idées tout l'essentiel des choses auxquelles elles se rapportent. Le moraliste ne se donne pas beaucoup de peine pour expliquer ce que c'est que la
moralité est mesurée par la manière dont la morale est appliquée. On pourrait se poser la même question à propos de la religion.
SOCIOLOGIE ET SCIENCES SOCIALES
famille, la parenté, le pouvoir paternel, le contrat, le droit de propriété; l'économiste ne procède pas autrement pour ce qui concerne la valeur, l'échange, la rente, etc. Il semble qu'on en ait la science innée; on se borne à prendre conscience, le plus clairement possible, de l'idée qu'on se fait couramment de ces réalités complexes. Or ces notions, qui se sont formées sans méthode pour répondre à des exigences pratiques, sont dépourvues de toute valeur scientifique; elles n'expriment pas plus exactement les choses sociales que les notions que le vulgaire a des corps et de leurs propriétés, de la lumière, du son, de la chaleur, etc., ne représentent exactement la nature de ces corps et leurs caractères objectifs. Le physicien, le chimiste font abstraction de ces représentations usuelles et la réalité, telle qu'ils nous la font connaître, se trouve être, en fait, singulièrement différente de celle que les sens perçoivent immédiatement. Le sociologue doit faire de même; il doit se mettre en face des faits sociaux en oubliant tout ce qu'il croit en savoir, comme en face de l'inconnu. La sociologie ne doit pas être une simple illustration d'évidences toutes faites et qui sont trompeuses; elle doit être ouvrière de découvertes qui même ne peuvent manquer de déconcerter souvent les notions reçues. Nous ignorons tout de ces choses sociales au milieu desquelles nous nous mouvons; c'est aux différentes sciences sociales qu'il appartient de nous les faire progressivement connaître.
Emile Durkheim,
Professeur à la Sorbonne.
MORALE
« II est facile, a dit Schopenhauer, de prêcher la morale ; il est difficile de la fonder. » L'histoire des doctrines morales ne lui donne que trop raison. Jusqu'à présent, ni par la méthode a priori, ni par la méthode inductive, les philosophes n'ont réussi à fonder la morale d'une façon qui mette fin aux controverses. Chaque système a dû se contenter de triompher de la faiblesse des autres.
Mais peut-être la morale n'a-t-elle pas besoin d'être « fondée » au sens où les philosophes prennent le mot? Peut-être est-ce les termes mêmes en lesquels le problème est posé qui le rendent insoluble ? C'est, en effet, ce que nous voudrions essayer de montrer. Selon nous, il y a lieu d'abandonner l'idée d'une « morale théorique » telle qu'on la conçoit d'habitude. Il convient d'y substituer l'étude positive des faits moraux, considérés comme des phénomènes naturels, plus particulièrement comme des faits sociaux1.
i. Qu'on nous permette de renvoyer, pour une discussion plus ample, à la Morale et la science des mœurs (Paris, F. Alcan), d'où proviennent les pages qui suivent.