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III. — La méthode sociologique

Après avoir déterminé le domaine de la sociologie et ses principales subdivisions, il nous faut essayer de caractériser les principes les plus essentiels de la méthode qui est employée dans cette science.

Les principaux problèmes de la sociologie consistent à rechercher de quelle manière s'est constituée une institution politique, juridique, morale, économique, religieuse, une croyance, etc., quelles causes l'ont suscitée, à quelles fins utiles elle répond. L'histoire comparée, entendue de la manière que nous allons essayer de préciser, est le seul instrument dont dispose le sociologue pour résoudre ces sortes de questions.

En effet, pour comprendre une institution, il faut savoir de quoi elle est faite. C'est un tout complexe, formé de parties : il faut connaître ces parties, expliquer chacune d'elles à part et

Morphologie sociale . <

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la façon dont elles se sont composées ensemble. Pour les découvrir, il ne suffit pas de considérer l'institution sous sa forme achevée et récente; car, parce que nous y sommes accoutumés, elle nous paraît plutôt simple. En tout cas, rien n'indique en elle où commencent et où finissent les éléments divers dont elle est formée. Il n'y a pas de ligne de démarcation qui les sépare les uns des autres d'une manière visible, pas plus que nous n'apercevons à l'œil nu les cellules dont sont formés les tissus de l'être vivant, les molécules dont sont composés les corps bruts. Il faut un instrument d'analyse pour les faire apparaître. C'est l'histoire qui joue ce rôle. En effet, l'institution considérée s'est constituée progressivement, fragment par fragment; les parties qui la forment sont nées les unes après les autres, et se sont ajoutées plus ou moins lentement les unes aux autres ; il suffit donc d'en suivre la genèse dans le temps, c'est-à-dire dans l'histoire, pour voir les divers éléments dont elle résulte, naturellement dissociés. Ils s'offrent alors k l'observateur les uns après les autres, dans l'ordre même où ils se sont formés et combinés ensemble. Rien de plus simple, semble-t-il, que la notion de parenté; l'histoire nous montre qu'elle est d'une extrême complexité : l'idée de consanguinité y entre, mais il y entre bien autre chose, car nous trouvons des types de famille où la consanguinité ne joue qu'un rôle tout à fait accessoire; la parenté maternelle et la parenté paternelle sont des choses qualitativement distinctes, qui sont sous la dépendance de causes tout à fait différentes et qui demandent, par conséquent, à être étudiées séparément, car nous

E. DURKHEIM

trouvons dans l'histoire des types de famille où une seulement de ces deux parentés a existé à l'exclusion de l'autre.' En un mot, l'histoire joue, dans Tordre des réalités sociales, un rôle analogue à celui du microscope dans l'ordre des réalités physiques.

De plus, elle seule permet d'expliquer. En effet, expliquer une institution, c'est rendre compte des éléments divers qui servent à la former, c'est montrer leurs causes et leurs raisons d'être. Mais comment découvrir ces causes, sinon en se reportant au moment où elles ont été opérantes, c'est-à-dire où elles ont suscité les faits que Ton cherche à comprendre? Car c'est à ce moment seulement qu'il est possible de saisir la manière dont elles ont agi et engendré leur effet. Or ce moment est derrière nous. Le seul moyen d'arriver à savoir comment chacun de ces éléments est né, c'est de l'observer à l'instant même où il est né et d'assister à sa genèse ; or cette genèse a eu lieu dans le passé et, par conséquent, ne peut être connue que par l'histoire. Par exemple, la parenté, aujourd'hui, est double ; elle compte aussi bien dans la ligne paternelle que dans la ligne maternelle. Pour savoir les causes déterminantes de cette organisation complexe, on observera d'abord les sociétés où la parenté est essentiellement ou exclusivement utérine 1 et on cherchera ce qui lui a donné naissance; ensuite, on considérera les peuples où la parenté agnatique s'est constituée ;

i . On appelle parenté utérine celle qui s'établit exclusivement ou essentiellement par les femmes ; parenté agnatique celle qui s'établit essentiellement ou exclusivement par les hommes.

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enfin, comme celle-ci, quand elle apparaît, rejette souvent la première au second plan, on interrogera les civilisations où Tune et l'autre ont commencé à être mises sur le même plan, et on tâchera de découvrir les conditions qui ont déterminé cette égalité. C'est ainsi que les questions sociologiques s'échelonnent, pour ainsi dire, aux différentes étapes du passé et c'est à condition de les situer ainsi, de les rapporter aux divers milieux historiques où elles ont pris naissance, qu'il est possible de les résoudre.

La sociologie est donc, en grande partie, une sorte d'histoire entendue d'une certaine manière. L'historien, lui aussi, traite des faits sociaux; mais il les considère surtout par le côté où ils sont particuliers à un peuple et à un temps déterminés. C'est la vie de telle nation, de telle individualité collective, prise à tel moment de son évolution, qu'il se propose généralement d'étudier. Sa tâche immédiate est de retrouver et de caractériser la physionomie propre, individuelle, de chaque société et même de chacune des périodes que comprend la vie d'une même société. Le sociologue, lui, s'attache uniquement à découvrir des rapports généraux, des lois vérifiables dans des sociétés différentes. Il ne cherchera pas spécialement ce qu'a été la vie religieuse ou le droit de propriété en France ou en Angleterre, à Rome ou dans l'Inde, à tel ou tel siècle; mais ces études spéciales, qui lui sont d'ailleurs indispensables, ne sont pour lui que des moyens pour arriver à découvrir quelques-uns des facteurs de la vie religieuse en général. Or nous n'avons qu'une manière de démontrer qu'entre deux faits il existe une relation logique, un rapport de

E. DURKHEIM

causalité par exemple, c'est de comparer les cas où ils sont simultanément présents ou absents et de chercher si les variations qu'ils présentent dans ces différentes combinaisons de circonstances témoignent que l'un dépend de l'autre. L'expérimentation n'est au fond qu'une forme de comparaison; elle consiste à faire varier un fait, à le produire sous des formes variées qui sont ensuite méthodiquement comparées. Le sociologue ne pourra donc se tenir à la considération d'un seul peuple et encore moins d'une époque unique ; mais il devra comparer des sociétés de même type et aussi de types différents, afin que les variations qu'y présente l'institution, la pratique dont il veut rendre compte, rapprochées des variations que l'on constate parallèlement dans le milieu social, dans l'état des idées, etc., permettent d'apercevoir les relations qui unissent ces deux groupes de faits et d'établir entre eux quelque rapport de causalité. La méthode comparative est donc l'instrument, par excellence, de la» méthode sociologique. L'histoire, au sens usuel du mot, est à la sociologie ce que la grammaire latine ou la grammaire grecque ou la grammaire française, prises et traitées séparément les unes des autres, sont à la science nouvelle qui a pris le nom de grammaire comparée *.

i. Nous n'avons pas à nous expliquer ici sur ce que seront dans l'avenir les rapports de la sociologie et de l'histoire ; nous sommes convaincu qu'ils sont destinés à devenir toujours plus intimes et qu'un jour viendra où l'esprit historique et l'esprit sociologique ne différeront plus que par des nuances. En effet, le sociologue ne peut procéder à ses comparaisons et à ses inductions qu'à condition de connaître bien et de près les faits particuliers sur lesquels elles s'appuient, tout comme un historien;

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Il y a cependant des cas où la matière des comparaisons sociologiques doit être demandée à une autre discipline que l'histoire. Il arrive que l'on recherche non pas comment une règle juridique ou morale, comment une croyance religieuse s'est formée, mais ce qui fait qu'elle est plus ou moins bien observée par les collectivités qui la pratiquent. Par exemple, au lieu de se demander d'où vient la règle qui prohibe l'homicide, on se donnera comme tâche de découvrir les causes diverses qui font que les peuples, les groupes de toute sorte sont plus ou moins enclins à la violer. De même, on pourra se proposer de trouver quelques-uns des facteurs qui font que les mariages sont plus ou moins fréquents, plus ou moins précoces, plus ou moins facilement dissous par le divorce, etc. Pour résoudre ces sortes de questions, c'est essentiellement à la statistique qu'il faut s'adresser. On cherchera comment la fréquence des homicides, des mariages, des divorces, varie suivant les sociétés, suivant les confessions religieuses, suivantes professions, etc. C'est notamment d'après cette méthode que doivent être traités les problèmes relatifs aux conditions diverses dont dépend la moralité des peuples l. C'est à l'aide du même

et, d'un autre côté, la réalité concrète qu'étudie plus immédiatement Thistorien peut être éclairée par les résultats des inductions sociologiques. Si donc, dans ce qui précède, nous différencions l'histoire de la sociologie, ce n'est pas pour creuser entre ces deux disciplines un fossé infranchissable, alors qu'elles sont, au contraire, appelées à devenir de plus en plus solidaires; c'est seulement pour caractériser aussi exactement que possible ce qu'a de propre le point de vue sociologique.

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