L. LÉVY-BRUHL
régler l'action. Seulement, tandis que la morale pratique descend dans le détail concret des devoirs particuliers, la morale théorique cherche à s'élever à la formule la plus haute de l'obligation, du bien et de la justice. Elle présente un degré supérieur d'abstraction, de généralité et de systématisation.
En outre, les morales pratiques sont, en général, homogènes ; les morales théoriques ne le sont pas. Les premières se bornent exclusivement à l'examen des questions concrètes de morale ; et, si le nombre de ces questions est illimité, elles n'en sont pas moins toutes situées dans un même champ bien défini. Dans les morales théoriques, au contraire, se rencontrent presque toujours des éléments de provenance diverse, et plus ou moins amalgamés avec ce qui est proprement moral. Tantôt ce sont des croyances religieuses, ou des considérations métaphysiques sur l'origine et la destinée de l'homme, et sur sa place dans l'univers ; tantôt des recherches psychologiques sur la nature et la force relative des inclinations naturelles ; tantôt des conceptions et des analyses juridiques touchant les droits relatifs aux personnes et aux choses. Ces éléments prêtent une apparence théorique aux spéculations^ philosophiques sur la morale. Mais ce n'est qu'une apparence. En fait, ces considérations de nature théorique ne fondent pas réellement les règles d'action auxquelles elles se trouvent jointes. Il n'y a pas là un rapport de principe à conséquence, mais un genre de relation très complexe, très obscur, et qui ne peut le plus souvent être éclairci sans le secours de l'analyse sociologique. Mais il reste vrai que le mélange de propositions de caractère
MORALE
spéculatif avec des préceptes généraux de morale qui paraissent y être étroitement liés, ou même en être déduits, ne contribue pas peu à entretenir l'illusion qui fait prendre la morale pour une science « à la fois théorique et normative ».
Il n'y a donc pas de science théorique de la morale, au sens traditionnel du mot, et il ne saurait y en avoir, puisqu'une science ne peut être normative en tant que théorique. Est-ce à dire qu'une recherche scientifique touchant la morale ne soit pas possible ? Au contraire, la distinction rationnelle du point de vue théorique et du point de vue pratique nous permettra de définir l'objet de cette recherche. Tandis que la conception confuse d'une « morale théorique » est destinée à disparaître, une autre conception, claire et positive, commence à se former. Elle consiste à considérer les règles morales, obligations, droits, et en général le contenu de la conscience morale, comme une réalité donnée, comme un ensemble de faits, en un mot, comme un objet de science, qu'il faut étudier dans le même esprit et^par la même méthode que le reste des faits sociaux.
La conception nouvelle des rapports de la pratique et de la théorie en morale implique qu'il y a une réalité sociale objective, comme il y a une réalité physique objective, et que l'homme, s'il est raisonnable, doit se comporter à l'égard de la première comme à l'égard de l'autre, c'està-dire s'efforcer d'en connaître les lois pour s'en rendre maître autant qu'il lui sera possible.
Mais l'étude objective et scientifique de la