‹ De la méthode dans les sciences (volume 2)Chapitre 40 sur 61 · L. LÉ V Y-BRU HL · texte numérisé non relu

L. LÉ V Y-BRU HL

« nature sociale », semblable à l'étude objective et scientifique de la « nature physique », paraît une conception paradoxale. L'assimilation de ces deux « natures » l'une à l'autre semble forcée et fausse. Elle choque la représentation traditionnelle, et encore universellement acceptée, qui place l'homme au point de contact de deux mondes distincts et hétérogènes : l'un physique, où les phénomènes sont régis par des lois constantes, l'autre moral, qui lui est révélé par la conscience. De ces deux mondes, le premier seul, croit-on, peut être conquis par la science positive. Le second lui échappe, et ne prête qu'à des spéculations d'un ordre différent. Au premier seulement convient le nom de « nature ».

— Cette distinction est liée par notre métaphysique à l'immortalité de l'âme et au libre arbitre de l'homme, croyances qui sont d'un intérêt capital dans notre civilisation. Elle est donc défendue, comme ces croyances, avec une ténacité passionnée. Mais, d'un point de vue purement rationnel, et tout sentiment mis à part, elle se justifie mal. Si par « nature » on n'entend pas la totalité de la réalité donnée, si Ton restreint la signification de ce terme à la partie de cette réalité que nous concevons comme soumise à des lois constantes, il y a quelque témérité à prétendre fixer le point où cette « nature » finit. Car la limite s'en est plusieurs fois déplacée. Ce que l'on appelle « nature » s'est constitué peu à peu pour notre entendement. Il n'est pas impossible de retrouver les phases successives que cette nature a traversées pour s'étendre. M. Lasswitz, dans sa belle Histoire de VAtomisme, a mis en pleine lumière quelques moments de cette évolution.

MORALE

Il montre comment des parties de la réalité extérieure, dont l'homme a toujours eu connaissance par la sensation, n'ont été incorporées à la nature (au sens strict du mot), que depuis le jour où les phénomènes sont représentés d'une façon proprement intellectuelle, objective, c'est-à-dire conçus comme soumis à des lois. Par exemple, les anciens avaient comme nous la perception sensible de la lumière et des couleurs. Pourtant, lumière et couleurs ne sont réellement entrées dans notre conception de la nature qu'après l'analyse du spectre et les découvertes ultérieures de l'optique. Car, alors seulement, nous avons eu de ces phénomènes une représentation objective, conceptuelle, et faisant corps pour notre entendement avec le reste des lois de la nature.

Ce que Newton a découvert pour la lumière et les couleurs, les Grecs l'avaient déjà trouvé pour les sons. Un physicien de génie le fera peutêtre quelque jour pour les odeurs. Ce jour-là, la somme des perceptions possibles potir nos sens n'aura pas varié, et néanmoins, du seul fait de l'objectivation de perceptions qui auparavant étaient purement sensibles, quelque chose sera changé dans la conception de la nature. L'exemple de l'optique montre quelle vaste étendue de découvertes peut s'ouvrir, une fois l'objectivation commencée, découvertes dont on ne pouvait jusque-là avoir même le pressentiment, et qui enrichissent singulièrement notre idée de la nature, (double réfraction, diffraction, polarisation, analyse spectrale, rayons infra-rouges et ultra-violets, action chimique de la lumière, rayons X, théorie électro-magnétique de la lumière, etc.).

D'une façon générale, notre conception de la

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