‹ De la méthode dans les sciences (volume 2)Chapitre 47 sur 61 · L. LÉVY-BRUHL · texte numérisé non relu

L. LÉVY-BRUHL

raie, à le considérer du point de vue formel, correspond donc assez exactement au débat entre les partisans d'Héraclite, d'Anaxagore, d'Empédocle, de Démocrite, de Parménide sur les principes de la physique. Dans les doctrines de ces philosophes, la connaissance positive de quelques faits se trouvait mêlée à des conceptions métaphysiques, et la séparation de ces deux catégories d'éléments ne s'est accomplie que peu à peu. De même, dans nos systèmes de morale théorique se trouvent confondues des observations de faits et des conceptions métaphysiques, que Ton pourrait plus précisément appeler métamorales, si le mot n'est pas trop barbare : j'entends par là tout ce qui est supposé transcendant par rapport à la réalité morale donnée, et nécessaire à l'intelligence de cette réalité. Nous ne tolérons plus de telles confusions dans la physique; mais, dans nos « morales théoriques » elles ne nous choquent pas encore. La forme que la spéculation morale a conservée jusqu'à présent est, il est vrai, très propre à les entretenir.

Cette spéculation porte encore l'empreinte très reconnaissable du génie grec, d'où elle est issue, comme presque toutes nos sciences. Ce génie a conçu l'intelligibilité de l'univers sous la forme de l'harmonie des idées, et il s'est représenté l'ordre des êtres dans la nature par le moyen de la hiérarchie des genres et des espèces. Par suite, pour construire la science, où il voyait une expression de la réalité même de l'être, il a procédé par la détermination de concepts. C'est donc à cette méthode qu'il a demandé aussi l'intelligibilité des choses morales. M. Boutroux appelle Socrate le fondateur de la science morale. M. Zeller voit en

MORALE

ce même Socrate le fondateur de la philosophie du concept. Les deux noms lui conviennent également; car ils expriment, au fond, la même idée. D'une part, la « science morale » que Socrate a voulu fonder consiste en une détermination des concepts moraux ; et d'autre part la « philosophie du concept », dont M. Zeller lui attribue la découverte, n'a guère été appliquée par lui qu'à des questions concernant la morale.

Cette philosophie du concept est devenue chez Platon la dialectique, et, chez Aristote, la construction métaphysique et scientifique que Ton sait, où la méthode est demeurée essentiellement dialectique. Malgré le goût d'Aristote luimême et de beaucoup de savants anciens pour les recherches expérimentales, cette méthode a toujours empêché que leur physique ne fît le pas décisif qui l'aurait rendue positive. Il fallait, pour en arriver là, que le contenu et l'usage des concepts antiques de <* nature », de « mouvement », d'« élément », se fussent profondément modifiés. Plus précisément, il fallut que les physiciens modernes, laissant de côté les concepts généraux plus métaphysiques que physiques, apprissent à ne considérer que les faits et les relations données par l'expérience entre les faits. Révolution qui n'alla point sans des luttes opiniâtres, et qui ne fut achevée qu'avec le xvi6 siècle.

Combien la méthode dialectique ne devait-elle pas se maintenir plus longtemps encore en morale ! Dans les sciences qui étudient la réalité physique, dès que la méthode inductive et expérimentale eut commencé à établir des lois proprement dites (ce qui ne fut guère possible, il est vrai, qu'après certaines découvertes en mathé-

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