‹ De la méthode dans les sciences (volume 2)Chapitre 48 sur 61 · L. LÉVY-BRUHL · texte numérisé non relu

L. LÉVY-BRUHL

matiques et en mécanique), la fin de la spéculation dialectique ne fut plus qu'une question de temps. La valeur des résultats obtenus finit par triompher des préventions les plus obstinées. Entre deux méthodes, Tune fertile seulement en disputes, l'autre féconde en découvertes dont les applications vont à l'infini, le choix, à la longue, ne peut rester douteux. Mais les sciences qui ont pour objet la réalité morale n'en sont pas encore à ce point. Le prestige delà spéculation traditionnelle sur les concepts n'y est pas encore contre-balancé par l'importance des résultats positifs dus à une méthode objective d'investigation.

Ces résultats n'apparaîtront sans doute que lentement. L'ancienne méthode a l'assentiment secret des consciences, l'appui des croyances religieuses et des forces de conservation sociale. En un mot, elle ne perdra son autorité que très difficilement. La critique des concepts moraux a beau montrer que leur simplicité apparente est illusoire, et qu'en réalité ils sont à la fois extraordinairement complexes, flottants, et mal définis : idées claires, si l'on veut, mais non pas idées distinctes. Cette critique, telle que l'a exécutée M. Simmel, par exemple, dans son Introduction à la science morale^ n'est pas décisive, malgré l'ingéniosité et le talent de son auteur, parce qu'elle est elle-même dialectique. Tant que le sentiment de la vérité positive, dans cet ordre de recherches, ne sera pas devenu familier aux esprits comme il l'est depuis longtemps dans Tordre des recherches physiques, il est à craindre que la spéculation morale ne persiste à travailler dialectiquement sur des concepts.

Du moins, sans rien préjuger de l'avenir,

MORALE

voyons-nous que cette forme de la spéculation morale n'est pas une anomalie. L'esprit humain n'a pas commencé par prendre, à l'égard de la réalité morale, une attitude différente de celle qu'il avait eue d'abord à l'égard de la réalité physique. Ce qui est vrai, au contraire, c'est qu'il a conservé, pour l'étude des choses morales, une méthode dont il s'est défait ailleurs depuis quelque temps : persistance qui s'explique assez par les caractères propres à cette partie de la réalité, et par les sentiments qu'elle éveille en nous.

Si l'on entend les rapports de la théorie et de la pratique, en morale, de la façon qui vient d'être exposée, une difficulté grave semble s'élever. La pratique rationnelle dépend de l'état d'avancement des sciences sociales. Ces sciences, de l'aveu des juges même les plus indulgents, sont encore rudimentaires. Jusqu'à ce que la « nature sociale » nous soit aussi bien connue que la « nature physique », jusqu'à ce que nous puissions nous fonder, pour agir, sur la science positive de ses lois, des siècles s'écouleront peutêtre, dont nous ne prévoyons pas le nombre. En attendant, il faut agir. La vie sociale nous pose à chaque instant des problèmes pratiques qu'il faut résoudre. Refuser de répondre, dans la plupart des cas, c'est encore une façon de répondre. L'abstention entraîne la même responsabilité que l'action. Comment concilier la réserve que notre ignorance actuelle nous imposerait, avec la nécessité immédiate où nous sommes de prendre un parti ? Est-il possible que nous restions, même provisoirement, sans règles directrices de conduite?

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