‹ De la méthode dans les sciences (volume 2)Chapitre 57 sur 61 · Ù. MON OÙ · texte numérisé non relu

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les font disparaître. L'historien philosophe étudiera les caractères de l'esclavage grec ou romain, les causes générales qui ont transformé l'esclavage en servage, la révolution que le machinisme a produite dans la condition des ouvriers, etc. On pourra légitimement considérer comme des fragments d'une philosophie de l'histoire des études sur les caractères essentiels de la civilisation du moyen âge, ou de la Renaissance, ou de la Révolution française. Mais ces études ne seront utiles qu'en restant très précises, très concrètes, en n'oubliant jamais que les résultats obtenus ne peuvent avoir qu'une vérité partielle.

Exposition historique.

Les résultats du travail historique.

Nous n'avons pas à prescrire de règles sur la manière dont doivent être présentés au lecteur les résultats des recherches historiques. La forme des œuvres d'histoire varie avec leur nature, et leurs auteurs. Un ouvrage sur les institutions n'aura pas le même caractère qu'un livre sur la civilisation d'une époque ou l'histoire d'un règne. Les seules règles générales qu'on ait le droit de formuler sont le devoir d'indiquer les sources où l'on a puisé; de fournir autant que possible la preuve de ce qu'on avance, et de distinguer nettement les résultats qu'on considère comme certains de ceux sur lesquels plane une incertitude. Le reste est laissé au talent personnel de l'écrivain, et il n'est pas indifférent que l'historien ait en même temps qu'un esprit critique pénétrant, une sensibilité vive, une imagination forte et ie don du style. L'historien n'aura accompli que la

HISTOIRE

moitié de sa tâche s'il a seulement réuni et classé les matériaux dont la réalité historique a été faite. Pour faire comprendre cette réalité, il faut qu'il lui donne la vie. Pour faire revivre les hommes, ressusciter le passé, ce qui est le but suprême de l'histoire, il est nécessaire d'associer à la science cet élément personnel qui se trouve dans toute œuvre d'art. De même que le peintre, qui doit reproduire la réalité objective sur la toile, ne la voit qu'à travers son tempérament et en donne une idée d'autant plus forte et plus vraie qu'il aura créé une œuvre plus personnelle et plus originale, l'historien, après avoir étudié le passé en savant, doit, pour le faire comprendre et le décrire, faire un effort de création personnelle et ajouter l'art a la science. Il le recrée en quelque mesure en lui-même. La science décompose les éléments de la vie. L'art seul la recrée.

L'élément subjectif et individuel qui pénètre ainsi dans les compositions historiques ajoute évidemment à la réalité quelque chose qui échappe à la critique et qui dépasse la réalité objective. Mais ces efforts du génie individuel des historiens pour discerner la vérité à travers les voiles dont l'enveloppe l'insuffisance ou l'obscurité des documents, ne sont pas inutiles. Ils se corrigent les uns les autres, et la réalité se dégage peu à peu plus claire, plus saisissable, avec des traits que recueille l'assentiment commun des savants. On est tenté parfois, quand on voit les historiens reprendre sans cesse les mêmes sujets, critiquer les mêmes textes, élever des doutes sur des faits qui semblaient acquis et certains, de croire que l'histoire est une toile de Pénélope, qu'il n'y a de réel dans

G. MONOD

Fhistoire que l'idée que nous nous en faisons, que les travaux des historiens ne sont que l'exposé de leurs vues subjectives, le récit d'une des manières dont les choses auraient pu se passer. L'histoire ne serait, comme on Ta dit, qu'une pauvre petite science conjecturale, la plus incertaine des^sciences inexactes. Pour peu qu'on se donne la peine d'examiner les ouvrages d'histoire qui ont été composés depuis un siècle, les progrès accomplis par la science historique frappent l'esprit le plus prévenu. Non seulement d'immenses domaines nouveaux ont été acquis à l'histoire, non seulement une foule d'erreurs traditionnelles ont été définitivement réfutées, non seulement L'accord se fait peu à peu sur un grand nombre de questions longtemps controversées, mais surtout le coloris banal, uniforme et solennel qui jadis recouvrait toute l'histoire, a fait place à une intelligence délicate et exacte du caractère propre des époques et des pays divers, à la reproduction vraie de l'aspect extérieur et aussi de l'esprit intime de chaque civilisation. D'année en année, l'intelligence du passé va se précisant et s'affinant; et à mesure que les lignes principales de ce passé apparaissent avec plus de clarté aux yeux de tous, les historiens peuvent entreprendre des investigations nouvelles qui, sans modifier l'ensemble de la construction historique, y ajoutent les détails nouveaux, en corrigent quelques imperfections, lui donnent une netteté de plus en plus grande, une couleur toujours plus harmonieuse et plus juste.

Gabriel Monod,

de l'Institut, Chargé de cours au Collège de France.

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