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II. — Synthèse Construction et généralisation historiques

La critique historique et les sciences auxiliaires qui s'y rattachent offrent ceci de satisfaisant à ceux qui s'y livrent qu'elles peuvent opérer par des procédés vraiment scientifiques et arriver des résultats positifs et certains. Mais ces résul tats sont loin de répondre à la curiosité qu s'empare de l'esprit del'homme quand il se tourne vers le passé. Ils n'ont guère plus de valeur que les collections d'un musée de minéralogie ou d'un herbier botanique. L'homme étudie les phé nomènes naturels pour connaître l'ensemble de la nature et comprendre son mécanisme, le méca nisme et les lois de sa vie et de son développe ment. L'homme étudie Y histoire pour connaître et comprendre, s'il le peut, l'ensemble et les con ditions de la vie des sociétés et, sinon les lois, du moins les grandes lignes du développement d l'humanité. Il y a dans les sciences de la natur une part d'hypothèse, d'imagination et de rai sonnement subjectif lorsqu'il s'agit d'expliqué les origines et le développement des phénomène naturels; il y a dans Y histoire des phénomène naturels, dans l'histoire d'un fleuve, d'un volcan d'une espèce animale ou végétale, une part d'ac cidentel et d'inexpliqué. Mais les phénomène qu'étudient les sciences naturelles étant avant tou et en majeure partie permanents et se reprodui sant par des causes, des forces et des lois inva riables, peuvent être constamment observés e

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contrôlés ; les hypothèses qu'ils suggèrent se font de plus en plus précises et explicatives de l'ensemble des faits, et en tout cas sont soumises à une discussion fondée sur des faits vérifiables et acceptés de tous. L'histoire des phénomènes, leur variabilité ne tient qu'une place subordonnée dans l'étude des sciences naturelles.

Dans l'étude de l'humanité tout est histoire, même le présent, car le présent est devenu passé au moment même où nous l'avons observé. On pourrait soutenir que, tout y étant histoire, tout y est accidentel et que tout y étant accidentel, tout y est inexpliqué ; que par suite tout ce que nous pouvons dire sur l'origine et le développement des phénomènes historiques est hypothèse pure, imagination, raisonnement subjectif et conclusions indémontrables.

Pourtant il n'en est pas ainsi. Nous savons que Jes phénomènes historiques, aussi bien que les phénomènes naturels, forment un ensemble indissoluble de causes et d'eftets, que, parmi ces causes, il yen a dont la puissance est infiniment plus considérable et plus durable que celle d'autres causes, que si le détail de l'histoire est souvent incertain et contestable, les faits essentiels et les caractères généraux des divers moments de l'évolution historique sont assez bien établis pour permettre de les décrire et d'en discuter la valeur. Sans doute les événements de l'histoire sont beaucoup plus difficiles à saisir dans leur réalité objective que les phénomènes naturels ; mais nous avons vu qu'on peut cependant par la critique arriver à en fixer un grand nombre, et que d'ailleurs un certain nombre de documents, les lois, par exemple, ou les statis-

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tiques économiques, sont eux-mêmes des faits historiques, et de ceux qu'il importe le plus de connaître pour comprendre l'évolution humaine.

Le travail de la critique historique ne nous fournit qu'une masse de documents dont elle s'est efforcée de déterminer le degré d'authenticité et de certitude, mais dont elle n'a pas fixé la valeur ni la place relative dans la chaîne des causes et des eftets. C'est ce nouveau travail de classement, de groupement, de coordination et de synthèse qui constitue l'œuvre propre de l'histoire, la construction historique. L'histoire d'une période, d'un groupe de faits quelconque n'existe vraiment que lorsque les faits ont été réunis, coordonnés, et présentés dans leurs rapports mutuels de dépendance, de façon à en faire comprendre la naissance et le développement, et à montrer comment d'un état de choses existant à une date déterminée sort à une date postérieure un état de choses ou semblable ou différent. Deux difficultés se présentent à l'historien dans ce travail : d'une part il ne peut songer à rendre compte de tous les faits que le passé nous a transmis; il est contraint de faire un choix pour ne conserver que ceux qui ont une réelle importance pour l'intelligence de l'évolution historique; d'autre part, il y a des lacunes dans la chaîne des faits qui lui sont connus et il est contraint de suppléer par le raisonnement à ce qu'il y a d'insuffisant dans ses sources, pour faire pleinement comprendre cette évolution. On conçoit quelles précautions exige cette double opération, l'impossibilité d'y appliquer des règles absolues, et la large part qui y est laissée au sens critique de l'historien, aux qualités subjectives de force, de pensée et d'imagi-

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nation par lesquelles il reconstitue dans son cerveau l'image du passé. Il lui sera nécessaire de dénombrer, autant que possible, tous les faits connus, avant d'y choisir les faits essentiels autour desquels il groupera tous les faits accessoires et dont dépendent ceux même dont il ne dira rien ; il devra aussi, lorsqu'il suppléera par un raisonnement logique imaginatif au silence des sources, avoir constamment présents à la pensée les faits certifiés et prouvés, se rendre exactement compte de ce qu'il y ajoute et n'y rien ajouter que d'indispensable, sans les déformer jamais.

Ce groupement des faits peut d'ailleurs être opéré à des points de vue différents, suivant que l'historien se propose de raconter l'histoire d'une époque, celle d'un homme ou d'une collectivité, ou celle d'une catégorie spéciale de faits, économiques, juridiques, sociaux, politiques, religieux, artistiques, littéraires, etc. La difficulté de son travail variera beaucoup suivant la nature des faits et l'époque qu'il étudiera. Par exemple l'histoire économique des temps rapprochés de nous sera relativement aisée et fournira des résultats très solides, grâce à la masse de documents certains que nous possédons; l'histoire économique de l'antiquité ou du moyen âge exigera des efforts énormes de raisonnement et d'imagination, et n'arrivera qu'à des résultats incertains.1

D'une manière générale, l'historien travaille sur les deux catégories de faits qui constituent la vie de l'humanité : des faits matériels, les actes des hommes; des faits spirituels, leurs pensées, leurs sentiments, leurs croyances, leurs passions. Ces faits nous sont connus, nous l'avons vu, soit par les renseignements fournis par des

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témoins plus ou moins sincères, et plus ou moins bien renseignés, soit par des monuments (écrits de tous genres, édifices ou objets) qui sont des actes ou sont l'expression directe des pensées et des sentiments des anciens hommes. On peut, si l'on veut, considérer séparément les faits d'ordre matériel et les faits d'ordre spirituel, comme on peut aussi scinder l'histoire en monographies, et étudier à part chacune des manifestations particulières de l'activité matérielle ou spirituelle de l'humanité (guerre, diplomatie, art, religion, etc.). Mais l'histoire prise en elle-même embrasse l'ensemble de ces manifestations, dans leurs relations réciproques et dans l'action simultanée qu'elles exercent sur la marche de la civilisation. Toutefois rien n'est plus difficile que d'embrasser d'un seul regard tout l'ensemble des causes qui, à un moment de la durée, décident de la marche des événements/Les causes qui agissent sur l'évolution humaine se présentent à notre regard plutôt sous forme de séries agissant parallèlement. Si par exemple j'ai à étudier les causes qui ont fait de Paris la capitale de la France centralisée, je puis, je suis même presque obligé de considérer successivement la situation géographique de Paris, et les conditions de climat, de viabilité, d'agriculture, de commerce et d'industrie qui ont fait de la région parisienne le résumé et le centre d'attraction de la France du Nord, puis le caractère de la population parisienne, la politique des rois, le rôle de l'Église, celui des écoles, etc., séries distinctes de faits qui s'enchaînent pourtant étroitement et qui convergent toutes à un même résultat : la centralisation française et le rayonnement de Paris sur l'Europe

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Une autre difficulté dans le travail de construction historique et de groupement des faits vient du double objet que l'historien est obligé de se proposer simultanément. Il doit tenir compte en même temps du général et du particulier, de ce que Cournot appelle les « causes constitutionnelles » et les « causes adventices », ou Lacombe, « l'institution » et « l'accident », des nécessités géographiques, sociales, politiques, économiques qui règlent la marche générale de la civilisation, et des accidents (auxquels on a tort d'appliquer le mot irrationnel de hasard, source de tant de malentendus), qui donnent à la société, à la civilisation, à l'histoire de chaque époque sa forme et sa couleur particulières. On a dit avec une égale raison que le général seul mérite d'être connu et retenu, et qu'il n'y a d'histoire que du particulier. Le devoir de l'histoire est, en effet, de noter ce qu'il y a de particulier, d'individuel dans chaque époque, chaque pays, chaque peuple; mais ce particulier, cet individuel n'est intéressant qu'à la condition d'être rattaché au mouvement général de la société et aux éléments constitutifs de l'évolution humaine. L'organisation féodale, par exemple, s'est produite à diverses époques et chez divers peuples sous la pression de conditions sociales de même nature. On ferait peut-être de la sociologie, mais on ne ferait pas de l'histoire, si l'on se contentait de noter ces conditions semblables et générales. La mission de l'histoire est d'indiquer ces conditions générales, mais en notant comment elles se sont manifestées sous des formes différentes au Japon, dans l'Inde, dans l'Empire Byzantin et dans les divers pays de l'Europe occidentale.

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C'est par la méthode comparative que nous arrivons le mieux à faire le départ des causes et des conditions générales d'avec les accidents particuliers. M. Fustel de Coulanges, qui avait fait de la méthode comparative un emploi hardi et peutêtre critiquable dans la Cité Antique, s'est plus tard élevé avec force contre cette méthode dont il a signalé les périls. Elle peut en effet conduire à des assimilations trompeuses et à des distinctions arbitraires, mais nul historien qui veut sortir de la pure narration pour considérer à un point de vue un peu large les divers états de civilisation, ne peut se soustraire à l'emploi de la méthode comparative.

La construction synthétique de l'histoire se compose donc d'un travail simultané de généralisation et, si j'ôse dire, de particularisation. La particularisation elle-même contient une part de synthèse, car elle ne peut se faire qu'en choisissant avec discernement critique, et avec une vue claire de l'ensemble, les traits et les faits essentiels qui constituent le caractère particulier de cet ensemble. Quant à la généralisation, qui à son tour n'est sérieuse que si elle repose sur une minutieuse analyse, c'est bien à tort qu'on la déclare parfois vaine et chimérique, et qu'on prétend qu'elle ne peut être que la somme monstrueusement erronée d'une collection de détails inexacts. Quelque paradoxale que cette affirmation puisse paraître au premier abord, les généralités en histoire offrent souvent plus de vérité et de certitude que les détails mêmes qui leur servem de base. De même que notre œil peut se faire une idée juste d'un édifice, d'un paysage, sans en avoir repéré exactement les dimensions ou relevé

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tous les accidents de terrain, de même que nous pouvons connaître un homme sans avoir analysé toutes ses actions et pénétré tous leurs mobiles, il y a en histoire une vérité générale qui se dégage d'un ensemble de faits, même si la connaissance de ces faits comporte des inexactitudes. Ces inexactitudes, d'ordinaire, loin de s'accumuler, se compensent pour un historien doué d'esprit critique; car il rectifie constamment ses vues générales en les replaçant dans les séries successives d'événements historiques ou d'états de civilisation pour lesquels il possède un certain nombre de points de repère solides.

On ne doit point oublier d'ailleurs que les synthèses historiques comme les synthèses ou lois scientifiques sont des vues de l'esprit qui ne peuvent avoir d'autre prétention que de coordonner et d'expliquer les faits connus et de servir de point de départ et de direction pour des recherches nouvelles. Elles sont un instrument de découverte autant qu'un procédé de classification. En histoire, comme dans les sciences physiques ou naturelles, les généralisations servent d'instrument d'investigation et de recherche; la méthode déductive est ici également la méthode de découvertes, et on serait bien ingrat si on jugeait avec sévérité les hommes de génie qui, sur un ensemble de faits incomplets, ont proposé des synthèses qui sont ensuite corrigées ou même abandonnées après avoir, pendant un temps, guidé les chercheurs et préparé des analyses nouvelles.

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La notion de Valeur et le Symbolisme historique.

J'ai dit que pour grouper les faits, il est nécessaire de se rendre compte de leur valeur. Ce mot de valeur a été pris dans des acceptions fort diverses et a besoin d'être expliqué pour ne pas prêter à des malentendus. En parlant de la valeur des faits historiques, on a souvent voulu évaluer leur portée morale, ou philosophique, ou religieuse, ou politique, ou sociale. Je ne refuse pas aux moralistes ou aux hommes politiques le droit de se livrer à ces appréciations, mais, en parlant de la valeur des faits, je n'entends parler que de leur importance dans la chaîne des effets et des causes. Il n'est pas douteux que la valeur des événements diffère, que ce soient d'ailleurs des événements d'une portée générale, préparés par des causes générales discernables, comme la Révolution française, ou que ce soient des événements particuliers et accidentels comme la perte ou le gain d'une bataille, la mort prématurée ou la longévité d'un personnage, qui, en apparence tout au moins, dirigent ou font dévier temporairement le cours de l'histoire. Il est impossible d'écrire l'histoire sans choisir les faits historiques pour leur donner une place et un développement proportionnés à leur valeur, à la valeur qu'ils ont comme résultat et résumé de causesantérieures, comme pointdedépartet cause efficiente d'effets ultérieurs. Dans le tableau que l'historien compose avec les faits, il doit les mettre en perspective et les grouper conformément à leur valeur. Les historiens les plus disposés à nier la possibilité de cette évaluation des valeurs, la pratiquent néanmoins, même s'ils se bornent

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à être de purs narrateurs. Ils choisissent les faits, les paroles, les traits de caractère les plus expressifs, ceux qui nous révèlent le mieux l'importance des faits et la nature des hommes, car s'ils se contentaient de choisir les plus pittoresques, ils seraient de simples amuseurs, non des historiens. Certes, cette évaluation des valeurs est délicate et sujette à mille causes d'erreurs. C'est là encore un des points où les règles sont insuffisantes, où le talent personnel de chaque historien trouve le plus à s'exercer, où parfois même une sorte d'intuition fait pénétrer plus loin que l'étude et la réflexion; mais, si considérable que soit dans cette évaluation des valeurs la part laissée à l'appréciation subjective, l'historien doit être constamment sur ses gardes, tenir en bride son imagination et sa sensibilité, ne pas croire que son premier devoir soit de dire du nouveau, tandis qu'il doit, au contraire, confronter constamment sa manière de voir avec celle de ses devanciers.

Cette question de l'appréciation des valeurs est en relation étroite avec le symbolisme historique. Quand on veut en histoire pénétrer le sens de l'évolution de l'humanité, comprendre les éléments d'une civilisation, voir, sous les apparences extérieures, les ressorts cachés qui les déterminent, on n'évite pas plus le symbolisme que l'appréciation des valeurs. Le mot de symbolisme est mal vu aujourd'hui parce qu'on en a abusé au temps du romantisme et qu'on lui a donné un sens mystique. On a voulu voir dans les événements de l'histoire les symboles d'idées métaphysiques, la traduction sensible dans le temps et dans l'espace d'une pensée divine. Mais si Ton prend le

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mot symbole dans son sens littéral, si on y voit simplement l'image matérielle d'un fait spirituel, on reconnaîtra sans peine que dans le monde et dans l'histoire tout est symbole. La figure et les actes d'un homme sont les symboles de son esprit et de son âme. Les monuments et les actes du passé sont les symboles des pensées et des sentiments des hommes qui les ont créés et qui les ont accomplis. Toute histoire qui n'aurait pas pour but d'exprimer une série d'idées par une série d'images et qui ne considérerait pas les faits comme l'expression des besoins, des volontés, des pensées et des passions des hommes serait une histoire bien sèche, bien courte et bien inutile. Le symbolisme d'ailleurs ne doit pas se faire sentir et tourner en procédé et en manie. On tomberait sans cela dans la puérilité, et l'histoire perdrait son caractère de réalité concrète pour devenir une fantasmagorie de lanterne magique. A un certain point de vue tout est symbole, car il y a, dans toutes les choses de la nature, une si indissoluble concordance qu'une époque se révèle dans les objets usuels les plus ordinaires aussi bien que dans les chefs-d'œuvre de l'art. Les hennins du xiv° siècle sont aussi caractéristiques de l'époque des premiers Valois que les perruques de celle de Louis XIV. Mais si l'usage discret du symbolisme fait pénétrer plus avant dans l'intimité de l'histoire, l'abus du symbolisme est la plus fatigante des affectations.

La psychologie en histoire.

Nous avons dit, au début de cette étude, que le but de l'histoire était de reproduire, dans la me-

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sure du possible, la vie intégrale de l'humanité, et nous venons de dire que le récit des événements historiques devait avoir pour objet de faire connaître la manière de vivre, de penser et de sentir des hommes des diverses époques. Les actes ne sont que des gestes. Ces gestes ne sont intéressants que par la vie intérieure qu'ils traduisent. L'histoire est une psychologie collective.

On a beaucoup discuté sur le but et l'utilité de l'histoire. On en a fait une école de morale et une école de politique, voire même de religion. Je suis convaincu qu'elle peut servir à éclairer la religion, la politique ou la morale ; mais nous n'avons pas à nous occuper ici, à propos de méthode, de ces applications de l'histoire. Le but et l'utilité de l'histoire ne doivent point être cherchés en dehors de l'histoire même. De même que l'histoire naturelle a pour objet de connaître la vie matérielle du globe et de tout ce qui le constitue, l'histoire a pour objet de connaître la vie matérielle et morale de l'humanité. Si l'on pense que le rvw-u a-eauxov est la chose essentielle pour l'homme, il me paraît bien inutile de discuter sur l'utilité qu'il y a pour l'homme à connaître les autres hommes, ceux d'autrefois comme ceux d'aujourd'hui, ceux de tous les temps et de tous les pays, les états de société par lesquels ils ont passé, ce qu'ils ont fait, pensé, senti, en un mot, l'apport de chaque époque et de chaque peuple au trésor commun de la civilisation. Cette psychologie collective fournit les plus précieuses lumières à la psychologie individuelle, et elle met pour ainsi dire notre esprit au point pour juger tout ce que Fhumanité a voulu, désiré et accompli. Elle nous

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enseigne la relativité de toutes choses et la transformation incessante des croyances, des formes d'art, des institutions, mais aussi la solidarité qui relie entre elles toutes les étapes de ces transformations, Timpossibilité des changements radicaux et brusques. Nous puisons dans cette constatation à la fois la modestie et la modération. Nous ne nous exagérons plus la puissance de l'homme et nous acceptdns sans dévotion serviie l'héritage des traditions du passé, tout en travaillant aux renouvellements de l'avenir sans impatience révolutionnaire.

Ce point de vue historique s'est emparé si fortement des esprits au xixe siècle, qu'on Ta appelé le siècle de l'histoire, et que l'histoire est devenue la méthode même à la lueur de laquelle on a étudié toutes les manifestations de l'activité humaine, au lieu de les rapporter à un idéal imaginaire et arbitraire. L'histoire des religions, des philosophies, des littératures, de l'art, du droit, de la politique, ne serait pas possible, si elle n'était pas mise en rapport avec l'histoire générale de l'évolution humaine, des mœurs, de la civilisation.

On a mis en doute la possibilité de faire intervenir la psychologie dans l'histoire. On a fait remarquer combien nous avons de peine à nous connaître nous-mêmes, à connaître ceux qui nous entourent. Comment alors connaître les personnages du passé sur lesquels nous n'avons que des renseignements épars, souvent contradictoires? Et si la psychologie des individus est incertaine, combien plus celle d'un peuple, celle d'une époque! Oui, cela est malaisé, et pourtant cela seul est vraiment intéressant. Il estdeshom-

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mes difficiles à connaître et à comprendre; il en est d'autres qu'on peut connaître et juger, dans l'histoire comme autour de nous. Si un Luther peut paraître un problème, l'âme d'un Calvin est facile à définir. Le plus scrupuleux des critiques, M. Ch.-V. Langlois, a fait un portrait de saint Louis. Et il en est de la psychologie collective comme des généralisations historiques : le collectif est à quelques égards plus aisé à saisir que l'individuel et on s'accorde d'ordinaire à concevoir à peu près de même les mœurs, les manières de penser des divers peuples et des diverses époques. Il y a d'ailleurs, précisément dans rhistoire des mœurs, dans les œuvres littéraires et les œuvres d'art, dans les croyances religieuses, dans les principes du droit et les coutumes sociales toute une série de documents positifs qui sont autant d'éléments de cette psychologie collective.

Je dois cependant faire observer que, sur deux points, l'histoire se heurte à de graves difficultés. Si nous observons notre propre vie, nous reconnaissons que notre destinée dépend essentiellement de deux choses : d'un côté les circonstances, qui s'adaptent à nos besoins ou les contrarient, de l'autre notre caractère; il en est de même des collectivités. Le caractère des hommes, caractère individuel ou caractère collectif, doit avoir exercé sur leur destinée collective une influence souvent décisive. Or, si l'on peut connaître à un moment donné les idées et les passions des hommes, au contraire leur caractère collectif, leur degré de générosité ou d'égoïsme, d'énergie ou de mollesse, de vanité ou de-modestie, est difficile à préciser. Et cependant

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il y a là un des facteurs essentiels de l'histoire. On s'est jusqu'ici peu occupé de le dégager.

Une autre question très ardue est celle que soulève l'action des grands hommes. Sont-ils l'expression de leur temps et de leur milieu, et en sont-ils les conducteurs ou simplement les représentants ? Soiit-ils grands par la manière éminente dont ils résument à un degjré supérieur des tendances ou des qualités générales, ou le sont-ils par ce qu'ils ont de particulier, d'original, de différent? Cette question a reçu des solutions diverses. Quelle que soit la part qu'on attribue à l'açtion originale, inventive et autonome des grands hommes, je crois qu'on ne peut pas les comprendre en dehors de leur milieu et de leur époque et qu'on ne peut considérer leur rôle propre que comme une de ces causes adventices qui ont pu hâter ou retarder une crise, faire dévier un mouvement, donner aux événements une couleur particulière. Aucun d'eux n'est indispensable à la marche générale de l'humanité. Sans eux, elle se serait continuée par d'autres, avec quelques différences accidentelles, mais dans le même sens.

La philosophie de 1 histoire.

P'après tout ce que nous avons dit jusqu'ici, l'histoire nous apparaît comme une biographie et une psychologie de l'humanité. Mais l'homme, qu'il réfléchisse à sa propre destinée ou à celle de ce grand ensemble vivant de l'humanité dont il. n'est qu'une partie, ne peut s'empêcher de se poser des questions qui transforment la pure étude historique en spéculation philosophique.

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Pourquoi existons-nous ? D'où sommes-nous venus? Comment vivons-nous? Où allons-nous? | Toutes ces questions de raison d'être, d'origine, de condition et de fin se posent invinciblement à notre esprit. La philosophie de l'histoire s'est efforcée d'y répondre.

La philosophie de l'histoire peut être conçue de plusieurs ^manières différentes. Des historiens et des philosophes ont cherché à comprendre et à expliquer quelle place l'humanité tient dans l'ensemble des choses, à quelle cause suprême se rattache son origine, à quelle fin divine elle tend. Les considérations de cette nature sont du domaine de la religion, de la métaphysique ou de la poésie, et la méthode historique n'y trouve pas son application. Mais on peut se poser ces mêmes questions sans sortir de la réalité terrestre et concrète. Tout en se rendant bien compte que la notion de loi, dans ce qu'elle comporte d'abstrait, de général et d'invariable n'a pas son application dans une science qui n'étudie que des phénomènes de succession, toujours dissemblables entre eux par quelque côté, on peut tenter de déterminer les facteurs qui ont donné naissance à la société humaine et qui en ont conditionné le développement, ainsi que les tendances générales qui permettent de discerner le but auquel tend ce développement. C'est en effet ce qu'a tenté Vico quand il a cherché comment l'humanité s'est faite elle-même et dans quel ordre invariable se succèdent les formes de société civile et politique; Herder, quand il a analysé l'action des climats et celle de la raison, de l'imagination et de la sensibilité de l'homme dans la marche de la civilisation;

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Hégel (à la suite de Kant), quand il a montré I la liberté humaine se dégageant des fatalités 1 de la nature pour créer cet état civilisé qui j est le but de l'histoire ; Saint-Simon, Auguste 1 Comte, Herbert Spencer lorsqu'ils ont fait de | leur loi des trois états la formule du développement historique ; la plupart des penseurs du xviii6 et du mx* siècle quand ils ont identifié j l'idée de progrès avec celle de civilisation.

Tous ces efforts pour embrasser dans des ! formules générales l'ensemble de l'histoire , 3 nous paraissent aujourd'hui, sinon tout à fait 1 chimériques (car ils ont pu mettre en lumière I quelques points de vue justes), du moins flot- j tants et vagues ; ils comportent trop d'exceptions, | de restrictions, pour expliquer et éclairer vrai- 3 ment l'évolution historique. L'idée de progrès j elle-même, qui est d'une vérité incontestable, î puisqu'il n'est pas douteux que l'histoire nous 1 montre la civilisation s'étendant peu à peu à 1 tous les pays et tous les peuples, y apportant 1 plus de lumières, développant, avec la science, 1 le besoin de liberté, de justice et de bonheur \ pour tous, est loin de se présenter à nous avec | la précision d'une loi ou même de pouvoir nous 1 guider dans l'étude de l'histoire, car la marche 1 du progrès est trop irrégulière, et, dans certains j domaines, tels que celui de la moralité ou celui I de l'art, la notion du progrès a un caractère très J différent de celui qu'elle reçoit dans le domaine 1 de la science.

Les efforts qui ont été faits par Karl Marx et les 1 partisans de son matérialisme historique, à un | point de vue plus concret et plus précis, pour expli- | quer touter les phases de l'évolution his ;orique par J

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1 action des besoins physiques de l'humanité, la faim et l'attrait des sexes, et en particulier par les .nécessités économiques, ont rendu d'incontestables services en donnant pour la première fois leur place, dans l'explication de la marche des événements, à des facteurs trop longtemps négligés; mais ceux qui se sont attachés à ce point de vue ont trop oublié que les facteurs psychiques mis en action par ces besoins matériels deviennent à leur tour des causes, et que, même, aussi loin qu'on puisse remonter dans la société humaine, on trouve des forces psychiques, des idées et des sentiments qui agissent à côté et en dehors des forces matérielles. D'un autre côté, ceux qui ont cru, comme M. Lamprecht et d'autres, déterminer, d'une manière théorique, de quelle manière agit, par leur accord ou par leur lutte, la somme de tous les facteurs matériels, sociaux et psychiques qui s'unissent à un moment de la durée pour se transformer d'une manière continue de période en période, se perdent, malgré leur science et leur ingéniosité, en vaines logomachies, bien qu'il soit certain que leur point de vue, qu'ils qualifient de collectif ou collectiviste , est juste, et que l'histoire est faite de l'action et de la réaction d'une masse complexe de iarces collectives.

La plupart des historiens d'aujourd'hui se défient de la philosophie de l'histoire lorsqu'elle prétend arriver d'emblée à d'aussi ambitieuses synthèses; ils se contentent, comme l'auteur de Y Essai sur les Mœurs, qui est en même temps l'inventeur de l'expression Philosophie de l'Histoire, « sans prétendre lier le peu de vérités qu'on trouve dans les temps modernes aux chi

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mères de l'antiquité 1 », de dégager les faits essentiels qui sont la base de la vie des sociétés, les caractères des divers peuples, les causes de leur puissance ou de leur faiblesse, des changements dans les. mœurs et dans les lois. Si les idées générales qui permettent de mieux comprendre les rapports des choses, leur lien de causalité et leur développement, méritent le nom de philosophie, la philosophie de l'histoire peut être considérée comme formant une partie essentielle de la science historique.

Elle se présente à nous sous un double aspect, suivant qu'elle s'occupe de déterminer, par une étude comparative, quels éléments permanents, quelles forces toujours agissantes, matérielles ou spirituelles, constituent la vie des sociétés humaines, et comment elles se combinent pour produire les divers états de civilisation, ou suivant qu'elle vise, non à abstraire de la diversité des phénomènes ce qu'ils contiennent d'universel et de permanent, mais au contraire à mettre en lumière les principaux caractères particuliers, significatifs, qui sont propres à une époque ou à un pays, qui les distinguent de tous les autres, et qui dominent et commandent toute une série de ^phénomènes secondaires. D'un côté, nous avons les recherches sociologiques, de l'autre les généralisations historiques proprement dites. La sociologie ne peut être constituée que par une série de recherches et d'analyses historiques, mais elle dégage ses résultats de ce perpetuum mobile jqui est l'essence même de l'histoire; une fois

î. Voltaire. Mélanges historiques. Fragments sur

Y histoire, X et XI.

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constituée, elle fournit à l'histoire la trame solide et résistante sur laquelle celle-ci brodera l'infinie variété de la vie individuelle l. Mais dans cette variété de la vie, l'esprit humain, pour en comprendre le mouvement et le caractère, devra dégager les faits qui sont particuliers par rapport à l'ensemble de l'histoire, mais généraux par rapport à une partie déterminée de l'espace ou de la durée et qui en régissent un grand nombre d'autres. La sociologie étudiera les éléments constitutifs du pouvoir monarchique ou de l'organisation républicaine soit aristocratique, soit démocratique, et les conditions générales qui en règlent l'évolution. L'histoire philosophique montrera comment la royauté a été pendant des siècles la force politique et sociale qui a fait la France et a créé cette centralisation qui la rend si différente de toutes les autres nations, tandis que toute la civilisation italienne du moyen âge a été une civilisation urbaine .morcelée à l'infini, la civilisation allemande une civilisation féo-» dale et fédérative, etc. La sociologie indiquera les conditions sociales qui constituent l'esclavage, le servage, le salariat moderne, ou qui

i. 11 ne faut pas dire que les sociologues ne s'occupent que des éléments statiques dans l'humanité et laissent aux historiens les éléments dynamiques, car ils ont à déterminer non seulement les éléments constitutifs des sociétés, mais aussi les conditions générales qui en règlent les variations et les évolutions. D'autre part les historiens ont aussi bien à s'occuper des éléments permanents qui se transmettent dans l'humanité par l'hérédité, la tradition, l'imitation et l'habitude et qui font sa continuité, que des éléments de variation et de nouveauté qu'apporte à chaque moment l'activité créatrice de l'homme, et qui déterminent révolution.

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